« Le surréalisme à l’université », Mélusine, n° I. pp. 283-301 (en collaboration avec Christine Pouget).

Il n’y a plus, désormais, qu’une seule thèse pour toutes les disciplines universitaires. Mais il peut être intéressant de voir ce qui se passait avant 1984,date officielle de la suppression de la thèse d’État. C’st ce que l’on peut voir dans la documentation fournie par le premier volume de Mélusine, notamment par comparaison avec la situation aux USA. Aujourd’hui, tout cela est accessible sur le fichier national des thèses : theses.fr, explorer les 1198 thèses pour “Surréalisme”

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V

DOCUMENTATION
LE SURRÉALISME A L’UNIVERSITÉ
HENRI BEHAR — CHRISTINE POUGET
INVENTAIRE DES THÈSES SUR LE SURRÉALISME
SOUTENUES OU EN PREPARATION (1970-1978)

Nous commençons ici la publication des sujets de thèses enregistrés dans les établissements d’enseignement supérieur français du premier janvier 1970 au premier octobre 1978, ainsi qu’aux Etats-Unis d’Amérique. Cet inventaire sera poursuivi et mis à jour dans nos prochains cahiers.

Ces documents ont été établis grâce à l’active collaboration des responsables du Fichier Central des Thèses (Université Paris X, Nanterre) et, pour la section américaine, de Renée-Riese Hubert, que nous remercions vivement.

La première section fournit l’ensemble des travaux de recherche (Doctorat d’Etat, d’Université, de 3′ cycle) présentés en France avec l’indication du directeur de recherche, le lieu et la date de la soutenance. Les trois doctorats d’État (Marguerite Bonnet, Marie-Claire Dumas, Raymond Jean) sont connus et ont donné lieu à publication ; il n’en va pas de même pour les Doctorats d’Université ou de Troisième cycle, dont nous nous efforçons de donner une analyse dans Recherches sur le Surréalisme (Amsterdam).

Pour la seconde section, qui concerne les Doctorats d’État en préparation, on ne s’est pas contenté de relever et d’ordonner les indications fournies par le Répertoire raisonné des Doctorats d’Etat Lettres et Sciences Humaines (Paris, 1977) car celui-ci, s’appuyant sur la législation en vigueur, ne mentionne que les sujets déposés ou renouvelés depuis moins de cinq ans (ils figurent ici avec leur numéro d’ordre dans le Répertoire). Or il nous est apparu, dans plusieurs cas, que ces sujets n’étaient nullement abandonnés par les candidats, malgré leur négligence. D’autre part, leur libellé fournit une indication intéressante sur les tendances de la recherche avant 1972 et depuis que ce répertoire a paru, car nous l’avons complété autant qu’il se pouvait (en reportant, bien entendu, sur la première liste les travaux achevés). Enfin, leur insertion permet d’harmoniser l’ensemble de la documentation dont nous faisons état.

Compte tenu du grand nombre de thèses d’Université et de 3e cycle en préparation, il a fallu leur consacrer une section spéciale. Il va de soi que les doctorats de 3′ cycle — nouveau régime — entrepris l’an dernier n’y figurent pas, puisque le candidat doit avoir obtenu son D.E.A. avant de pouvoir enregistrer son sujet.

Il apparaît que certains sujets ont été abandonnés depuis 1970, que d’autres ont été transformés en thèse d’État, que d’autres, enfin, figurent plusieurs fois au fichier sous un titre légèrement différent. Des travaux ont été soutenus sans que le fichier central en ait été averti. Nous avons essayé d’y remédier, dans la mesure de nos connaissances.

Enfin, la section IV n’appelle pas de remarque particulière si ce n’est que, dans l’avenir, elle devra s’étendre à tous les pays qui voudront bien nous communiquer leurs inventaires.

L’établissement de ces listes ne va pas sans quelques difficultés, accrues par le fait qu’on ne connaît qu’un libellé succinct (et souvent provisoire) des travaux entrepris.

Pour les auteurs qui ont seulement traversé le surréalisme, n’ont été retenus que les sujets envisageant nettement leur passage dans le mouvement. Ainsi ont été écartés les sujets sur « Aragon journaliste de l’Humanité aux Lettres Françaises » ou sur le « militant communiste ». Mais la sélection est rarement aussi simple : en l’absence de données précises, on a préféré accroître la liste plutôt que de commettre une élimination abusive.

Certains auteurs dant les noms sont mentionnés, soit directement, soit « en marge » auraient hurlé de se trouver ainsi classés. Qu’on n’y voie aucune tentative d’annexion : Delteil, Reverdy, Schehadé, Césaire gardent toute leur indépendance. Mais les documents dont nous nous sommes servis n’étant pas d’accès public, il nous a paru utile d’en faire état, ne serait-ce qu’à titre d’information et pour, éventuellement, susciter la réflexion. Rappelons que dans l’état actuel de notre travail le seul critère d’appartenance au surréalisme est un critère externe. Reste qu’il est intéressant, voire même éloquent dans une perspective d’étude de la réception critique, de savoir combien de travaux sont consacrés à Breton, et, dans le même temps, à Bataille ou Roussel, qui n’ont jamais été surréalistes ; combien examinent Artaud ou Char dans une saisie globale intégrant leur passage dans le surréalisme — du moins dans l’énoncé du sujet.

Le classement auquel nous avons procédé à l’intérieur de chaque liste est fonction du nombre d’entrées. On a le plus souvent adopté une bipartition Auteurs-Matières (lesquelles ne reprennent pas les indications relatives à l’étude particulière de chaque auteur). Dans un cas, on a réservé une section pour les travaux concernant plusieurs auteurs, ceci indiquant une orientation comparatiste de la recherche. Mais tout autre classement a sa logique et son intérêt, comme le montre la liste des thèses américaines, établie chronologiquement.

Outre l’information du lecteur, ceci doit servir de matériau premier pour une image du surréalisme dans l’institution universitaire. On se bornera à quelques remarques, suggérées par les tableaux suivants :

Travaux soutenus En préparation

D.E. D.U.-3° U.S.A.’ D.E. D.U.-3° U.S.A.

ARAGON 0 0 1 4 7 1

ARTAUD 0 6 3 4 33 2

BATAILLE 0 7 0 1 16 0

BRETON 1 5 4 9 20 3

CREVEL 0 0 1 2 5 0

DESNOS 1 0 1 1 7 1

CRACQ 0 6 1 3 17 1

SOUPAULT 0 0 0 0 0 0

TZARA 0 0 0 0 2 0

Aux yeux des chercheurs, Artaud et Bataille ont sensiblement la même importance que Breton, mais l’Aragon surréaliste jouit de peu de faveur, Tzara est bien délaissé ; quant à Soupault, il est tout simplement ignoré, de même que Jacques Baron, Joyce Mansour, Malcolm de Chazal, Jean-Pierre Duprey, Kurt Seligmann, pour ne citer que quelques noms. D’autre part, on constate une certaine désaffection envers le Doctorat d’Etat, tandis que le doctorat de 3e cycle paraît un titre fort recherché, dans la mesure peut-être où il implique une investigation circonscrite à des aspects précis d’une oeuvre.

Le tableau des thèmes et des matières reflétant un certain état de la critique contemporaine nous fournit également des renseignements intéressants :

Travaux soutenus En préparation Total D.E. D.U.-3èC. U.S.A. D.E. D.U.-3èC. U.S.A.

Poésie 1 3 7 12 22 1 46

Poétique 3 2 2 13 1 21

Langage poét. 1 2 7 11 1 20

Théâtre 4 1 4 4 10

Roman 1 1 5 3 7

Esthétique 3 2 3 3 10

Révolte 1 2 5 7 13

Révolution 1 0 2 3 11

Libération 1 0 2 4 6

Rebelle 1 1 3 6

Liberté 1 1 4 6

Parapsychologie 0 2 4 6

Alchimie 0 2 4 6

Occultisme 2 4 6

Esotérisme 2 4 6

Sacré 3 2 4

Amour 1 0 4

Sexualité 2 0 3

Erotisme 0 2 3

Femme 0 0

Etudes locales 0

Politique 0

Mythe

Merveilleux

Fantastique

Surréel

Etrangeté

Corps

Œil

Regard

Suicide

Folie

Mort

Nature-eau

Minéralité

Forêt

Perception-Sons

Couleurs-Obscur

Lumineux

Villes

Presse

Rêve-Rêverie

Orient

Ecriture autom.

Hasard objectif

Psychanalyse

A titre indicatif, signalons que le nombre d’occurrences ne correspond pas au nombre de thèses. Nous avons en effet jugé utile lorsque l’intitulé d’une thèse donnait plusieurs indications de les compter dans chacune des rubriques. Ainsi « Mythe et réalité chez Julien Gracq » a été indexé dans deux rubriques différentes. D’autre part, il était bien entendu impossible de classer tous les thèmes, aussi en avons-nous choisi certains qui nous semblaient significatifs.

Ces remarques faites, la simple lecture de ce tableau des motifs est révélatrice. On ne s’étonnera pas de voir que la poétique vienne en tête des préoccupations, que le discours surréaliste sur la folie, la liberté, les mythes personnels soit examiné sous plusieurs angles, de même que son traitement du langage ou sa mise en relief de l’amour, du merveilleux, etc. Le thème de la femme à lui seul se trouve cité 13 fois dans le libellé des thèses, ce qui marque la fréquence la plus élevée. Cet intérêt s’explique par l’acualité des préoccupations féminines et féministes comme par la découverte d’un champ de recherche orginal. Cette impression de lecteur est confirmée par le fait qu’aucun doctorat d’Etat ou de 3° cycle n’est soutenu sur ce sujet en France mais que par contre 10 doctorats sont entrepris dans ce domaine. Cependant deux sont achevés aux Etats-Unis, ce qui indique un intérêt pour les questions féminines certainement plus ancien.

La fréquence des thèses sur le thème de la révolte n’est guère étonnante. Il suffit de penser aux titres des revues du groupe pour comprendre le sens et la valeur de cette notion aux yeux des surréalistes.

Cependant l’absence de travaux concernant l’écriture automatique ou le marxisme par exemple est surprenante. Certes le libellé des sujets ne permet pas d’appréhender la totalité des contenus. Il est bien certain qu’une thèse sur la parapsychologie évoquera le problème de l’écriture automatique, tout comme une thèse sur la politique abordera la position des surréalistes au sujet du marxisme. Mais il est symptomatique que ces thèmes pourtant d’un intérêt capital ne fassent pas l’objet d’études spécifiques. Cette lacune viendrait-elle de la nécessité d’une formation très spécialisée pour traiter de pareils sujets ? L’interdisciplinarité est un principe reconnu dans l’université, mais non un fait.

D’autre part, les méthodes d’examen ne peuvent guère s’inférer à partir d’un intitulé nécessairement bref. Si l’étude de « l’homme et l’oeuvre » tend à disparaître, émergent en revanche quelques analyses qui s’affichent structurales, psychanalytiques ou marxistes. Les études de thèmes, les recherches historico-littéraires ne semblent pas abandonnées.

Songeant qu’une décennie s’est écoulée depuis la promulgation de la loi d’orientation en matière d’enseignement supérieur, on peut chercher à savoir si l’autonomie de principe dont jouit chaque université détermine une orientation spécifique des recherches relatives à notre sujet qui y sont menées. Au vrai, les choix semblent refléter davantage la personnalité des candidats et des maîtres auxquels ils s’adressent que les options intellectuelles de leurs universités. On ne voit guère se profiler de recherches collectives et peu d’approches interdisciplinaires. Ce qui, en un sens, nous conforte dans les options exposées en tête de ce recueil, et laisse le champ libre à toutes sortes d’études de sociologie, d’esthétique générale…

Le nombre des thèses inscrites, l’amplitude des recherches entreprises, marquent un processus d’intégration culturelle significatif, ne pouvant que servir le surréalisme en répandant ses aspirations, ses dégoûts, les valeurs morales 1 dont il était porteur. Cependant le fait que six doctorats d’Etat relatifs à Breton n’aient pas conduit à soutenance (ou à un renouvellement) dans les délais — pour trois officiellement enregistrés — témoigne d’une lassitude, d’un découragement devant le « tout est déjà dit », heureusement combattu par la fréquence et la vigueur des doctorats de 3° cycle.

Ce bref bilan établi jusqu’en octobre 1978 sera sans nul doute démenti par les nouveaux sujets déposés depuis lors. En tout état de cause, cette recherche demeure cependant la première étape d’une étude approfondie de l’image du surréalisme au sein de l’université. [Voir les tableaux nominatifs sur le PDF]