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Bruno Geneste & Paul Sanda : Un siècle d’écrivains à Cordes-sur-Ciel et environs

Bruno Geneste & Paul Sanda : Un siècle d’écrivains à Cordes-sur-Ciel et environs, préface Ambassadeur Éric Lebédel. Éditions Rafael de Surtis, 2022.

par Françoise Armengaud

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« Depuis 800 ans exactement, Cordes-sur-Ciel, ombrageusement édifiée sur la Mordagne, séduit, attire, aimante, et parfois, retient. Pas étonnant qu’elle ait retenu dans ses filets tant d’écrivains envoûtés, charmés, sidérés ». C’est ainsi qu’Éric Lebédel présente cette immense et remarquable étude dédiée au huit-centième anniversaire de la fondation de la Cité de Cordes. C’est un bel hommage aux contemporains du siècle précédent et du présent siècle qui ont recueilli l’héritage du prestigieux passé de Cordes, l’ont fait fructifier et l’ont considérablement renouvelé. Enfin c’est surtout une somme impressionnante d’histoire littéraire, riche, précieuse, fidèle, porteuse d’une flamboyante inspiration. Près d’une quarantaine d’écrivains (dont nous ne pourrons citer que quelques uns) sont présentés et analysés dans leur relation à la cité cordaise. Ce sont des romanciers, des poètes, des peintres, des avocats, des journalistes, des philosophes. Paul Sanda, qui dirige à Cordes la Maison des surréalistes, les présente comme des « poètes, arpenteurs originaux du vrai sens enfoui au cœur des campagnes secrètes ». On commence au XIX siècle avec Prosper Mérimée, le rigoureux Inspecteur général des Monuments historiques qui gratifia Cordes d’une visite attentive ; on fait place au poète Maurice de Guérin et à sa sœur la femme de lettres Eugénie de Guérin ; on retrouve Hector Malot (tout en se souvenant que quelques scènes typiques du film Rémi sans famille furent tournées à Cordes en 2018). Et puis on entre dans le XXsiècle, en s’étonnant peut-être de rencontrer à Cordes T. E. Lawrence, le célèbre Lawrence d’Arabie qui en 1908 écrit : « Cordes, encore un autre de ces endroits indescriptibles sans aucun parallèle possible. Penser qu’une telle ville existe, dans notre Europe du XXsiècle… Cordes est un paradis pour un peintre ». Les auteurs nous mènent ensuite à une importante figure inaugurale, celle de la romancière et journaliste Jeanne Ramel-Cals, qui tint un salon littéraire à Paris et fut l’auteure du Légendaire de Cordes-sur-Ciel : c’est en effet avec elle que Cordes devient « sur ciel ». Son contemporain Philippe Hériat offrit à Cordes une belle image analogique, en parlant d’un « Mont-Saint-Michel de la Terre »…

Jean Giono, Albert Camus, Violette Leduc, Yves Bonnefoy sont des écrivains qui abordent Cordes avec toute leur sensibilité venue d’ailleurs, et pour qui la découverte de la Cité et de ses paysages et monuments, de son atmosphère vibrante, constitue un émerveillement sui generis. Dans sa présentation du Carnet du Maroc d’Yves Brayer (en 1963) Giono témoigne de son arrivée à Cordes, semblable pour lui aux villes de Castille : « même noblesse sévère, mêmes remparts dorés ; les tours de guet déchirent un ciel historié comme un blason ». Frappante encore est son allusion à un certain silence : « Dans les ruelles étroites dort une ombre fraîche, très noire, un silence que troublent à peine les grondements d’un vent montagnard qui frappe sur la ville comme un tambour. » Rédigeant une sorte de journal de voyage, qui deviendra le livre intitulé Trésors à prendre, Violette Leduc, éblouie, voit la rosace de l’église Saint-Michel de Cordes comme une sorte de miroir érotique et mystique : « Couleurs de la rosace, mystères défaillants, je défaille aussi ». Cette extase fait suite à un parcours non moins embrasé de la cathédrale d’Albi. Moins fulgurante et plus apaisée, la découverte de Cordes par Camus en 1953 s’exprime en des termes devenus mémorables : « Le voyageur qui, de la terrasse de Cordes, regarde la nuit d’été sait ainsi qu’il n’a pas besoin d’aller plus loin, et que, s’il le veut, la beauté, ici, jour après jour, l’enlèvera à toute solitude. » Quant à Yves Bonnefoy, essentielle fut pour lui « cette ville si mystérieuse de Toulouse qui, le poussant plus loin encore, le conduira à pérégriner jusqu’à Cordes… ». Mais si c’est bien, selon lui, « l’excès des mots sur le sens » qui l’attira, quand il vint à la poésie, « dans les rets de l’écriture surréaliste », on sait qu’il s’en dégagea peu à peu pour revenir à un vision « plus rimbaldienne » de l’écriture poétique.

Or ce livre – doté d’une iconographie riche en portraits, gravures, paysages, photos, noir et blanc et couleur (par exemple la tour Barbacane, haut lieu de rendez-vous du surréalisme à Cordes, autour de Francis Meunier, où de nombreux poètes et peintres ont séjourné de 1947 à 2009) – ce livre, dis-je, ne se contente pas de constituer une anthologie, érudite et fort belle au demeurant. Il est éperdument vivant, voire bouillonnant tel un chaudron, d’inspirations et de créations originales, surgies à Cordes même, à la fois creuset local, si l’on peut dire, et relais pour d’autres artistes et poètes animés de semblables quêtes. J’ai nommé l’inspiration surréaliste d’une part, l’inspiration ésotérique d’autre part. L’interaction, voire l’intrication, entre les deux, très forte à Cordes, est certainement l’un des points qui fait le vif intérêt de l’entreprise conjointe de Bruno Geneste et de Paul Sanda. Un éclairage pertinent vient de l’auteur d’une Histoire de la philosophie occulte (1983) et d’une Histoire de la littérature érotique (1989), Sarane Alexandrian, fondateur en 1995 de la revue poétique d’inspiration surréaliste Supérieur Inconnu. Brouillé avec André Breton et le groupe à la suite de l’exclusion en 1948 du peintre Matta, Sarane Alexandrian vint à Cordes en 2003 à l’occasion de l’exposition consacrée à Maurice Baskine, « L’érotisme en alchimie », son ouvrage éponyme fut publié en 2019 par les Éditions Rafael de Surtis.

Un part du livre est réservée à ceux que l’on peut appeler « les surréalistes des alentours » : Malrieu, Arnaud, Herment, Puel. Jean Malrieu a vécu à Penne-du-Tarn, l’autre cité de la poésie, proche de Montauban et « passage obligé avant de découvrir Cordes », un des hauts lieux du surréalisme local où il fréquenta pendant deux décennies son ami Noël Arnaud, membre de La Main à plumes, le groupe surréaliste actif sous l’Occupation nazie, ainsi que Georges Herment, poète, peintre, sculpteur qui s’efforça de rétablir « une sorte de dialogue primitif avec les forces telluriques ». Il fit de ce lieu « une célébration cosmique et un chemin de troubadour ». Porteur d’un feu ardent, Malrieu initie « une sorte de mystique de l’amour ». Noël Arnaud fut, de 1937 à 1940, membre du groupe de prolongement Dada Les Réverbères, un temps « surréaliste révolutionnaire », co-fondateur de la seconde Internationale situationniste. Liens avec les éditions Rafael de Surtis, création de la revue de prolongement surréaliste Pris de peur, proche de la revue La Dragée haute. Gaston Puel, en 1946, il fonde à Albi la librairie « La Tête d’or ». Lié à Francis Meunier, correspondant avec André Breton, Hans Bellmer, Joe Bousquet, Tristan Tzara, René Char, il est l’auteur d’un recueil de poèmes intitulé L’Âme errante (1992), un recueil que Geneste et Sanda considèrent comme « bien décisif autour de [notre] engagement poétique surréaliste ». Quelques année plus tard, et avec d’autres protagonistes, un regroupement s’opère autour de la Maison des surréalistes, inaugurée le 26 juillet 2002 à la Porte du Vainqueur, puis installée en 2005 au 7 rue Saint-Michel. Centre d’art et d’alchimie dont le but extrême est de « faire se rencontrer les avant-gardes et les traditions. » Lieu de rendez-vous, aussi de réalisation d’objets collectifs, expériences de travaux de groupe. Une mine pour ceux qui s’intéressent aux rapports entre le surréalisme et l’ésotérisme tels que Patrick Lepetit les a explorés dans son livre Le Surréalisme, parcours souterrain (2012). Habitué pendant plus de dix ans de cette Maison des surréalistes à Cordes, Jacques Kober a su faire apparaître le voyage poétique comme une initiation, « comme une invitation à changer (jusqu’au plus intime) d’éternité. » Il rencontre Jean Breton en 1977, ainsi que Rafael de Surtis. Il apparaît comme « l’inventeur de la vénération la plus folle, comme le sourcier surréaliste du premier âge. »

Surréaliste à ses débuts, André Verdet, nommé le « poète des étoiles », l’ami des astrophysiciens, peintre, sculpteur, céramiste, écrivain d’art, fut un créateur original et multiforme. Sur les remparts de Cordes la Tour du Planol contient des bas-reliefs et des vitraux réalisés par lui. Dans son autobiographie à la troisième personne il raconte : « 1964 – Voyage à Cordes-sur-Ciel dans le Tarn : la célèbre cité cathare lui rappelle son Saint-Paul de Vence par sa configuration à la crête d’une colline. » Exécutant de fresques au ciment prompt, formes campées dans un hiératisme souverain chargé d’histoire, il a « le souci de garder le double sens médiéval et religieux et de le rendre signifiant dans une ambiance, un climat d’occulte présence. » Il a fait don au Musée de Cordes de ses œuvres et d’œuvres de Picasso, Léger, Klee, Magnelli, Prévert, Arman, Appel… Il fut accueilli par Jean-Gabriel Jonin qui fut pendant un quart de siècle une des figures les plus marquantes de Cordes-sur-Ciel, autant comme peintre que comme chargé des affaires culturelles au cœur de la municipalité. Auteur de La Cité cathare – Cordes-sur-Ciel ou l’échine du Dragon (1992), Jonin s’est consacré à la recherche directe du mystère, « voulant percer les secrets hermétiques de Cordes et l’ampleur de son souffle alchimique. Si sa pensée, érudite, s’est beaucoup appuyée sur les lectures de la tradition, son regard de créateur a aussi pu largement creuser les apparences, les silences aigus pour mieux les traverser. » Selon lui, « la force de la Cité depuis le réel tire l’écriture dans la densité de l’occulte qu’on ne peut pas dévoiler. » Plus proche encore de nous, née à Albi et « fréquentant inépuisablement la Cité cordaise », « si beau poète, de Cordes et d’ailleurs », Marie-Christine Brière enchanta en son temps les ondes de Radio-Cordes de ses vers subtil. Elle fut « de l’espèce des poètes discrets, bien que tout à fait engagée dans un combat d’élévation et de forte conviction. » À l’occasion de la parution de ses Montagnes à occuper en 1978, Jean Breton écrivit : « La poésie de Marie-Christine Brière est un mélange de réalisme autobiographique, baroque, et de surréalisme, par l’image déferlante, dépaysante, à bout portant ». Dans son recueil Cœur passager (2013), on peut lire un « très admirable texte, nostalgique et emblématique », intitulé “Cordes-sur-Ciel”, un poème dédié au Cérou, la rivière qui traverse la vallée de Cordes, un autre sur la Grésigne, forêt du pays cordais. Elle-même engagée dans le combat féministe en 68, organisant à Cordes des stages de théâtre pour les femmes, Marie-Christine Brière est aussi l’auteure d’un essai en hommage à Thérèse Plantier, poète féministe surréaliste, liée, comme Violette Leduc, au proche midi provençal.

Venant juste de nous quitter l’an passé, voici Hervé Rougier, écrivain voyageur, « citoyen des chemins », traversa les Cévennes à pied sur les pas de R.-L. Stevenson. Imprégné des œuvres de Joseph Delteil il médite également les pensées de Francis Jammes « ce poète spiritualiste de la nature ». Activiste dans son approche écologique concrète, il s’inscrit dans une méditation poétique qui s’attache à l’Alchimie traditionnelle. Dans son texte inédit offert pour ce livre peu avant sa mort il écrit : « La cité est enracinée dans l’Or du temps, cet Or qu’André Breton a reconnu auprès du maître de Savignies, Eugène Canseliet. À deux ou trois pas de l’église Saint-Michel dressée au faîte de Cordes à la façon d’un menhir, voici une librairie où se thésaurisent les ouvrages d’inspiration ésotérique, la Maison des surréalistes. Tout Cordes est dans la pierre et le ciel. »

Pour terminer, ainsi qu’à Christophe Dauphin et à Odile Cohen-Abbas, Bruno Geneste consacre quelques pages à Paul Sanda, déclarant qu’avec lui on entre « dans un pays de haute turbulence où le réel de pierre et ses vigies de brume enfantent un poème de l’abrupt, un poème taillé dans l’escarpement et qui recèle une véritable pensée, un poème fracassant contre la muraille des idées reçues ».

Simon Hantaï. Ce qui est arrivé par la peinture. Textes et entretiens…

Simon Hantaï. Ce qui est arrivé par la peinture. Textes et entretiens, 1953-2006, édition établie et présentée par Jérôme Duwa (L’Atelier contemporain/ Archives Simon Hantaï 2022)

par Elza Adamowicz

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« La peinture existe parce que j’ai besoin de peindre. Mais cela ne peut suffire. Il y a une interrogation sur le geste qui s’impose. » Ces propos de l’artiste Simon Hantaï (1922-2008) révèlent l’importance chez le peintre non seulement de la peinture comme pratique mais aussi d’une réflexion sur la peinture, importance qui trouve un large écho dans le choix de documents rassemblés par Jérôme Duwa, Simon Hantaï. Ce qui est arrivé par la peinture. Né en Hongrie en 1922, Hantaï étudie à l’Académie des Beaux-Arts de Budapest ; en 1948 il quitte le pays devenu communiste, pour s’installer en France, d’abord à Paris puis à partir de 1965 dans le village de Meun. Il fréquente peintres (dont ses compagnons artistes à la Cité des Fleurs Michel Parmentier et Daniel Burren), philosophes (Georges Didier-Hubermann, Gilles Deleuze…), écrivains (Henri Michaux, Jean Schuster…) ainsi que les membres du groupe surréaliste (en collaborateur d’abord, en adversaire ensuite). Figure majeure de l’abstraction d’après-guerre, il inspire de nombreuses études (Anne Baldassari, Molly Warnock parmi d’autres) et expositions, dont une rétrospective au Centre Pompidou (2013) et une exposition qui ouvre en ce mois de mai à la Fondation Vuitton à Paris.

Publié par l’Atelier contemporain et les Archives Simon Hantaï, l’ouvrage est un recueil de textes (dont des inédits) et entretiens (1953-2006), sélectionnés et présentés par Jérôme Duwa. Parmi eux, des textes de Hantaï lui-même, proposant à la fois un récit de sa pratique artistique et une réflexion sur la peinture ; des entretiens (avec Georges Charbonnier, Jean Daive parmi d’autres) ; le script de films documentaires sur le peintre (par Jean-Michel Meurice 2013 ou Pierre Desfons de 1981). Cette riche documentation nous permet de suivre le fil de son interrogation sur l’esthétique, élaborée au plus près de sa création picturale, et ses prises de position, souvent polémiques. Ajoutez à cela un cahier iconographique de reproductions en couleurs de ses tableaux, de nombreuses photos (notamment d’Edouard Boubat) montrant Hantaï dans son atelier ; et une série de photogrammes extraits du film de Desfons où Hantaï semble danser avec ses immenses toiles de la série Tabulas (9 x 15 m) dans l’entrepôt Lainé de Bordeaux (pp.174-5). Le résultat : une publication riche en documents qui rendent vivants les tableaux et les réflexions du peintre, ainsi que les analyses d’historiens d’art ou de philosophes.

L’intérêt de l’ouvrage ne s’arrête pas là, toutefois. Jérôme Duwa, connu pour ses recherches sur le surréalisme d’après 1945, notamment sur Jean Schuster (Les Batailles de Jean Schuster. Défense et illustration du surréalisme (1947-1969), 2015), présente les textes en les situant dans leur contexte artistique et politique, par rapport non seulement aux grandes polémiques de l’avant-garde sur l’abstraction, mais aussi à l’invasion de la Hongrie par les troupes soivétiques en 1956 ou à la guerre d’Algérie. Il nous donne ainsi des clés pour la lecture des textes et entretiens, sans toutefois les écraser sous un savoir trop pesant, tout en y ajoutant la sensibilité de quelqu’un qui a connu le peintre et a pu ainsi suivre de près ses travaux. Particulièrement perceptives, à mon sens : l’analyse de la notion du « don » à l’occasion des notes-gloses du peintre accompagnant sa donation de tableaux au MAMVP (pp.179-81) ; ainsi que la discussion de ses rapports avec le surréalisme.

En effet, avant même de rejoindre les surréalistes, Hantaï montre des affinités avec le mouvement : il pratique le grattage, le collage, l’assemblage, il peint des formes biomorphes et des êtres hybrides, il privilégie les thèmes de l’érotisme ou de l’abject. En décembre 1952 Hantaï dépose anonymement devant la porte de Breton rue Fontaine une toile intitulée Regarde dans mes yeux. Je te cherche. Ne me chasse pas, comme un message personnel adressé au poète. Un mois plus tard celui-ci offrira au peintre sa première exposition personnelle parisienne dans la nouvelle galerie A L’Etoile Scellée dont il est le directeur. Le texte enthousiaste de Breton, imprimé sur le recto de l’invitation à l’exposition, à résonances rimbaldiennes (« Une fois de plus, comme peut-être tous les dix ans, un grand départ »), s’approprie le peintre pour le surréalisme. Les tableaux de Hantaï, tout comme ceux de Jean Degottex, René Duvillier ou sa compatriote Judit Reigl, exposés à l’Etoile Scellée, renouvellent la pratique de l’automatisme grâce à une liberté gestuelle qui donne une nouvelle impulsion au surréallisme.

Entre 1952 et 1955 Hantaï participe aux activités surréalistes, à ses jeux (« Ouvrez-vous ? ») et débats, ses réunions et ses expositions. Il contribue à la revue Médium (dirigée par Jean Schuster) où il est chargé de l’illustration du premier numéro (novembre 1953). Par ailleurs il rédige avec Schuster un essai, « Une démolition au platane » (Médium 4, 1955), où les auteurs défendent l’automatisme comme principe central du surréalisme tout en renouvelant le débat autour de l’automatisme et l’abstraction. Au-delà du surréalisme, Schuster et Hantaï s’engagent aussi dans les débats de l’époque sur l’art et l’idéologie, où s’affrontent dans des polémiques parfois virulentes : défenseurs de l’abstraction contre la figuration (« la fixation en tromple-l’œil des images du rêve ») ; tenants de l’abstraction « lyrique » contre ceux de l’abstraction « géométrique ». Artistes et écrivains cherchent ainsi à se positionner dans des terrains souvent minés, entre réalisme socialiste et expressionisme abstrait.

La réception de « Démolition… » sera largement hostile, éclipsée il faut bien le dire par l’essai de Breton publié dans le même numéro, « Du surréalisme en ses œuvres vives »,. Par la suite Hantaï prendra ses distances avec le mouvement : d’abord à l’occasion d’une exposition conçue par Charles Estienne (Alice in Wonderland) qui boude la peinture de Jackson Pollock ; ensuite par sa collaboration avec Georges Mathieu, peintre catholique et royaliste, avec qui il conçoit en 1957 l’exposition Cérémonies commémoratives de la deuxième condamnation de Siger de Brabant (qui donnera lieu au tract surréaliste violemment anti-catholique Coup de Semonce). Les « Notes confusionnelles… » de 1958 marqueront la rupture définitive du peintre avec le surréalisme.

S’étant libéré des contraintes imposées par la bande de l’entourage de Breton, Hantaï se tourne vers une peinture plus objective, et dans ce but il développe à partir de 1960 une technique particulière qu’il nomme « le pliage comme méthode ». Sa peinture se situe désormais entre deux extrêmes de l’art contemporain – « Il y a Matisse, il y a Pollock » déclare-t-il (cité par Baldassari) : entre les papiers découpés et les grands dessins à l’encre de Chine du premier, d’une part, et « l’espace décentré » et l’aléatoire du second ; entre le passage de l’espace vertical du chevalet à l’espace horizontal du plancher. Ajoutons l’influence de Cézanne, dont les toiles comportent des espaces « troués », ces blancs entre les couleurs, que Hantaï expérimentera grâce à sa technique du pliage, où la toile est froissée, pliée, aplatie, la surface peinte puis dépliée pour révéler les blancs dans les creux des plis. « Quand je plie, je suis objectif et cela permet de me perdre », affirme le peintre. En effet, grâce au pliage il établit un rapport nouveau avec la toile, qui n’est plus conçue comme un écran de projection (« Plus de miroir, de composition, de contrôle, de corrections, de positions »), mais comme une « poche d’accouchement » où l’absence d’investissement subjectif (« ne pas être propriétaire » du tableau) fait place aux surprises de l’aléatoire, de l’inattendu

L’ouvrage de Duwa réussit a rendre vivants procédés techniques, prises de position et polémiques chez le peintre, les situant dans un cadre qui comprend le surréalisme tout en le dépassant largement. Il nous offre un guide incontournable pour la visite de la rétrospective du centenaire de la naissance de l’artiste (commissaire Anne Baldassari) réunissant plus de 130 œuvres à la Fondation Vuitton du 18 mai au 29 août.

Elza Adamowicz
29.4.2022

Henri BÉHAR : Potlatch, André Breton ou la cérémonie du don (du lérot, 2020)

Henri BÉHAR : Potlatch, André Breton ou la cérémonie du don (éd. du lérot, 2020)

par Pierre Taminiaux

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Henri Béhar est Professeur émérite de l’Université de Paris III-Sorbonne nouvelle. Il est reconnu comme une autorité dans le domaine des études sur le surréalisme et l’avant-garde de la première moitié du XXᵉ siècle en France. Son ouvrage le plus récent, Potlatch, André Breton ou la cérémonie du don constitue à cet égard un accomplissement majeur dans le domaine des études surréalistes. Il est le fruit d’un ensemble étendu et méticuleux de données et de documents relatifs aux nombreuses dédicaces qu’André Breton a adressées à ses collègues écrivains ainsi qu’aux artistes durant toute sa vie.

Ces dédicaces sont mêlées aux dédicaces tout aussi nombreuses que des écrivains et artistes ont adressées à Breton. C’est ce qui explique le terme de ‘Potlatch’, inclus dans cet ouvrage, puisque le Potlatch a été défini à l’origine par les anthropologues comme un système d’échanges (de dons et de contre-dons) qui caractérise diverses sociétés tribales et indigènes.

Toute dédicace est le signe d’une relation étroite entre son auteur et son destinataire. On peut dès lors observer dans ce livre que Breton était lié à un réseau très étendu d’artistes et d’écrivains à travers le monde. Ces dédicaces démontrent en ce sens la nature internationale du mouvement surréaliste. Ainsi. Breton dédicace-t-il ici certains de ses textes au photographe américain Man Ray mais aussi au peintre roumain Victor Brauner.

De cette manière, il souligna le fait que le surréalisme existait au-delà des frontières et des identités nationales étroites. Dans cette optique, le surréalisme était mondialisé plus d’un demi-siècle avant le début officiel de la mondialisation. Il anticipa une perspective transnationale sur la littérature et sur l’art qui prédomine dans la culture contemporaine.

Ce qui rend l’ouvrage d’Henri Béhar particulièrement intéressant est le fait que certaines de ces dédicaces sont adressées à et par des personnalités qui ne furent jamais des membres officiels du mouvement surréaliste. C’est le cas autant pour Maurice Blanchot que pour Julien Gracq, par exemple. Ceci démontre que le surréalisme influença de nombreux écrivains majeurs du XXᵉ siècle et que Breton constitua pour eux une figure iconique et une sorte de père spirituel.

A cet égard, Blanchot écrivit l’un des plus importants essais critiques jamais consacrés au surréalisme, ‘Le Demain joueur’, qui est inclus dans son ouvrage L’Entretien infini. Cet essai était indiscutablement élogieux. Il définit en premier lieu le sens existentiel et philosophique du concept de communauté pour l’histoire du surréalisme. Il souligna également le rôle dominant joué par l’esprit ludique dans l’esthétique du mouvement.

A bien des égards, le surréalisme continua à se développer et à s’exprimer au-delà du surréalisme. Une telle affirmation peut sembler paradoxale, mais elle reflète néanmoins la fascination continue que l’œuvre d’André Breton a pu engendrer. Les nombreuses dédicaces issue de personnalités extérieures au surréalisme éclairent également le fait que le mouvement ne cessa jamais d’exercer son influence culturelle. Il servit essentiellement d’aimant pour tous les artistes et écrivains qui désiraient échapper aux lois strictes du rationalisme et qui étaient attirés par la monde des visions et du surnaturel.

Nombre d’entre eux virent le surréalisme comme une perspective transgressive sur la vie et sur l’art. Le pouvoir d’une telle perspective s’est quelque peu affaibli au fil des années. Néanmoins, il demeure aujourd’hui l’une des dimensions les plus originales du mouvement. Le surréalisme affirma le besoin d’une mise en question radicale des valeurs morales établies et des modes de pensée de la culture occidentale. Ce besoin ne s’est jamais réellement éteint et est encore valide pour une approche critique de la littérature et de l’art d’avant-garde au XXIᵉ siècle.

Henri Béhar est l’auteur, entre autres, d’un ouvrage de référence sur André Breton intitulé André Breton l’indésirable, qui fut publié pour la première fois en 1990 par Calmann-Lévy. Celui-ci indiquait clairement que le surréalisme constitua à l’origine une attitude de révolte à l’égard de l’ordre social et de la tradition littéraire du réalisme. L’indésirable, en effet, est celui dont les opinions rompent avec les écoles de pensée conventionnelles et qui est dès lors marginalisé en raison de sa sensibilité originale..

La forme de la dédicace est par essence concise et est en outre éminemment subjective et sincère dans son expression. Elle découle toujours en ce sens de l’affirmation d’un Je. A cet égard, Breton exprima souvent ses sentiments personnels pour de nombreux écrivains et artistes à qui il dédicaça ses œuvres. Ces dédicaces devinrent ainsi par bien des aspects de courts poèmes instantanés caractérisés par leur authenticité absolue. Elles se firent dès lors l’écho de la forme de l’écriture automatique, qui définit la perspective unique de Breton sur le langage poétique.

On pourrait ainsi identifier ces dédicaces à des fragments d’un discours poétique. Pour Breton, en effet, la poésie existait partout. Elle pénétrait le domaine de la vie quotidienne et des objets les plus triviaux, comme le démontre son roman Nadja. Dès lors, elle pouvait également exister dans les messages les plus simples, comme Henri Béhar nous le rappelle dans la quatrième de couverture de son livre. Ces nombreuses dédicaces sont souvent lyriques dans leur ton, ce qui renforce leur signification émotionnelle.

Juste après la fin de la Seconde Guerre mondiale. Breton publia l’une de ses œuvres poétiques les plus importantes, Ode à Charles Fourier. Dans cette œuvre, il exprima son profond respect et son admiration intellectuelle pour le penseur du socialisme utopique au XIXᵉ siècle. Celui-ci préconisa un retour au monde naturel et un mode de vie libre à l’intérieur de communautés connues comme les “Phalanstères”. Ce long poème peut précisément être lu et interprété comme une longue dédicace posthume. Dans ce cas précis, la dimension poétique de la dédicace était évidente. Elle soulignait un dialogue intense entre le poète et le penseur, dans lequel Breton s’adressait personnellement à Fourier afin de démontrer le caractère similaire de leur perspective sur la vie, le langage et la société.

Les dédicaces incluses dans l’ouvrage d’Henri Béhar sont juxtaposées à de courts passages biographiques concernant les écrivains et artistes à qui elles furent adressées ou qui furent eux-mêmes les auteurs de ces dédicaces. Ceux-ci renforcent le pouvoir d’information de l’ouvrage : ces passages permettent ainsi au lecteur d’identifier ces écrivains et artistes, puisque certains d’entre eux ne sont pas nécessairement célèbres.

Parmi ceux-ci, on trouve parfois des figures surprenantes qu’on n’associe pas nécessairement à l’histoire du surréalisme. Je pense ici en particulier à Henri Jeanson, qui est bien connu pour son œuvre prolifique de scénariste dans l’industrie du cinéma français. Henri Béhar nous rappelle ainsi qu’il fut à l’origine un membre du mouvement anarchiste et qu’il participa à la fondation de l’Académie Alphonse Allais.

Ce cas particulier démontre les liens étroits entre Breton et le monde de la culture populaire, de la chanson au cinéma. Un tel monde existe au-delà de l’avant-garde littéraire et artistique. A cet égard, il ne faudrait pas oublier que de nombreux chanteurs français modernes, dont Léo Ferré, ont adapté des textes et des poèmes surréalistes et les ont ainsi rendu accessibles au grand public.

L’ouvrage d’Henri Béhar échappe aux catégories traditionnelles de la critique universitaire. Il ne s’agit ni d’un essai monographique classique ni d’un recueil de textes en prose ou de poèmes. Il accorde son attention à une forme littéraire qui est souvent négligée ou vue comme simplement anecdotique.. Ceci constitue l’aspect le plus frappant de son projet. Le nombre des dédicaces qui sont rassemblées dans ce livre de plus de 500 pages est également impressionnant.

Enfin, il faut souligner l’importance du mot : ‘don’ qui fait partie de son titre. En effet, ces dédicaces peuvent être conçues comme un ensemble de dons personnels. Par définition, le don n’est ni prémédité ni planifié. Il doit exister dans le moment, en tant que geste spontané qui n’exige ni récompense ni rétribution. En ce sens, il reflète l’esprit de l’avant-garde et du surréalisme en particulier, puisque le surréalisme célébra le rôle essentiel joué par l’instant et l’imprévu dans l’art et dans la vie.

Breton conçut la poésie comme un don essentiel de l’homme à l’homme. Selon sa perspective, le poète n’offrait pas simplement ses mots à l’autre, mais aussi son corps et son âme. La forme de la dédicace se fait donc l’écho de la pensée personnelle de Breton sur la poésie. En outre, le don implique le besoin d’un engagement total du sujet, ce que la poésie surréaliste exigeait précisément de ses adeptes.

En conclusion, il faut ici faire l’éloge du travail en profondeur que ce livre représente. Il ouvre la voie à de nouvelles formes de recherche universitaire basée sur des documents inconnus ou rares plutôt que sur des textes canoniques. Il constituera en outre un outil d’une grande utilité pour les futurs étudiants du mouvement, en raison surtout de sa perspective encyclopédique.

Pierre Taminiaux/Georgetown University

Manoir, folie et château par Georges Sebbag

Manoir, folie et château

par Georges Sebbag

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Jean-Michel Devésa, Garonne in absentia, Mollat, 2021, 160 p.

Dans les trois romans que Jean-Michel Devésa a publiés chez Mollat, les personnages sont particulièrement sensibles à l’esprit des lieux. Les périmètres dans lesquels ils évoluent fournissent le cadre majeur du déroulement de l’action. Que l’espace soit urbain ou rural, artificiel ou naturel, le terrain prend souvent les commandes de l’événement. Le roman Bordeaux la mémoire des pierres voit deux épisodes très éloignés dans le temps s’entrechoquer sur un même théâtre d’opérations. Une fille d’Alger suit pas à pas une jeune prostituée, à la mère française et au père algérien, qui officie dans un petit bordel ; ce roman s’attaque à cette période dramatique qui se conclut par l’indépendance de l’Algérie et voit la quasi-totalité des Français et des Européens traverser la Méditerranée. Le troisième roman, Garonne in absentia, nous transporte aux bords d’un fleuve ; il relate la patiente restauration par Jean et Mathilde d’une « folie néo-classique » nommée Labrune ; mais ces travaux, qui auraient dû exalter et consacrer l’union de ce couple d’amants, finissent par dresser le constat d’une lente et inexorable dégradation de leur relation amoureuse.

Tout ce récit porté par un narrateur (ou bien par une narratrice, si l’on se fie à certains passages) n’est qu’un vaste retour en arrière, un flash-back sur la longue coexistence d’un couple. Tandis que la Garonne imperturbable continue à s’écouler, l’histoire de Mathilde et Jean est appréhendée sous le spectre de leur éloignement, de leur séparation définitive. C’est aussi sous le signe d’une absence, celle de Suzanne Muzard, qu’André Breton entreprit d’écrire Les Vases communicants, où le monde de la veille n’avait d’égal que celui du sommeil. Auparavant, en août 1927, quand le même Breton s’attela à l’écriture de Nadja au manoir d’Ango, il emporta pour les relire, deux ouvrages de circonstance, En ménage et En rade de Joris-Karl Huysmans. Dans ces deux romans à tonalité autobiographique, l’auteur avait aussi campé sa compagne. Ruiné, le héros d’En rade a quitté Paris pour le château de Lourps, dans le pays briard ; il y a rejoint sa femme malade ; mais le couple trouvera-t-il refuge dans ce château laissé à l’abandon ? Telle est la trame du roman. Même si, au premier abord, le manoir d’Ango, hospitalier et confortable, semble l’antithèse du château de Lourps, malgré tout, il se trouve que Breton partage certaines épouvantes et angoisses, scrupuleusement détaillées par Huysmans dans En rade.

Une atmosphère analogue, avoisinant le roman noir, semble se répandre sur trois demeures : le château de Lourps, le manoir d’Ango et la folie Labrune. Au colombier du manoir d’Ango qui s’impose de façon hallucinatoire répond la tour ronde de Lourps servant de pigeonnier. La première nuit de son arrivée à Lourps, le héros d’En rade rêve d’un palais fabuleux, d’une vigne, d’une femme nue, d’un Roi. Or ce rêve de la femme nue se poursuit du côté d’Ango. Marcel Duhamel relatera plus tard comment Breton, alors que tous deux s’étaient perdus en pleine nuit orageuse, avait perçu ou aperçu une femme nue brusquement surgie du néant. Dans le roman de Devésa, Mathilde est complètement affolée devant l’apparition fantasmatique d’une dame qui la dévisage avec « effronterie et malignité » dans un des salons du château Labrune : « là sur le lit-bateau, une visiteuse comme une mounaque, la mimique figée dans une civilité grande allure et robe blanche ». Devésa n’hésite pas à étendre les lexiques. Ici, le mot mounaque venu de l’occitan désigne une poupée grandeur nature habillée de vêtements qu’on peut mettre en scène dans telle ou telle pose de la vie quotidienne. Le romancier use en permanence d’une langue profuse et précise, inattendue et élégante, où s’insinuent d’ailleurs plusieurs mots rares et quelques néologismes. Les rafales d’images qui se succèdent sont le fruit d’une musique sensible qui module les joies et les tourments d’un couple d’amants dont l’imagination recrée la présence jusque dans l’absence, à travers toute une série d’énigmes et d’éclats. Garonne in absentia nous apprend que Jean-Michel Devésa ne s’est pas frotté en vain à la poésie et aux écrits des surréalistes.

Georges Sebbag

De la musique avant toute chose

De la musique avant toute chose

Sébastien Arfouilloux

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À la suite de la publication de Que La Nuit tombe sur l’orchestre : surréalisme et musique1, le Centre de recherches sur le surréalisme, conjointement avec le centre de recherche en littérature comparée de l’Université Paris 4, a organisé le colloque Le Silence d’or des surréalistes2. Depuis, plusieurs manifestations scientifiques se sont intéressées à la question des liens entre le surréalisme et la musique : en 2017, Golden silence : Surrealism at 100 organisé par la Schulich School of Music, de Montreal3, puis en 2018 la journée d’études Surrealism and music in France, 1924-19524. Si le surréalisme, sous la plume d’André Breton, a refusé une valeur à l’expression musicale, toute liberté a été laissée de déterminer ce que pourraient être les composantes d’une musique surréaliste. C’est à cette tâche que s’est attelé l’ouvrage récent d’Henri Gonnard, musicologue, qui publie Musique et surréalisme en France d’Erik Satie à Pierre Boulez5.

Penser la musique à la lumière du surréalisme, tel est le projet affirmé du livre d’Henri Gonnard, qui, partant du ballet Parade de Satie, traite d’œuvres musicales contemporaines du surréalisme, comme celles de Francis Poulenc, d’Igor Stravinsky, d’Olivier Messiaen, de Germaine Tailleferre ou d’André Jolivet, mais aussi d’un compositeur considéré comme précurseur du surréalisme, Maurice Ravel, dont Gaspard de la nuit (1908) précède largement la création du mot surréalisme par Apollinaire en 1917. L’intérêt est d’ici de porter l’investigation sur des musiciens du répertoire classique, selon un empan diachronique relativement large, qui permet d’envisager un ensemble de compositions du vingtième siècle. On peut saluer, à l’appui de la cohérence du projet, la finesse des analyses musicales et la précision de la vision historique de la musique.

L’ouvrage vise à regrouper dans une même approche musicologique des œuvres se réclamant ou relevant du surréalisme à divers titres. Son propos repose sur l’idée qu’« il peut exister entre les artistes des préoccupations et des modes de fonctionnement comparables qui transcendent à leur insu leur propre territoire voire l’époque dans laquelle elles et ils s’inscrivent. Des correspondances à un niveau structurel profond se révèlent alors entre les différents champs d’expression. »6 L’étude propose un éclairage original sur des œuvres musicales a priori diverses dont elle s’attache à dégager la parenté avec le surréalisme. Elle convoque des éléments théoriques d’ordre divers, qui répondent à la gageure de s’interroger sur ce qui, dans ce langage complexe qu’est la musique, relève du surréalisme. L’ouvrage accorde également une place aux écrits de compositeurs, notamment ceux de Poulenc.

À propos de Parade, l’auteur relève la contestation subversive qui apparente le ballet à Dada, au niveau de la mise en scène mais aussi du traitement musical. L’analyse musicale donne comme preuve de l’anti-romantisme et l’anti-symbolisme de Satie une étude du traitement de l’harmonie, de la mélodie et de l’ensemble instrumental. L’ouvrage s’interroge sur la proximité de Ravel avec le surréalisme, proposant une analyse de l’emploi de motifs musicaux mis en valeur par les possibilités expressives du dispositif instrumental, qui s’ouvre à de véritables métaphores musicales du texte poétique. Par exemple, les mains du pianiste qui se resserrent dans la pièce « Le Gibet » dans Gaspard de la nuit (1908) figurent l’étranglement du pendu, de façon réaliste, dans une pièce musicale qui résulte d’un attrait du compositeur pour le rêve et le merveilleux.

Il est remarquable que la référence au surréalisme ne passe pas forcément par la contestation de l’héritage formel classique, remarque Henri Gonnard, à propos, notamment, de la fidélité à l’écriture tonale classique de Poulenc de Stravinsky et du jeu sur les registres de Germaine Tailleferre. L’ouvrage analyse également ce qui dans la musique d’André Jolivet met en mouvement une conception surréaliste de l’objet, permettant l’irruption du hasard objectif, en proposant des analyses rythmiques, harmoniques et mélodiques. Il identifie enfin Messiaen comme un compositeur surréaliste en discutant la proximité du musicien, qui reconnait l’influence sur lui de la lecture de Breton, Éluard et Reverdy, avec le mouvement surréaliste en dépit de sa foi chrétienne. Tel n’est pas le cas de Pierre Boulez, dont la partition du Marteau sans maître, vue comme un moment clé dans le parcours du compositeur, est très clairement identifiée comme un désir de mettre à distance le texte, et le mouvement, surréalistes.

En définitive, l’approche d’Henri Gonnard n’est jamais si intéressante que lorsqu’elle aborde les spécificités du langage musical des compositeurs cités et souligne combien les formes employées sont proches des théories des surréalistes français. Néanmoins, aussi convaincantes que demeurent les analyses de ces œuvres diverses, le livre ne laisse pas apparaître l’unité d’un projet esthétique commun, qui relèverait du surréalisme musical.

Si aucune définition de l’art surréaliste n’exclut par principe la musique, et s’il faut bien comprendre que l’ensemble des moyens d’expression sont susceptibles d’être employés, il n’en demeure pas moins qu’il n’existe pas de conception surréaliste de la musique. Partant, on pourrait s’interroger sur la façon dont le critère révolutionnaire, pourtant constitutif du surréalisme pourrait se trouver affaibli d’être assimilé à travers ces différentes compositions davantage à un courant artistique. S’en était déjà inquiété un compositeur, qui aurait pu trouver sa place dans cette étude, François-Bernard Mâche. Selon celui-ci, la musique, qui depuis bien plus longtemps que les surréalistes mêlait le réel et l’imaginaire, n’avait pas accompli la révolution surréaliste et avait le double inconvénient de « couper l’herbe magique sous le pied des poètes, et, tout en allant plus aisément qu’eux dans le même sens, d’échouer finalement à changer vraiment les rapports de l’esprit et du monde. »7 Existe-t-il un lien consubstantiel musique surréalisme ? En définitive, la question reste ouverte. L’intéressante incitation à croiser les approches proposée par cet ouvrage invite en tout cas à prolonger l’interrogation.


1 . Sébastien Arfouilloux, Que la Nuit tombe sur l’orchestre : surréalisme et musique. Paris : Fayard (« Les Chemins de la musique »), 2009, 541 p.

2 . Le Silence d’or des surréalistes / textes réunis et présentés par Sébastien Arfouilloux ; préface d’Henri Béhar. Château-Gontier : Aedam Musicae, 2013, 304 p.

3 . Publié dans Gli Spazi della musica [Turin]. V. 7 (2018) « Golden Silence». Music and Surrealism, 1917-2017 / sous la direction de Jeremy Cox. https://www.ojs.unito.it/index.php/spazidellamusica/issue/view/296

4 . Journée d’études Surrealism and music in France, 1924-1952 : interdisciplinary and international contexts, Institute of modern Languages research, School of advanced Study, University of London, 8 juin 2018.

5. Henri Gonnard, Musique et surréalisme en France d’Erik Satie à Pierre Boulez / préface de Caroline Potter, Paris : Champion, 2021. 182 p.

6 . Ibid., p. 89.

7. François-Bernard Mâche, « Surréalisme et musique, remarques et gloses », La Nouvelle Revue française, n° 264, décembre 1974, p. 41-42.

Le (dé)plaisir, Recherches en Esthétique n°26, janvier 2021

Le (dé)plaisir, Recherches en Esthétique n°26, janvier 2021

Compte rendu par Catherine Dufour

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La graphie particulière du titre du n° 26 de la revue Recherches en esthétique1, Le (dé)plaisir, annonce la dimension essentiellement dialectique du thème choisi. Le refus d’opposer les notions de plaisir et déplaisir et la volonté d’en analyser les ambivalences, interactions et variations d’intensité, constituent la ligne directrice de ce numéro dans les trois domaines énoncés : I. (DÉ)PLAISIR ESTHÉTIQUE, II. (DÉ)PLAISIR DE LA CRÉATION, III. (DÉ)PLAISIR DE LA RÉCEPTION. Les références philosophiques et esthétiques innombrables et les reproductions d’œuvres, au fil des articles, contribuent à une réflexion richement étayée. Un chapitre est consacré, comme dans les autres numéros, aux significations particulières des notions étudiées dans le contexte de la Caraïbe : IV. (DÉ)PLAISIR EN CARAÏBE À LA RÉUNION. Dans le chapitre V. HOMMAGES, Dominique Berthet et Françoise Py célèbrent deux pionniers de la critique d’art disparus en 2020, Aline Dallier, passionnée d’art féministe, et son mari Frank Popper, théoricien de l’art cinétique, tous deux collaborateurs de la revue sur une durée de vingt ans. Le dernier article, de Dominique Berthet, est un hommage à la personnalité joyeuse et attachante de Marvin Fabien, artiste multimédia, martiniquais d’adoption, décédé à 42 ans, et à sa passion pour la culture Bouyon, un courant musical populaire né à la Dominique. Une reproduction issue de ses vibrants Caribbean bodies figure sur la couverture de ce numéro 26. Un cahier central propose d’autres belles reproductions en couleurs d’œuvres étudiées en cours de revue. Le dernier chapitre enfin, VI. NOTES DE LECTURE, PUBLICATIONS RÉCENTES, offre un riche élargissement critique.

(DÉ)PLAISIR ESTHÉTIQUE

L’entretien inaugural entre Dominique Berthet et Marc Jimenez2 (Malin dé-plaisir !) commente les nuances sémantiques des mots plaisir et déplaisir, de la poésie courtoise ou de la tragédie du XVIIe siècle jusqu’à nos jours, soulignant à quel point ils sont inextricablement liés. Les théories de Freud (Au-delà du principe de plaisir) ou de Kant (Critique de la faculté de juger) constituent des étapes essentielles de cette réflexion. L’article montre que la dialectique plaisir/déplaisir ne recoupe que très partiellement la distinction entre beau et laid et que la subjectivité individuelle est un critère très relatif. Les préférences esthétiques d’une époque sont en revanche très significatives, comme les transgressions récurrentes d’un art contemporain kitchérisé et soumis au marché. La dimension critique est ici amorcée…

André-Louis Paré (Plaisir esthétique et création artistique) se consacre aux liens entre émotion esthétique et corps sensible, de l’érotique platonicienne et de la hiérarchie des plaisirs selon Épicure jusqu’à l’esthétique existentielle de Michel Foucault et l’esthétique relationnelle de Nicolas Bourriaud. Chez Nietzsche, l’ivresse érotique inhérente à la création l’emporte de loin sur la rationalité kantienne.

Jean-Marie Schaeffer (Adieu à l’esthétique) mentionne le fait que la notion de plaisir esthétique, trop subjective, n’est quasiment pas prise en compte par Heidegger. La théorie critique d’Adorno, d’inspiration marxiste, dévalue de même le plaisir individuel, inféodé à la culture du divertissement. Mais Hans Robert Jauss réhabilite la jouissance esthétique, créative et cognitive et, à la suite de Kant, propose de concilier distance esthétique et plaisir désintéressé. Barthes quant à lui, dans Le plaisir du texte, réconcilie l’expérience du corps et l’esthétique de la réception.

La tendance actuelle des arts visuels est de ne pas minimiser l’importance des émotions au fondement de l’acte créatif (Maxime Coulombe, Le Plaisir des images). André-Louis Paré analyse une série d’œuvres ou de performances contemporaines inspirées par le désir amoureux, voire la pornographie.

Christian Ruby (Du plaisir de la surprise à la haine du déplaisir. Du rapport aux œuvres à la manipulation du public) rappelle qu’à l’époque classique et au XVIIIe siècle le (dé)plaisir venait de la surprise provoquée par la mimèsis et résultait de la contemplation directe des tableaux et sculptures dans les musées. On pouvait tomber en extase devant une œuvre, s’identifier à elle jusqu’à l’aliénation, ou inversement en éprouver du dégoût. La confrontation avec le jugement des autres était indispensable, d’où le succès des Salons.

Notre époque a déplacé la question du (dé)plaisir esthétique résultant de la rencontre sensible, en un lieu précis, entre un sujet et une œuvre, vers un débat sur la légitimité même d’un art contemporain (Art, Yasmina Reza) qui ne cesse de repenser ses supports (le corps, le public, les institutions) et ses conditions de production. L’enjeu n’est plus le (dé)plaisir individuel mais l’évaluation globale du système artistique. Le philosophe américain John Dewey (L’art comme expérience), en désignant l’art comme analyseur fondamental de notre rapport au monde, a contribué de façon décisive à ce déplacement. La recherche de la transgression dans les œuvres, source possible d’un plaisir esthétique obtenu par voie de déplaisir, et la censure qui en découle, font partie intégrante du questionnement.

Jean-Marc Lachaud (Notes dispersées sur la question du (dé)plaisir esthétique) se demande si le plaisir ressenti devant une œuvre est un des critères de sa beauté. La question traverse les siècles, de Platon (Hippias majeur) à Jean Lacoste (L’idée de Beau, 1986).

Longtemps le plaisir des sens a été jugé inférieur au plaisir de l’esprit. Rainer Rochlitz (L’art au banc d’essai, 1998) se situait encore récemment dans cette perspective, aux antipodes de la critique passionnée de Baudelaire ou de l’hédonisme esthétique de Brecht. D’autres auteurs, nuançant le plaisir vaut jugement de Schaeffer ou de Genette, ont adopté la position intermédiaire d’une esthétique fondée sur la valeur rationnelle de l’œuvre sans exclure la subjectivité individuelle (Yves Michaud, Marc Jimenez).

Après une longue méditation sur l’expérience esthétique vécue à domicile pendant le confinement sanitaire imposé par le Covid19, Jean-Marc Lachaud rappelle que c’est le XVIIIe siècle qui a ouvert la possibilité du jouir de l’art (A. Lontrade), exalté à la fin du XIXe siècle par Nietzsche. Mais les ambitions spirituelles de l’art n’ont pas disparu pour autant. Pour Freud les pulsions sont sublimées par l’art, qui a une vocation civilisatrice. Pour Adorno l’injonction au plaisir esthétique est un avatar de l’idéologie marchande. Pour Marcuse, dans le sillage de Reich, le plaisir esthétique et le plaisir érotique ont des racines communes, envisagées avant lui par André Breton ou Walter Benjamin.

Nathalie Heinich analyse les sentiments négatifs engendrés par l’art contemporain. Mais Carole Tagon-Hugon précise que plaisir et dégoût vont souvent de pair et que la laideur ou la violence ont toujours existé dans les œuvres d’art, transcendées par la forme.

La question abordée par Bruno Péquignot (Le plaisir différé…) est celle de l’hermétisme esthétique (Mallarmé), possible source de déplaisir. Mais le plaisir spontané, immédiat, est-il le plus propice pour bien juger une œuvre ? N’est-il pas une concession à un horizon d’attente conformiste ? Une lecture digne de ce nom doit être active, engagée, créatrice.

Pierre Macherey considère que le plaisir, non nécessaire, survient de surcroît. L’accès à la vérité, selon Nietzsche, passe par une désillusion démystificatrice et, selon Max Weber, par un désenchantement du monde. Accéder à une œuvre par l’effort produit une satisfaction supérieure, appelée jouissance par Lacan. Milan Kundera nomme kitsch (L’art du roman, 1986) tout ce qui va dans le sens de la culture d’un moment. Godard oppose l’art qui dérange et la culture qui rassure. Se confronter à une œuvre hermétique (Jeanne Dielman de Chantal Ackerman) suppose un déplaisir initiatique.

L’élitisme de Mallarmé est finalement mis en perspective par l’auteur, qui conclut, avec Marx, que la vocation de l’art authentique est de former un public apte à le comprendre.

Pour nous arracher à quelques idées reçues sur le supposé intellectualisme absolu de Kant en matière de jugement esthétique, Michel Guérin (Urgence et patience de vivre ou l’origine du désintéressement) nous invite à une méditation très savante sur quelques lignes de l’Introduction à la Critique de la faculté de juger.

A force de se focaliser, quand on parle de Kant, sur l’idée d’un plaisir esthétique qui ne serait que plaisir de contemplation, on omet le plaisir d’apprendre à laquelle il est mêlé. Cessons donc de penser Kant en termes de passivité réceptive au profit d’une reconnaissance de l’agir du sujet dans ce mélange du plaisir et du connaître.

La beauté chez Kant ne se conçoit pas sans une part d’émotion individuelle. Elle parle à la double nature de l’être humain, animal raisonnable qui n’est ni bête ni pur esprit. Le sentiment esthétique est un travail sur soi de l’auteur et du récepteur, qui allie une forme de plaisir à un processus de réflexion. Comme la pensée il s’enracine dans un affect informe, affiné et sublimé par distanciation. Plaisirs intellectuel et sensuel ne peuvent être absolument différenciés.

En un festival de définitions et de nuances, d’Épicure à Nietzsche, Dominique Berthet (L’expérience esthétique, plaisir et déplaisir) arpente les différents registres du (dé)plaisir jusqu’à celui, décisif, de la rencontre, ce basculement qui émerveille ou terrorise. De la surprise à la disponibilité totale de l’être, André Breton a tiré une philosophie de vie, dont témoignent Nadja ou L’Amour fou.

Pour René Passeron (L’œuvre picturale, 1980) la création est action, c’est une poïétique, qui entraîne l’artiste, corps inclus, entre tourments et extase. Du côté du récepteur, la mission de l’art a été longtemps de plaire, en vertu de normes imposées (Aristote, l’harmonie classique). Pour Kant, le beau, rationnel et voué à l’universel, se distingue de l’agréable, qui ne s’adresse qu’aux sens, et dépend des goûts de chacun.

Mais pour Baudelaire, le beau est toujours bizarre. Il procède d’un choc, d’un écart, d’un contact avec l’insolite. Les modernes vont creuser ce sillon, remettant en cause les normes de représentation, la mimèsis et le souci de plaire. Les avant-gardes ont poussé la logique à l’extrême, surtout le Dadaïsme. Le scandale est aujourd’hui gage de notoriété (le sextoy géant de Paul McCarthy) ou de prise de conscience sur la violence d’état (les photos numériques de Chen Chieh-Jen représentant des supplices insoutenables).

Le beau est relatif, subjectif, idéologique. Des œuvres qui ont déplu en leur temps ont atteint des sommets de reconnaissance après coup. Le facteur culturel joue un rôle essentiel dans l’appréciation esthétique (Tanizaki, Éloge de l’ombre). De nombreux artistes travaillent avec des déchets ou des rebuts.

Le (dé)plaisir esthétique n’est pas nécessairement en contradiction avec l’exercice du jugement rationnel que réclamait Hegel. Diderot, Baudelaire, Breton l’ont prouvé par leurs écrits. Toute œuvre émotionnellement bouleversante donne aussi à penser.

Christophe Génin (L’esthétique des polarités réversibles) souligne, grâce au Gorgias de Platon notamment, que plaisir et déplaisir ne sont pas antagonistes. L’insupportable vacarme urbain a été transformé en écriture musicale par Pierre Henry (Messe pour le temps présent, 1967). La violence picturale, le cinéma gore ou le grand-guignol peuvent procurer du plaisir.

L’Esthétique de Hegel démontre qu’il est vain d’opposer comédie et tragédie. Toutes deux sont structurellement semblables et le plaisir du spectateur est le même, orienté en sens inverse.

Christophe Genin s’amuse à comparer, à la lumière de l’esthétique kantienne, les expériences d’un amateur de Rameau et d’un fan de rap, que tout à première vue divise. Mais qui est le barbare de qui ? Un « goût pur », un plaisir désintéressé et universel peuvent-ils vraiment exister ? L’histoire de la musique ne prouve-t-elle pas que la réception d’une œuvre est historiquement et socialement déterminée ? Le rappeur se comporte comme un barbare haineux, mais peut-on attendre autre chose d’une communauté opprimée ? Et l’amateur de Rameau n’est-il pas le barbare de la contemplation bourgeoise, si peu universelle ? Cette querelle a traversé toute l’histoire de l’art, des temps bibliques aux westerns, de la musique méprisée des Noirs américains à la culture rock’n’roll internationalement adulée.

Comparant trois interprétations récentes de l’air des « Sauvages » dans les Indes galantes, Christophe Genin loue avec insistance celle de la Cappella Mediterranea (Opéra Bastille, 2019) qui, ayant intégré le krump et les créolités urbaines dans son dispositif multimédia, réussit, sans trahir Rameau, à subvertir les catégories kantiennes, au profit d’une universalité métissée et d’une altérité du goût émancipée des idées reçues.

(DÉ)PLAISIR DE LA CRÉATION

Les notes d’atelier de Richard Conte (Se rincer l’œil. Une divagation poïétique), prises pendant les deux mois du confinement sanitaire de 2020, ont accompagné une errance picturale de nature poïétique (Valéry, Passeron), menée sur une liasse de papier de pulpe de coton de 180 pages, à partir des thèmes plaisir/déplaisir.

Se rincer l’œil, c’est la première phrase, le 7 février. Une rêverie commence sur la peinture comme désencombrement de la toile vierge (Deleuze, Logique de la sensation). Chaque page est purification du regard et recommencement du monde. Ce plaisir alterne avec le ressenti tragique de la peinture comme pansement du vide ontologique qui nous habite (Passeron).

Au fil des jours l’artiste médite sur la texture des pages, leurs possibles, les sentiments associés. Des yeux animaux peuplent ses peintures. Plaisir compulsif de la divagation sur les pages. Massage du papier par la peinture. Érotisme des mains caressant la liasse.

Le lecteur est invité à prendre connaissance des techniques, des outils, des substances enrôlés dans la création. Mais aussi des ratures, des accidents du papier, des motifs qui naissent des coulures aléatoires. La liasse est une rêverie bachelardienne, encouragée par les paréidolies qui autorisent toutes les régressions vers l’enfance et l’embryogenèse.

Tourner la page. S’ouvrir à l’inconnu, au merveilleux. Les figures animales sont une révélation, au sens photographique du mot. Le pangolin et la chauve-souris nous menacent d’épidémie, châtiment de notre animalité foncière.

Se la couler douce. Suivre la courbe du désir pour arriver au plaisir. Laisser faire le processus imaginal (Henry Corbin).

Absence de texte. Plaisir de l’effeuillage infini, du feuilletage à rebours, pour remonter le temps, contre la tradition occidentale. Impossibilité d’arracher les pages imparfaites, au risque de voir s’effondrer la liasse. Celle-ci, qui s’ouvre à 360°, est un continuum temporel vivant, traversé par l’invisible, qui transcende le confinement. Des fantômes furtifs peuplent les mythologies et musées imaginaires, personnels et collectifs.

La liasse est aussi routine, passe-temps obsessionnel, expérimental ou paresseux, addiction. Ni carnets d’essais, ni défouloir, c’est un mode d’existence (Souriau, Les différents modes d’existence, 2009). C’est une œuvre se faisant, source d’un plaisir sans cesse renouvelé.

Élisabeth Amblard (Le plaisir et la tourmente : l’argile aux mains des artistes) médite sur la sensualité des gestes de l’argile, depuis la très ancienne Figurine féminine de Halaf, symbole de fécondité triomphante. La matière n’est pas muette et répond en générant une forme mouvante (Tim Ingold). L’argile à la fois résiste (Bachelard) et se soumet avec bienveillance. Les gestes de Rodin, le prestidigitateur, effleurent, caressent ou violentent l’argile, engendrent des corps vivants (Paul Gsell). L’attention de la main et celle de l’œil se combinent (Gérard Traquandi). Le plaisir du démiurge est dionysiaque.  

La nature de l’argile est une viscosité de terre et d’eau mêlées, un état idéal de la matière (Bachelard).

Penone revit l’expérience plastique primitive du serrage des doigts (Earth, 2015). Pétrir est un travail, au sens étymologique de tourment. Bachelard parle de cogito pétrisseur. Orozco en dévoile la dynamique physique et mystique dans Mis manos son mi corazón (1991). La morphogenèse (Bachelard, Tim Ingold) est une rencontre de forces et de matériaux. Plus que la forme, ce qui compte c’est la vie en devenir.

Soffio 6 (Penone, 1978), sorte d’amphore en terre cuite de taille humaine, porte l’empreinte en creux du corps de l’artiste. Appui et abandon à la matière, étreinte, suffocation, incorporation mortifiante. Fontana en 1950 transperce une plaque de terre avec des entailles et des trous agressifs, qui semblent remonter à la plus haute Antiquité.

Mais cette agression d’une matière qui se soumet, définitivement fixée par la cuisson au four, est aussi jubilatoire. Le travail de la terre, bien que violent et régressif, déploie mille rêveries. Il est jouissance primordiale enracinée dans une vitalité archaïque. L’argile est un médium malléable, symbole psychanalytique de fusion et de dégagement. La perte des limites est restaurée par la forme, dans un acte résilient d’amour ou de haine.

Par sa capacité à la ductilité, à la résistance et à l’abandon, à l’empreinte et à l’étreinte, la terre est une matière miroir du corps.

La nature, les corps, la couleur, la lumière sont, d’après Hélène Sirven, les principaux ingrédients de la peinture de Cézanne. (Recherche du plaisir, le travail de l’artiste et ses environs. La leçon de Cézanne). Le travail de l’artiste est souvent laborieux, voire douloureux, mais toutes les nuances du mot plaisir sont présentes dans ses propos sur le processus créateur (Ambroise Vollard, Conversations avec Cézanne, 1899). Plaisir de partager avec sa femme le bonheur d’une œuvre finie, de contempler longuement la nature pour en faire jaillir la sensation divine. Émerveillement du voir et retour aux sources mystagogiques de l’art. Le plaisir esthétique, bien au-delà de la mimèsis, est un sentiment poétique qui enveloppe l’être tout entier.

Le plaisir de la création c’est aussi le plaisir de se rapprocher des maîtres (Véronèse, Rembrandt, Holbein, Pissarro, Monet), de discuter avec Émile Bernard, l’ami, le critique et le soutien face aux incompréhensions. Jouissance de donner corps aux visions intérieures. Désir sensoriel de plénitude, proche de Matisse. Plaisir situé entre invention et imitation (Maurice Denis). Plaisir de restituer l’éphémère, le transitoire, les mystères archaïques des lieux et des espaces. Plaisir de sentir vibrer ensemble tous les arts, musique, littérature, peinture.

Le panthéisme de Cézanne le rapproche de Rodin. Comme Gauguin il savoure les mots des amis contre l’isolement. Comme Matisse il goûte le bonheur de la prise de risques dans la création, du lâcher-prise, de la contemplation de l’œuvre finie, du dépouillement et de l’amour à la racine de toute création. Anticipation du plaisir du regardeur, charnel et spirituel à la fois. Plaisir de donner forme, comme Giacometti, à la réalité nue.

Selon Jean-Pierre Changeux (Raison et plaisir, 1994) l’émotion esthétique réconcilie plaisir et raison, faisant intervenir la mémoire personnelle du sujet, ses expériences, sa connaissance et ses empreintes culturelles inconscientes. L’art tend vers le maximum d’être (Michaux).

(DÉ)PLAISIR DE LA RÉCEPTION

Dominique Chateau s’est intéressé à trois dispositifs immersifs (Le (dé-)plaisir en situation immersive (Christian Boltanski, Pascale Marthine Tayou et Sam Mendès) produits en 2029-2020.

Rapprochant l’exposition de Boltanski intitulée Faire son temps (Centre Pompidou, Paris) et celle du camerounais Pascale Marthine Tayou, Black Forrest (Fondation Clément, Martinique), Dominique Chateau questionne l’ambiguïté ressentie par le visiteur (La clarté confuse de Baumgarten). Le plaisir esthétique se mêle à la douleur causée par le souvenir de la Shoah et du traumatisme colonial. Ici l’auteur convoque Burke (Recherche philosophique sur l’origine de nos idées du sublime et du beau, 1757), son refus d’opposer plaisir et douleur et son analyse de leur interdépendance. Après la visite, quelque chose d’angoissant continue de hanter la mémoire, entretenu par l’intensité du plaisir esthétique. Le spectateur est confronté à une artialisation (Alain Roger), c’est-à-dire une transformation en art de quelque chose qui n’est pas de son domaine. Cette artialisation est elle-même à l’origine d’une esthétisation (Walter Benjamin), soit un transfert dans le domaine des valeurs (la beauté) de quelque chose qui est le contraire de ces valeurs (la violence). D’où le malaise…

Le film de Sam Mendès (1917, 2019), qui traite du traumatisme de la guerre des tranchées, est une expérience d’immersion immobile. Des reproductions de captures d’écran minutées permettent de percevoir la précision du travail cinématographique. Toutes les techniques utilisées aboutissent à un brouillage drastique du seuil entre le monde de l’image et le monde réel. Dominique Chateau, dans la lignée de Pierce, les considère pourtant comme des icônes, à distance du réel tout en produisant un effet de réel. L’effet immersif n’annule pas l’effet iconique, contrairement à ce que prétend Andrea Pinotti. Il l’augmente au contraire, produisant cette hallucination paradoxale commentée par Freud, Metz, ou Souriau.

Du trouble hypnotique surgit un déplaisir physique et psychique. Parfois il y a conflit entre l’horreur référentielle et le plaisir du dispositif (massacres chorégraphiés dans certains films asiatiques ou chez Tarantino). Mais une immersion, fût-elle hypnotique et hallucinatoire, n’abolit jamais totalement la conscience qu’a le spectateur des performances de tournage et de montage. Cela fait partie du plaisir et/ou du malaise ressentis…

Dufy est plaisir, écrivait Gertrude Stein en 1946. L’artiste jubilait de sa pratique du métier de plasticien et d’artiste décorateur, de sa maîtrise de multiples savoir-faire : dessin, huile, aquarelle, gravure, céramique, tapisserie. Gisèle Grammare (Au plaisir Monsieur Dufy !) a retenu quatre grands thèmes de la rétrospective Raoul Dufy, le plaisir au MAM (Paris, 2008).

Les Tableaux de fête ou de plaisir représentent souvent le Havre au XIXe siècle, ses promenades, vers Sainte-Adresse, son estacade, ses régates, ses fêtes. La Rue pavoisée est déclinée en onze versions.

Le thème des Baigneuses est prolifique, influencé au début par Cézanne et par le cubisme, dans des toiles qui connaissent des variations, de style, de couleurs, de décors, de motifs, imprégnées de souvenirs d’enfance émerveillés et d’esprit joueur.

La série des Ateliers mise sur les bleus de différentes nuances, jusqu’à l’outremer foncé, mais aussi sur le rose des modèles, les fenêtres ouvertes sur la mer, les tableaux dans le tableau, festifs et colorés.

Le quatrième thème, La Musique, incarne la fantaisie en peinture. Les représentations d’orchestre se multiplient en plusieurs versions aux teintes recherchées : piano bleuté, partition rose orangé et ocre rouge, décor floral du jaune au vert froid. Tous les violons de Dufy sont rouges, contrastant parfois avec la lumière blanche des partitions. Le rouge serait-il la couleur du plaisir ? Le geste vif du peintre, enthousiaste, est visible dans les tracés fluides et le brossage rapide.

Éric Valentin ne cache pas son trouble, voire son déplaisir devant les manifestations d’admiration inconditionnelles suscitées par Anselm Kiefer (Anselm Kiefer : une évaluation critique). Dans les années 1970 et 1980, les sujets choisis par le peintre incarnent un retour à l’ordre, contre les néo-avant-gardes allemandes et américaines. Sa peinture est nationaliste et, de surcroît, ses représentations de ruines d’architectures nazies ne se démarquent pas toujours de l’art nazi, tout en prétendant le critiquer.

A partir des années 1980, la mythologie germanique de Kiefer passe au second plan pour laisser parler la mystique juive et la kabbale. Son œuvre cite la poésie de Paul Celan et la Shoah (Pavot et mémoire-L’Ange de l’Histoire, 1989). La monumentalité néoclassique laisse la place aux ruines désublimées, sous l’inspiration d’Ingeborg Bachmann.

Pour mieux cerner les intentions de Kiefer, Éric Valentin compare ses interprétations picturales de la théologie mystique de Louria avec celles de Barnett Newman. Celui-ci en a tiré une dimension messianique, lumineuse, abstraite, couplée à une vision optimiste, humaine et politique de l’art. Tandis que Kiefer offre des coulures de plomb toxiques et mortelles en guise d’émanation divine (Émanation, 2000) et des symboles figuratifs de la catastrophe originelle (la brisure des vases) qui le hante (voir sa bibliothèque de plomb, Chevirat Ha-Kelim, 2000).

La spiritualité syncrétique de Kiefer (rosicrucisme, bouddhisme), parfois confuse, s’inscrit dans la tradition d’un romantisme philosophique allemand spéculatif et irrationnel qui culminera dans la théosophie de Rudolf Steiner – inspiratrice de Mondrian, Kandinsky ou Beuys.

Pour Kiefer, l’art est essentiellement religieux, mais rarement éthique. Il s’intéresse surtout aux cosmogonies. Ses références fondamentales sont Novalis et Friedrich. La question des origines y est capitale. L’art est occulte, le discours sur l’art impuissant. Ses références philosophiques sont datées : Lyotard, Derrida, Deleuze, Foucault en sont absents. L’art est un absolu, tenu à distance des interprétations. Cette conception est mystificatrice et non subversive comme il le prétend : l’artiste n’a aucune vocation à changer la vie ou la société. L’art et la vie doivent être dissociés, contrairement à la revendication des avant-gardes. Son antimarxisme est flagrant. C’est pourquoi il a récusé les Documenta 10 (1998) et 11 (2002), très politiques, mondialistes et engagées esthétiquement (Hirschhorn). Il s’intéresse au mythe, pas à l’actualité. Il est du côté du confusionnisme d’Aaron, de l’ineffable, de l’incommunicable, de l’occulte, de la forme reine, du divin figuratif, contre Moïse, la loi, le concept, la morale. Les mythes sont chez lui au service de l’imagination individuelle et des sens, non du dévoilement de la vérité. Le titre de sa leçon inaugurale au Collège de France, L’art survivra à ses ruines, glorifie implicitement son œuvre, sur fond de déchéance des avant-gardes et néo-avant-gardes…

Hugues Henri situe le Théâtre des orgies et des Mystères des actionnistes viennois (Plaisir et déplaisir chez les actionnistes viennois !) entre bacchanales païennes, catharsis du théâtre antique, nouvelle eucharistie purificatrice et performance extrême impliquant le public. Cultivant le blasphème et la violence, ce dispositif radical utilisait à outrance le sang, le sexe et les excréments. Provoquer le plaisir ou le déplaisir extrêmes avait pour but de dénoncer la répression des individus par la société et les pouvoirs. La psychanalyse de Freud, puis celle de Reich, et sa théorie de l’orgone, ont directement influencé les actionnistes. Dans la lignée de l’Action Painting de Jackson Pollock, ils maltraitaient les œuvres, voire s’automutilaient (Günter Brus, Épreuve de résistance, 1970).

Après 1971, les orientations paroxystiques d’Otto Mühl mènent à l’expérience communautaire de l’AAO, aux relents totalitaires, étayée par La Révolution sexuelle de Reich et son rejet de la famille patriarcale comme origine des névroses. Sa thérapie de la régression émotionnelle, destinée à permettre une renaissance (Aktionsanalyse), conjuguait les théories de Reich avec celles de la Gestalt-thérapie, de la Bioénergie et du Cri primal. Dans les années 1990, Mühl est condamné à la prison pour dérives autocratiques, sectaires, et détournement de mineurs.

Le mouvement actionniste viennois a des affinités avec le courant antipsychiatrique, avec L’Anti-Œdipe de Deleuze et Guattari, avec les Propositions sensorielles de l’artiste brésilienne Lygia Clark. Il a eu de nombreux héritiers en Europe (Orlan et ses métamorphoses chirurgicales), aux États-Unis (Paul McCarthy / Bob Flanagan mettant en scène sa maladie dans Sick, 1991) et chez des artistes non occidentaux (l’américano-cubaine Ana Mendieta ou la brésilienne Adriana Varejão).

Laurette Célestine (L’expression du déplaisir à travers des cliparts et illustration diverses) entrecroise des considérations hautement scientifiques (Freud, Paul Eckman) et lexicologiques, concernant les manifestations émotionnelles du (dé)plaisir, avec une analyse minutieuse des cliparts, ces petites images numériques, émoticônes (émojis) ou personnages miniatures intégrés dans des documents informatiques. Classifiées et scrutées minutieusement à partir de leurs mouvements de bouches, d’yeux ou de sourcils, de leurs variations de couleurs, de leurs gestes, ces images laissent cependant planer des doutes sur les interprétations à leur donner…

Il apparaît finalement que les deux grandes approches de connaissance du sujet, la psychanalyse et les neurosciences, se rejoignent sur plusieurs points. Ces dernières (Pierre Magistretti, François Ansermet) ont confirmé l’interaction cérébrale fondamentale du binôme plaisir/déplaisir. Le circuit du plaisir (relié à la dopamine) est une réaction à une situation de déplaisir préalable et ne peut fonctionner sans cette préexistence (Ansermet). Ce que confirme en partie Malaise dans la civilisation

Mais cette conception est strictement occidentale. Pour les bouddhistes la souffrance n’est pas à fuir, ni à rechercher, mais à accepter comme principe constitutif de vie. Plaisir et déplaisir peuvent être vécus sur le plan neuronal avec une même sérénité, grâce à une ascèse adaptée

(DÉ)PLAISIR EN CARAÏBE ET À LA RÉUNION

Christelle Lozère consacre une étude (Lieux de plaisir et de débauche dans l’iconographie coloniale des Antilles coloniales et françaises) à l’iconographie érotique et pornographique qui, en Europe, aux XVIIIe et XIXe siècles, rendait compte des pratiques du monde colonial et de la maltraitance du corps noir.

L’analyse détaillée d’une caricature de tenancière de bordel, par Thomas Rowlandson à la fin du XVIIIe siècle, met en évidence la dépravation des corps comme symptôme de la traite. Un courant de satire anglaise se développe à la même époque, qui tourne en dérision les riches esclavagistes. Mais la caricature abolitionniste masque souvent un contenu pervers susceptible de plaire aux amateurs d’images pornographiques… Dans les Antilles françaises, les dangers qui menacent les femmes blanches déchaînent au contraire une propagande antiabolitionniste. (Masson, Scène nocturne aux Antilles, 1855).

Après 1830, les estampes cultivent une représentation pittoresque de la nature tropicale, masquant la violence raciale. La scène de genre, nourrie par le réalisme social d’après 1848, représente le petit peuple rural et les habitants des villes dans des régimes postcoloniaux érigés en modèles.

Mais ce modernisme néocolonial s’accommode parfaitement des descriptions misérabilistes et d’un érotisme complaisant (Une nuit d’orgie à Saint-Pierre de la Martinique, roman, 1892). Les représentations érotiques orientalistes de la femme antillaise par les peintres européens (Fulconis, Gauguin) se répandent, ainsi que l’iconographie de l’immoralité interraciale (José Simont). Les scènes galantes de Gustave Alaux dans les années 1930 (Danse sur une plage martiniquaise), inspirées du XVIIIe siècle, offrent une vision idyllique de la société esclavagiste aux Antilles françaises.

Parallèlement se diffusent, dans l’entre-deux guerres parisien, les images de la sensualité noire des cabarets et music-halls, véhiculées par les revues (Frou-frou, Le Gai-Paris) et magazines (Voilà, Vu) à grand tirage. Mais le sourire exotique, à l’heure de l’exposition coloniale (1931), peine à dissimuler les clichés les plus racistes, également déchiffrables dans les images de jolies créoles en costume traditionnel proposées par les artistes insulaires. Les illustrations du roman Vaudou de Charles Royer puisent encore, en 1944, dans les fantasmes de domination du patriarcat blanc occidental…

Scarlett Jésus constate (Trouble(s) face au corps de l’homme noir) que la colonisation chrétienne a jeté l’opprobre sur la nudité innocente. Cette situation est exacerbée en Caraïbe par les églises protestantes américaines et la proximité de la Jamaïque, où l’homosexualité est encore aujourd’hui punie de prison. Mais le panthéon vaudou, comme le Quattrocento qui avait troqué la vision médiévale du supplice de Saint Sébastien contre une représentation androgyne de ravissement, a intégré Saint Sébastien dans une mythologie ouverte au genre. Erzulie Dantor est protectrice des queers, homos et trans…

L’artiste haïtien Maksaens Denis réalise en 2014 une série de onze photomontages numériques de Saint Sébastien, qui compose avec l’iconographie traditionnelle, le sacré, l’homosexualité, l’obscénité, dans des mises en scène variées du couple désir/dégoût susceptibles d’exorciser la peur de l’autre en soi (Daniel Welzer-Lang). Puisant dans la culture occidentale, le saint haïtien en même temps s’en détourne, en tant que martyr emblématique de l’intolérance. La vidéo Tragédie tropicale manie également le fantasme raciste, et sadomasochiste, du corps noir hyper-sexualisé, mais dit aussi, en version multimédia, le rejet de la reconnaissance ancestrale des genres au profit d’une hétérosexualité occidentale normative, conquérante et homophobe.

Dans le même esprit, Barbara Prézeau-Stephenson représente des hommes nus endormis, hors genres, peu virils (Exotisme, 1998). Le Réunionnais Abel Techer, né à l’époque du Gender Trouble de Judith Butler, remodèle agressivement sa virilité pour exhiber un corps vulnérable d’avant la norme. Le jeune Guadeloupéen, Audrey Phibel réalise des performances inscrites dans l’univers des drag queens.

Après avoir passé en revue les grandes ruptures politiques et sexuelles propres aux avant-gardes du XXe siècle, Christian Bracy (Dérision, (dé)plaisir, division) se consacre à trois artistes guadeloupéens aux dissonances expressives signifiantes.

Chantaléa Commin c’est la révolte picturale (À corps perdu, esthétique du corps décati, 2017) face à la déchéance et la mort, la méditation sur un passé douloureux et sur les transformations destructrices imposées à la Guadeloupe par l’économie mondialisée. Ses corps engloutis dans des tourbillons se souviennent des corps noyés des ancêtres. Ses Ipomoea-Pès Caprae 1 et 2 (2019) déplorent le désensablement littoral d’un pays littéralement liquidé. L’installation Jardin créole nouveau (2019) fait planer la mort dans un espace attristé et oppose nos vies consuméristes à celles des petits paysans guadeloupéens autarciques, économes et généreux.

Stan Musquer situe son Adam & Ève chassés du paradis occidental (2019) dans un petit jardin clos, sinistre, surplombé par un Saint-Michel aux couleurs de la mort.

François Piquet réutilise dans ses sculptures humaines ou animales – Bèf chapé lizin (2007), La Dette et Devoir de mémoire (2008) – le tressage des bandes d’acier qui cerclaient les tonneaux de rhum. Le résultat impressionne par ses allusions à la violence esclavagiste et à la dépossession identitaire. Fuckrace (2019), une série des dessins à l’encre de chine, scannés, numérisés puis imprimés, dit la révolte par l’humour noir et la satire.

L’article se clôt par un questionnement amer sur l’évaluation qui est faite des œuvres d’art par des institutions, critiques d’art et circuits marchands dont les choix restent souvent obscurs. L’écart entre les réalités guadeloupéennes et internationales ajoute de la complexité à ces situations…

Claude Cauquil est un artiste né en France, où il a suivi des études d’art, et installé à la Martinique depuis 2001. Sophie Ravion d’Ingianni le questionne dans son atelier (Mon métier…donner à voir), un lieu de vie total.

Son approche de la couleur lui a été inspirée par la découverte des peintres abstraits américains (Rothko, Jasper Johns). Cauquil repeint sur ses tableaux ou les jette quand il le faut. Le déplaisir vient de la difficulté à être satisfait. A l’intuition initiale succède souvent l’inattendu, le hasard, l’accident imprévu, qu’il faut exploiter. Un plaisir du moment peut être suivi d’un grand déplaisir…

Son plus grand bonheur est celui des tâtonnements, à partir de visuels présélectionnés. Du temps passé et de l’expérience émerge une aisance du geste, une impression de liberté par rapport au modèle. Bien fait ou mal fait, peu importe.

La réalisation de séries sur les droits civiques aux États-Unis (King’s Dream) a changé sa vie et transformé son regard sur le monde. Le vrai plaisir est dans ce bouleversement. 

Cette série a donné lieu ensuite à des installations : plaisir de la mise en espace, de la rencontre entre des œuvres et un public, mais aussi crainte de la foule, des contacts.

Au plaisir premier de réaliser des portraits se mêle l’angoisse de capter les regards, de basculer vers un au-delà du miroir de l’être, de découvrir la faille propre à l’humain.

Cauquil dit ignorer le plaisir de la transgression mais savoure celui de refuser les concessions. Les réalisations de fresques et sculptures urbaines, des commandes acceptées pour apaiser ses inquiétudes matérielles, lui procurent le plaisir de permettre à ceux qui ne fréquentent ni les musées ni les galeries de se réapproprier un quotidien embelli par l’art. Malgré les inconvénients liés au travail in situ dans des lieux abandonnés, souvent ingrats et agressifs, il apprécie le plaisir brut de cette expérience humaine, vivante, moins solitaire que celle de l’atelier.

Dominique Berthet s’entretient avec Stan Musquer (Abolition of new colonial slavery. Anatomies d’une culture guadeloupéenne), artiste né en France et vivant en Guadeloupe depuis son adolescence, auteur de nombreux détournements des représentations occidentales de La Genèse. Adam et Ève chassés du paradis occidental ou La colonisation dit le rôle destructeur du catholicisme sur les peuples insulaires. Questionné sur les raisons de cette appropriation, Stan Musquer remonte à sa scolarité d’enfant blanc dans une classe d’élèves noirs, et à la présence obsédante des représentations occidentales de la Genèse. De l’ambiguïté post-assimilationniste, le peintre a tiré une hantise : le droit pour deux cultures, souvent antagonistes, de ne pas rester enfermées dans leur Histoire. Le caractère mixte de la réalité guadeloupéenne doit s’imposer dans la création contre toute forme d’exclusion.

Une série de ses tableaux représente des Guadeloupéens sans visages, présences énigmatiques réduites à de simples silhouettes et à un prénom (Joël, 2019). D’autres personnages de ses Anatomies de culture sont peints avec des accessoires emblématiques de la double culture (le costume, la « Grena », célèbre mobylette antillaise). Des textes fantaisistes rythment ses tableaux, mots-poèmes improvisés ou puisés dans Le créole sans peine d’Hector Poullet.

La série consacrée à l’anatomie humaine, depuis 2014, met souvent mal à l’aise. Les membres de corps écorchés recouverts de noir (Des parcelles de peau noire sur la peau blanche, 2014-2019) témoignent cruellement de la question raciale.  

Stan Musquer explique longuement que l’émotion engagée dans son activité de peintre n’est pas dénuée de déplaisir. Mais son plus grand plaisir est d’enrichir ses canonisations artistiques de la société guadeloupéenne, dans des tableaux bordés d’enluminures semblables à celles des missels.

CONCLUSION

Cette dernière contribution de Dominique Berthet sur le (dé)plaisir selon Stan Musquer, dans le contexte guadeloupéen, met en évidence, comme les articles de Scarlett Jésus, Christian Bracy ou Sophie Ravion d’Ingianni, que la souffrance mémorielle et la jouissance créatrice sont étroitement imbriquées. La création caribéenne s’inscrit dans le registre d’un plaisir réparateur, grâce au foisonnement des médiums, pour célébrer une histoire criblée de douleur. Les corps dansants, effrénés et provocants de Marvin Fabien n’expriment-ils pas une revanche sur la domination ancestrale du corps noir étudiée par Christelle Lozère ? L’ensemble du chapitre IV, consacré à la Caraïbe, octroie une profondeur particulière aux exposés des chapitres I, II et III sur le thème du (dé)plaisir comme notion déterminante des théories et pratiques artistiques occidentales. L’expérience esthétique qui, étymologiquement, relève du sensible, des sensations, et émotions (aesthesis) alimente, depuis l’Antiquité, une pensée complexe, dont la présente revue nous offre un panorama très documenté, étendu au contemporain et à un espace géoculturel élargi.


1Revue du Centre d’Études et de Recherches en Esthétique et Arts Plastiques (CEREAP), publiée en Martinique depuis 1995 et dirigée par Dominique Berthet, critique d’art, professeur à l’Université des Antilles et de la Guyane et chercheur associé au Laboratoire d’Esthétique Théorique et Appliquée de l’Université Paris 1.

2 Marc Jimenez, très ancien collaborateur de la revue et auteur de plusieurs ouvrages sur l’art contemporain, est professeur d’Esthétique à l’Université Paris 1 et directeur du Centre de Recherche en Esthétique.

Échanges avec le Japon, A littérature-action n° 9, oct.-déc. 2020

Échanges avec le Japon, A littérature-action n° 9, oct.-déc. 2020, Marsa Publications Animations, 212 p.1

Compte-rendu par Catherine DUFOUR

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Le n° 9 de la revue internationale A littérature-action, coordonné par Martine Monteau, critique d’art, et Atsuko Nagai, professeure à l’Université Sophia de Tokyo et auteure de nombreuses études sur le surréalisme, inscrit sa première partie sous le signe de la Rm3 Route Mondiale Saint-Cirq-Lapopie / Tokaido.

La deuxième partie, Études, lectures, regards… est une mosaïque éclectique d’études par / sur des auteurs et artistes français (la sculptrice Simone Boisecq), anciens ou contemporains (Louis Chardoune / Geneviève Briot), et des publications du monde entier (surréalisme arabe, œuvres de l’antillais Daniel Boukman, de l’algérien Mohammed Dib, du mauritanien Beyrouk), etc. La vocation de la revue est « transculturelle », anticoloniale, féministe (Renée Vivien / Dits du désir au féminin) et engagée (Jean-Michel Devésa et les « gilets jaunes »).

La troisième partie, Création-monde, propose de nombreuses créations originales, textuelles ou graphiques, issues de tous horizons, de la poésie québécoise aux écrits d’adolescents d’un quartier déshérité de Limoges.

C’est la première partie, Rm3 Route Mondiale Saint-Cirq-Lapopie / Tokaido, consacrée aux échanges passés et présents avec le Japon, qui m’intéressera ici. Elle comprend un cahier Surréalisme au Japon, suivi de deux chapitres consacrés à des artistes contemporains, Échanges Japon / Occident et L’artiste Takeshi MOTOMIYA.

Les éditoriaux d’Atsuko NAGAI et Martine MONTEAU, et de Laurent DOUCET, Depuis Saint-Cirq-Lapopie et la revue A littérature-action, la Route mondiale de la Paix passe par le Japon, retracent les échanges avec le Japon qui, depuis 2015, ont jalonné la préparation du présent cahier. Faut-il rappeler que Laurent Doucet, co-directeur avec Marie Virolle, ethnologue, de la revue A littérature-action, est aussi président de l’association La Rose impossible qui œuvre pour la réhabilitation de l’ancienne maison d’André Breton à Saint-Cirq-Lapopie, et instigateur de la Rm3 (Route mondiale n°3), imaginée entre ce village et le Japon pour relayer l’utopie de la première route mondiale de la paix ouverte en 1950 entre Cahors et Saint-Cirq-Lapopie (« Route sans frontières n°1 », photos p. 6). D’un voyage au Japon en 2015, Laurent Doucet ramène un long poème, Japon. Midaré à l’extrême de l’Occident, dont Atsuko Nagai propose une traduction en japonais dans le chapitre Échanges Japon / Occident. Quelque temps après, Kanji Matsumoto, un des plus grands érudits japonais du surréalisme, visite la maison du Lot et permet de retrouver l’ancien emplacement du café de Cahors où Breton rencontrait Toyen… Pour témoigner de son intérêt pour le surréalisme, Matsumoto offre à ses hôtes une publication des conférences d’Annie Le Brun prononcées au Japon à l’occasion du centenaire de la mort d’André Breton, et la première traduction en japonais du livre de Radovan Ivsic, Rappelez-vous cela, rappelez-vous bien de tout (Gallimard, 2015), évoquant notamment ses années parisiennes dans l’entourage de Breton. Atsuko Nagai, invitée en 2018 dans la maison de Saint-Cirq-Lapopie, y prononce une communication sur le surréalisme au Japon. C’est à cette occasion que, dans la foulée d’un projet de création d’une nouvelle route mondiale à destination de l’Amérique du Sud, envisagé par des artistes en résidence à Saint-Cirq-Lapopie sous l’égide du surréalisme argentin, surgit l’idée de créer la Rm3.

Au-delà de l’anecdote, ces événements témoignent de l’intensité des échanges qui ont toujours existé entre les avant-gardes japonaises et occidentales. L’éditorial de Laurent Doucet établit une résonance symbolique entre Les Pierres de forme (1941), une toile du peintre surréaliste Gentaro Komaki inspirée par les dôsojin, ces pierres ancestrales placées à des carrefours pour déjouer l’influence des mauvais démons, et les bornes de la « Route sans frontières ». Confisqué par la police fasciste japonaise, le tableau de Komaki fut recréé par son auteur en 1950, à l’époque où André Breton, participant à un rassemblement des Citoyens du Monde, découvrait Saint-Cirq-Lapopie. Un hasard objectif relierait-il l’œuvre de Komaki à la Langue des pierres (1957) de Breton et à cette « minéralogie visionnaire » synonyme d’un souffle poétique disséminé à travers le monde ?

SURRÉALISME AU JAPON

Ce cahier, Illustré par des reproductions d’œuvres précisément commentées, prolonge deux publications antérieures, coordonnées par Martine Monteau et Atsuko Agai : Soleils Levants (2014), numéro spécial de la revue Passage d’encres, et le dossier Le Surréalisme au Japon (2016) paru dans le numéro XXXVI de la revue Mélusine.

Le lien du surréalisme avec le Japon est de nature particulière, du fait des spécificités de la culture et de l’art japonais, enracinés dans l’univers des rêves, de l’inconscient, et d’un bouddhisme zen associé au principe de non-contradiction. Le présent dossier s’attache à le démontrer en analysant le travail de divers artistes.

Dans TAKIGUCHI et MIRÓ : un échange fertile, Françoise NOVARINA-RASLOVLEFF décrit la minutie du travail mené en commun par le peintre Juan Miró et le poète Takiguchi, artiste majeur du surréalisme au Japon. Pratiquant l’automatisme de 1927 à 1931, il traduit Le Surréalisme et la peinture de Breton en 1930 et publie en 1936 le poème JOAN MIRÓ, dans une anthologie éditée à Tokyo en collaboration avec Breton et Éluard. Lors de la rétrospective Miró de Tokyo en 1966, il publie un deuxième poème en hommage au peintre, AVEC DES ÉTOILES DE MIRÓ. Dans un chapitre de sa monographie sur Miró consacré aux relations du peintre avec le Japon, Jacques Dupin insiste sur cet accord entre poésie et peinture qui le rapproche de la tradition orientale. Miró et Takiguchi échangent poèmes et dessins et leur correspondance aboutit à deux livres notoires, Proverbes de la main (1970) et En compagnie des étoiles (1978).

L’article suit pas à pas la correspondance des intéressés et leur collaboration parfois laborieuse. Miró en effet se montre extrêmement exigeant dans la réalisation du livre, conçu comme « une sculpture taillée dans le marbre » (p. 13) et non comme un simple recueil de poèmes illustrés. Pour le réaliser, il souhaite s’inspirer de la calligraphie japonaise. Takiguchi lui envoie des poèmes courts, très proches du Haïku. Le résultat final, qui a nécessité trois ans de tâtonnements, associe un dessin calligraphique simple et dense à une poésie « d’une belle architecture » (Miró, p. 15). Le grand format en longueur évoque le kakémono japonais (Takiguchi, p. 15). En compagnie des étoiles, édité à Tokyo, donne lieu à des années de négociations encore plus difficiles. Mais le résultat, un « iconotexte » (p. 21) plié en accordéon, est exceptionnel. Les dessins s’harmonisent parfaitement avec la calligraphie verticale du poète. L’ensemble du lexique de Miró (personnages-pictogrammes, traits, éléments du corps, de la nature et du cosmos) est présent dans « cet espace déplié », rythmé par de riches couleurs primaires. Le « conflit entre l’instant et la durée, le visuel et le discursif » (p. 21) est aboli.

Takigushi se passionne en fin de vie pour Duchamp, créant des œuvres manifestement inspirées de lui, To and From Rrose Sélavy (1968), livre-objet montré à Paris lors de l’exposition Duchamp au Centre Pompidou (1977) ou The Oculist Witnesses (1977), un multiple tridimensionnel, réalisé en collaboration avec l’artiste plasticien Kazuo Okasaki. L’article Sur Shuzô TAKIGUCHI : la direction de l’index retranscrit un entretien entre Kazuo OKAZAKI et Toshinori KUGA – qui se remémorent leur collaboration avec Takiguchi – et le chercheur Nobuhiko TSUCHIBUCHI. Dans le long poème de Takeguchi dédié à Okazaki, qui clôt l’article, on reconnaît plusieurs allusions aux œuvres « assorties dans une boîte » (p. 31), à la mode duchampienne…

C’est à Dali qu’on songe en regardant les reproductions des peintures de Hamao Hamada (p. 38). Yoshiteru KUROSAWA en donne les trois clefs de lecture dans Hamao HAMADA : temps narratif, décoration scénique et esprit ludique. Très impressionné par l’Exposition internationale du surréalisme de 1937 à Tokyo, Hamada s’oriente de façon décisive vers le surréalisme, à la suite de Takiguchi. Ses paysages et scènes oniriques sont proches cependant davantage des affiches de cinéma et de leur trame narrative que des représentations molles ou psychanalytiques de Dali. Les artifices de la scène de théâtre ou de la projection cinématographique, le goût du dispositif y triomphent, libérant trucages, images doubles, humour. Visions, onirisme, capacité imaginaire latente font de cet artiste un authentique surréaliste. Sa conférence Le surréalisme et moi (1975) témoigne d’un grand désir de liberté dans une époque répressive. Le surréalisme japonais est à ses yeux synonyme de « parodie, satire, sophistication, humour noir, plaisanterie, attitude fumiste ou nébulosité », de « grotesque » même (p. 34), voire d’excrétion, ce qui est attesté par son article TOUT-À-L’ÉGOUT (1939). Son écriture est de la plus pure veine surréaliste, comme on le perçoit dans ces quelques phrases : « Mon cœur jeté crache de l’eau, de l’eau coagulée / Le poil vert des aisselles commence à se flétrir » (p. 35).

Mobilisé en 1944, l’artiste est envoyé en Mandchourie. De retour à Tokyo en 1949, il fonde en 1953, avec des dessinateurs et photographes, un groupe de créations expérimentales très investies dans les arts publicitaires. Son univers rappelle parfois celui des marionnettes tchèques. En 1970, une journaliste a publié une description de la maison d’Hamada, un « nid d’objets » : un « mannequin sans tête à l’ombre d’un platane, vêtu d’un filet de pêche, des dépouilles de cigales semées depuis sa poitrine jusqu’au bas de son vêtement », mille mains semblables à celles d’un bouddha surgies du cœur d’un autre mannequin, des poupées poussiéreuses flottant dans l’ombre, un « Satan au corps de fil de fer », un « homme de papier, un couteau dans la poitrine », une Niké grecque « faite de déchets de métal fondu », une lampe-insecte, etc. (p. 37) Cet espace abandonné aurait pu être une de ses plus belles œuvres, parmi ses productions très variées, tableaux, photos, objets, dessins, signes d’un sens à donner à la vie.

Les Photos-dessins et collages d’EI-KYU analysés par Shogo OTANI font penser à Man Ray. Mais cette comparaison fréquente a exaspéré l’artiste jusqu’à la dépression, tant elle niait la spécificité de ses expérimentations. Ses photo-dessins, inaugurés en 1936 avec Raison du sommeil, diffèrent en effet des photogrammes de Moholy-Nagy ou des rayogrammes de Man Ray. Aux objets placés sur la plaque photographique, Ei-kyu ajoutait des pochoirs de dessins découpés, produisant des structures complexes et des surimpressions multiples. De ses manipulations de la plaque sensible résultaient des images violentes : crocs menaçants enserrant un cadavre de chat, main sortant d’un œil. Les collages réalisés à partir de 1937, dont la série des Réel, disent la quête d’une autre réalité, explicitée en 1937 dans son article Sur la réalité. Ceux qui sont reproduits ici exhibent, par exemple, le visage découpé d’une actrice, des parties de corps morcelées ou des réunions aberrantes d’organes. La présence inquiétante de l’œil, toujours maltraité, fait penser à Bataille et à la tête coupée d’Acéphale (1936). L’œil inséré entre des jambes écartées (L’Œil, 1936) renvoie même de façon troublante à l’Histoire de l’œil (1928). Pourtant Bataille n’était encore pas connu au Japon à cette époque, malgré sa fréquentation amicale d’Okamoto Taro à Paris. Air du temps, hasard objectif, affinités souterraines ? Quoi qu’il en soit, Ei-kyu et Bataille partageaient sans se connaître le même scepticisme vis-à-vis d’une pseudo-rationalité et aspiraient à ce bas « réel » qui hante la revue Documents (1929). Shogo Otani insiste sur le fait que Ei-kyu n’a pas été « influencé » par les surréalistes, mais qu’il a inventé un monde qui, de facto, le rapprochait des surréalistes.

L’article de Tomoyo SHIMUZU, Le « style de tableau bouddhiste » chez Gentaro KOMAKI… une forme du surréalisme au tournant de l’histoire du Japon, nous décrit un jeune peintre qui, hanté depuis son enfance par une aspiration à l’absolu, passionné de littérature et de philosophie et concerné par les mouvements sociaux, s’était créé dès les années 30 un univers de formes primordiales et sexuelles. Vivement impressionné par la peinture surréaliste occidentale découverte à l’Exposition de la Confédération des artistes d’avant-garde Paris-Tokyo (Kyoto, 1933), et surtout par Tanguy et Ernst, il s’intéressa alors à la psychanalyse. Peindre à la manière surréaliste fut pour lui une autoanalyse, un moyen d’explorer les couches profondes de sa personnalité. Sans formation académique, il assouvissait ainsi une pulsion, plus qu’il ne cherchait à explorer un style pictural. Un tableau de cette époque, La généalogie d’une race (1937), en a toutes les caractéristiques : entremêlement de visions nocturnes, formes en gestation, métamorphoses. En 1941 tout bascule, des artistes sont arrêtés pour leur implication dans l’avant-garde. Mais Les Pierres de forme, tableau censuré et perdu, sera récréé sous le titre de Dôsojin (1950), accentuant les formes sexuelles et blasphématoires des pierres de routes symboles du désir inconscient.

Entre 1941 et 1947, à l’heure où la répression anti-surréaliste incite la peinture à revenir aux traditions religieuses, Komaki, qui s’est passionné entre-temps pour le bouddhisme, le shintoïsme et les édifices religieux, de Kyoto notamment, la ville par excellence des temples et de l’art classique où il réside, se convertit alors au tableau « de style bouddhiste », de connotation nationaliste / pacifiste en temps de guerre. Mais ses tableaux (Image de Bosatsu [Bodhisattva] qui flottent dans l’air) détournent les codes du bouddhisme dont ils semblent s’inspirer. Les ombres peintes sur La Kannon à onze têtes (1943), qui évoquent les bouddhas ciselés du temple Kasagi, suggèrent la cruauté sociale et le subconscient douloureux du peintre. Cette inspiration bouddhiste ou shintoïste des années 40 interprétait la spiritualité japonaise dans le sens de l’irrationnel subjectif et de l’inconscient social, tout en restituant quelque chose du Japon mythique broyé par Hiroshima. Elle conciliait les aspirations populaires à la paix avec l’expression des tourments cachés de l’être.

On n’en finirait pas de parler de la présence du bouddhisme dans la peinture d’avant-garde japonaise. J’en profite pour signaler que la question particulière des affinités entre le dadaïsme et le mysticisme oriental a été largement documentée2.

Ikumi WATANABÉ, chercheur spécialisé dans l’étude du surréalisme, auteur dans le numéro XXXVI de Mélusine d’un article sur « la découverte des références au zen chez André Breton » et dans le n° 38 des Lettres françaises d’un « André Breton et le zen » (2018), affine ici sa problématique : André BRETON et un dialogue zen sur le « précieux » : notions préliminaires à une étude sur l’interprétation du zen chez André Breton. Il compare un dialogue traditionnel entre deux bonzes japonais, sur la non-existence du sacré et la prééminence du vide, avec un dialogue zen plusieurs fois mentionné par Breton. A la question posée au moine Sozan Daishi sur ce qu’il y avait de plus « précieux » au monde, celui-ci répondait dans L’Art magique (1957) : « N’importe quoi. Une charogne, la tête d’un chat mort. » Dans un passage précédent, Breton convoquait Léonard de Vinci et Cosimo, l’un conseillant aux peintres de puiser leurs sujets dans « les images accidentelles des vieux murs », l’autre dans les crachats des malades. « Le message automatique » (1933) se référait lui aussi aux imperfections triviales des murs décrépis, objectives car elles existaient en dehors du sujet, mais subjectives car elles soumettaient la création au désir. Plus que celle de l’imagination, la question soulevée par Breton, dans ces différents textes, était celle du rapport entre sujet et objet. La relation non contradictoire entre le monde et le moi était au final éclatante. Léonard de Vinci apparaît encore dans L’Amour fou (1937) : tout ce que l’homme veut savoir est écrit « en lettres de désir » sur l’écran du hasard objectif, potentialisé par les fantasmagories des murs. Le chat mort du bonze équivaut donc aux taches du mur et aux crachats, déplaçant la fausse question du « précieux » vers le désir du sujet.

Il y a néanmoins une grande différence entre les bonzes traditionnels et Breton, qui a extrait de leur dialogue les nouveaux signifiants du hasard objectif, propices à un imaginaire et à un désir de changer le monde récusés par le zen, au nom du renoncement aux illusions et de la passion du vide. Watanabé conclut en montrant comment l’interprétation du zen par Breton est circonscrite par les sources dont il disposait et les implicites culturels.

Le dossier Surréalisme au Japon se termine par un hommage à Vera Linhartova, référence incontournable du surréalisme japonais, comme l’atteste son Dada et le surréalisme au Japon3 de 1987. L’article de Hervé-Pierre LAMBERT, Vera LINHARTOVA : de l’exil à la culture japonaise, nous permet de mieux connaître cette historienne d’art et poétesse tchèque, auteure d’une prose « méditative, hermétique, inclassable » (Kundera), qui s’exila en France au moment de l’invasion soviétique de 1968, et y approfondit sa connaissance des cultures chinoise et japonaise. Hantée par l’exil et le nomadisme culturel, elle publie en 1974 un essai sur le peintre Joseph Sima, membre du groupe d’avant-garde pragois Devětsil, émigré en France en 1921. L’imaginaire de Sima, en résonance avec le taoïsme et le bouddhisme chàn, faisait écho à ses propres affinités avec la culture japonaise et l’idée de vision intérieure. Les recueils de Vera Linhartova publiés de 1974 à 1996 (Twor, Portraits carnivores, Mes oubliettes), en français, révèlent un univers « orientalisant » (p. 61) et une sensibilité à l’impermanence et à la vibration des choses.

Dans les années 80, elle se consacre au surréalisme japonais. Ses essais, La peinture surréaliste au Japon.1925-1945 puis Dada et le surréalisme au Japon, énoncent une identité entre poésie et peinture commune au surréalisme et à la tradition japonaise. Des « affinités profondes » existent entre les artistes japonais et les dada-surréalistes. Linhartova note toutefois l’asymétrie entre un Japon avide, dans les années 1925-1930, de traduire les surréalistes français et de s’en inspirer, et un surréalisme parisien qui, à la même époque, ne s’intéressait guère au surréalisme japonais. L’exposition Japon des avant-gardes 1910-1970 à Beaubourg en 1986-1987, dont elle fut une des commissaires, tenta, mais un peu tard, de compenser ce manque.

Linhartova consacre un chapitre de son essai de 1987 à Takahashi Shinkishi, pionnier du mouvement dadaïste dans les années 1920, et dresse un panorama du dadaïsme japonais et de ses différentes tendances, modernistes, « surréalistes », ou orientées, comme le dadaïsme berlinois, vers l’activisme politique et l’art prolétarien (Murayama Tomoyoshi dans les années 1923-1926). Je précise que le dadaïsme japonais est aujourd’hui bien connu, notamment grâce à l’essai Dada au Japon de Marc Dachy4 publié en 2002, et aux chapitres sur le sujet figurant dans le catalogue de l’exposition Dada du Centre Pompidou5 de 2005 et, cette même année, dans l’ouvrage collectif Dada circuit total6.

Le nihilisme de Shinkishi, devenu star de la poésie zen dans les années 60, est facile à rapprocher de la pensée négative du bouddhisme chàn, importé au Japon par l’école Rinzai. Son premier texte dadaïste s’intitule d’ailleurs Dada-butsu-mondô [Dialogue de dada et du Bouddha]. Dangen wa dadaisuto [Sans réplique, le dadaïste] compare « l’abnégation » du Bouddha, qui affirme que « tout est tout », à DADA, qui « dit oui et non à tout, sans appel. » Les commentaires du Manifeste Dada 1918 par Takigushi, dans Dada yori shururearisumu e [De Dada au Surréalisme], texte fondamental de 1929, vont aussi dans ce sens.

Une autre grande référence est le peintre et poète Koga Harue, étudiant en bouddhisme et auteur d’un premier surréalisme japonais assez indépendant du mouvement parisien. Linhartova montre que c’est grâce aux avant-gardes que cet artiste a pu renouer avec les tendances profondes de l’art japonais refoulées par le modernisme. Elle cite le peintre surréaliste Fukuzawa Ichizô, pointant en 1937 les similitudes entre le haïku de l’école Danrin et l’indifférence dadaïste, entre l’intérêt surréaliste pour l’objet et les pierres posées dans les bassins de l’époque Muromachi, entre l’absolu des surréalistes et celui du zen. A la même époque, le peintre Kitawaki Norobu analysait les analogies entre le cadavre exquis et le haikai renku, sorte de poème collectif.

Linhartova est reconnaissante aux peintres japonais d’avoir su utiliser le surréalisme occidental comme catalyseur d’un retour à la poésie japonaise ancienne, sans s’enfermer dans un dogme. Sur un fond blanc – écrits japonais sur la peinture du XIᵉ au XIXᵉ siècle (1986), une anthologie d’illustrations et de textes traduits et commentés, approfondit sa réflexion sur le surréalisme japonais par une recherche des fondements théoriques de l’art japonais. Elle oppose les périodes où l’art a été conçu comme pratique spirituelle à celles où il ne fut que divertissement et souligne le grand mérite de l’enseignement chàn, puis zen, d’avoir mis l’accent sur le processus créateur, synonyme d’éveil, au détriment du résultat concret. En 1999, Linhartova publie Dôgen : La présence au monde, un choix de quatre chapitres du Shôbôgenzô de Dôgen (XIII siècle), encore très incomplètement traduit à l’époque. Le moine zen y défend de nouveau la primauté de la vision intérieure sur les formes picturales…

ÉCHANGES AVEC LE JAPON

Cette deuxième section est consacrée aux relations entre artistes japonais contemporains et création occidentale.

Françoise Nicol interroge L’énergie de Tsukui TOSHIAKI, peintre et sculpteur diplômé de l’école des Beaux-Arts de Tokyo, qui s’installe en France en 1963 et crée, entre Paris et Tokyo, aux côtés de son épouse, philosophe et poétesse. Ses œuvres sont déchiffrables en fonction de cette « énergie » qui se nomme ki en japonais (souffle, puissance des éléments et de l’esprit) et energeia en grec ancien (force en action). L’artiste entretient un rapport essentiel avec la nature, sa vitalité interne et sa force de destruction, en accord avec la tradition artistique japonaise. Mais l’énergie émane aussi de l’acier de ses sculptures, rompant avec la tradition du bois des temples de Kyoto. Il en résulte des peintures, sculptures et installations qui combinent la nature avec la pierre (tempera sur papier avec des pierres) ou le métal (cages insérées dans le végétal). Cette double inspiration, naturelle et industrielle, est perçue comme non contradictoire, en vertu des principes fondamentaux du taoïsme. Les sculptures métalliques et végétales sont traversées par des forces vives (attraction, répulsion, métamorphoses, équilibre-déséquilibre, décalage). Les installations pérennes de l’artiste intègrent le végétal dans les espaces publics, à grande échelle dans les 3000m2 du parc Nogi de Tokyo, incitant les visiteurs à interroger leur rapport à la nature et au nouvel espace créé. Dans le parc du musée d’Ōhara à Kurashiki, un dialogue interculturel s’instaure entre les tubes d’acier en faisceaux de l’artiste et une statue de Rodin.

Motoko NAKAMURA, historienne d’art née à Paris et vivant à Tokyo, analyse les œuvres de Marta Pan – sculptrice française d’origine hongroise – installées au Japon (Marta PAN et le Japon). Ses « sculptures flottantes », représentatives de l’abstraction organique, s’accordent avec « la vision japonaise du monde flottant » (p. 80) et l’impermanence incarné par l’ukiyo-é (« image du monde flottant »), mouvement artistique de l’époque d’Edo appliqué surtout aux estampes. Sortes d’îles en harmonie avec l’art des jardins japonais, les sculptures de Marta Pan renvoient aussi au ma hongrois, la « notion spatiotemporelle de l’entre-deux » (p. 81). L’auteure de l’article analyse les interpénétrations culturelles subtiles qui jouent avec la complémentarité symbolique des couleurs (le rouge et le vert), la combinaison traditionnelle des espaces, profanes ou sacrés, dans les jardins des temples, et exaltent le silence et le bruit de l’eau, la pureté et la simplicité de l’esprit shintoïste. En même temps, ces œuvres correspondent à une conception moderne de l’espace public.

Deux extraits de L’Ami japonais (2020) de Marc PETITJEAN (La rencontre / L’Autre) nous racontent le Japon à travers les rencontres de l’auteur, photographe et documentariste. Un rendez-vous a lieu notamment avec Kunihiko Moriguchi, dans l’ancien hôtel Okura de Tokyo, chargé d’histoire et d’architecture occidentale/orientale. Moriguchi est le créateur d’étonnants kimonos, ornés de motifs géométriques, disposés parfois en trompe-l’œil pour ressembler aux papiers carrés (shikishi) utilisés pour la calligraphie de poèmes ou de dessins. Une cérémonie du thé est l’occasion d’évoquer, de façon très savante, l’art des bols anciens, des jardins, les couleurs fondamentales – le noir et le blanc – aux significations si différentes des nôtres. Le bouddhisme zen n’est pas loin…

L’article de Shungo MORITA, Quand le papillon s’envole d’une carafe – l’enjeu de l’atelier de lecture de poésie française au Japon, soulève une question passionnante : comment un étudiant japonais en poésie française moderne peut-il comprendre des textes dont la syntaxe, selon l’expression d’Aragon, « est piétinée comme le raisin » (p. 91) ? Chercheur en poésie française contemporaine, et auteur d’une thèse récente sur Henri Meschonnic à l’Université Sorbonne Nouvelle, Morita ouvre son article sur un extrait de l’Introduction au discours sur le peu de réalité de Breton, visant à prouver que la poésie n’a d’autre sens qu’elle-même et qu’il est vain de vouloir l’interpréter. Or cela est bien difficile à entendre pour des étudiants japonais curieux de poésie française et confrontés à des textes si hermétiques, si polysémiques, que la question du pourquoi des mots devient un casse-tête existentiel ! Mais au final, remarque Morita, les tâtonnements linguistiques affolés de ces lecteurs, pas très aidés par l’usage fébrile des dictionnaires, ne les transforment-ils pas en démiurges d’une langue en train de se faire, ce qui est l’essence même de la poésie ?

Impressions du Japon (2016), les gravures de Dominique LIMON, peintre, sculpteur et éditeur à l’Isle-sur-la-Sorgue, viennent ponctuer avec une grande justesse (p. 66, 93, 94) l’idée, présente dans plusieurs articles, de l’identité entre peinture et poésie au Japon

L’ARTISTE TAKESHI MOTOMIYA

Cette dernière section rend hommage à Takeshi MOTOMIYA, artiste multidisciplinaire né à Tokyo et vivant à Barcelone depuis 1986. Atsuko NAGAÏ propose une traduction de L’Alpiniste & le Peintre, un texte de l’artiste qui compare ses émois devant la toile blanche à ceux de l’alpiniste levant les yeux vers une cime inexplorée proche du divin. Puis elle décrit La « Manufacture » de Barcelone, située au pied du Mont Tibidabo. Cet atelier, dont l’appellation a une connotation artisanale, ressemble à un chantier de charpentier, à une crypte ouverte sur l’infini, à un hangar à bateaux offert au vaste monde…

Martine MONTEAU prolonge ce portrait (Takeshi MOTOMIYA, méditer) par une description du travail de l’artiste, appliquant sur des panneaux de bois, comme Tapiès et Barcelò aux côtés desquels il a pratiqué la gravure, des pigments naturels destinés à se transformer en lumière et en textures diverses. Au Japon les choses ont une âme. Les œuvres de Motomiya sont « sobres, silencieuses, morandiniennes » (p.99), figurant d’éphémères apparitions de figures humaines ou dévoilant des objets simples et symboliques, au seuil de l’invisible. Son invitation à la méditation sur les traces et usures du temps n’exclut ni l’abîme, ni les Enfers. Mais le Réel achoppe sur un « espace du visible » (p. 99) qui souvent nous protège d’un exil menaçant. Le sacré, les passerelles vers un ailleurs et la relecture des mythes (grecs, bibliques, etc.), reflétés par les titres, vibrent au gré des couleurs saturées ou contrastées, des mandalas chamaniques et bouddhiques, des transformations de la Roue mystique, des interprétations symboliques données à notre temps…

CONCLUSION

Ce numéro de la revue A Littérature-action nous a convaincus des liens profonds entre l’art japonais et l’art d’occident, surréaliste ou contemporain. Avec Dada c’est la part du vide, inhérente au bouddhisme zen, qui établit la passerelle. Avec le surréalisme c’est celle du rêve, émanant de l’ancienne peinture japonaise en écho avec l’inconscient psychanalytique. Quant à la part de révolte commune à ces deux mouvements, elle s’est inscrite, différemment selon les époques et les artistes, dans un contexte japonais souvent troublé ou répressif. L’art contemporain, dans une version certes plus « globalisée », rejoue la même partition : remise en question des frontières, entre les pays et les cultures (la sculpture japonaise ultra-contemporaine et Rodin), les styles (le ma hongrois et les sculptures flottantes), les arts (poésie et gravure) et les éléments (nature et acier). Cette partition est une ode à l’esprit transculturel revendiqué par la revue.

1On peut commander cette revue sur le site www.revue-a.fr ou par mail à marsa@free.fr

2On pourra se référer en particulier au chapitre très complet « Dada and mysticism : influences and affinities » de Richard Sheppard, in Dada spectrum : the dialectics of revolt, edited by Stephen C. Foster, Rudolf E. Kuenzli, 1979, p. 91-113.

3Dada et surréalisme au Japon (1987), Publications orientalistes de France, textes choisis, traduits et présentés par Vera Linhartova.

4Dada au Japon, PUF, 2002, 225 p.

5JAPON, in DADA, catalogue dirigé par Laurent Le Bon, p. 540-543.

6JAPON LEVANT, in Dada circuit total, dossier coordonné par Henri Béhar et Catherine Dufour, L’Âge d’homme, 2005, p. 445-458. L’article de Fumi Tsukahara, « Dada, Mava, Néo Dada. Histoire abrégée du dadaïsme japonais et de ses environs » (2005) est accompagné d’une traduction du premier manifeste dada japonais de Takahashi Shinkichi, « L’affirmation est dadaïste » (1921), et d’une chronologie du dadaïsme japonais de 1929 à 1970.

« Montage et assemblage », Recherches en Esthétique n°25, janvier 2020 par C. Dufour

« Montage et assemblage », Recherches en Esthétique n°25, janvier 2020

compte-rendu par Catherine DUFOUR

[Télécharger « Montage et assemblage » C. Dufour en PDF]

Recherches en Esthétique est la revue du Centre d’Études et de Recherches en Esthétique et Arts Plastiques (CEREAP), dirigée par le professeur Dominique Berthet1. Publiée en Martinique depuis 1995, elle rassemble autour d’un même thème de nombreux articles produits par des artistes ou théoriciens du domaine des arts plastiques, de l’esthétique, de la littérature, des arts du spectacle, de la photographie, du cinéma, etc. Chaque numéro consacre une place importante aux artistes contemporains, de la Caraïbe notamment, ce qui lui confère un intérêt particulier. Ce numéro 25, paru en janvier 2020, au format A4, compte 272 pages richement illustrées en noir et blanc et un cahier de reproductions en couleur. Les 37 pages de notes de lectures substantielles qui complètent les articles portent sur des ouvrages récents en relation avec les questions traitées, sur le cinéma notamment.

La revue comprend six sections. La première est un tour d’horizon théorique des pratiques de collage, montage et assemblage. La seconde envisage le cas spécifique du montage dans le cinéma soviétique et chez Hitchcock. La troisième aborde des domaines aussi inattendus que la pâtisserie, la « sape » congolaise, le sampling, les luttes et danses du Sénégal et du Brésil. La quatrième et la cinquième approfondissent les univers de quelques artistes, du Sénégal, de France et du Québec (IV), puis de Martinique, Guadeloupe et Cuba (V). La dernière enfin est un panorama de la XIII biennale de La Havane (2019), assorti d’une étude approfondie de deux artistes exposants.

COLLAGE, MONTAGE, ASSEMBLAGE

Après son éditorial de présentation, Dominique Berthet s’entretient avec Marc Jimenez2 (« Hiéroglyphes du futur »), qui juge nécessaire de questionner le montage et l’assemblage dans le contexte de la création contemporaine et de la mondialisation. Cet entretien témoigne d’une volonté de décentrage de pratiques artistiques longtemps considérées comme exclusives de la modernité européenne. Accordant une place de premier plan aux Caraïbes d’aujourd’hui et à une approche politique « décoloniale » de la création, la revue, tout en s’inscrivant dans le sillage des idéaux avant-gardistes européens, a vocation à les réinterpréter ou les contester.

Cet entretien pose plusieurs questions, de définition d’abord : en quoi montage et assemblage se distinguent-ils ? qu’ont-ils en commun avec le collage ? Le « montage » est un terme ordinaire dans le domaine du cinéma qui, par découpage et recomposition, produit toujours une forme achevée, fût-elle placée sous le signe de l’hétérogénéité. L ’ « assemblage » désigne le processus de mise en œuvre du montage et suppose une remise en cause du réel et de l’harmonie classique.

Berthet et Jimenez sont amenés inévitablement à aborder les grandes polémiques de philosophie esthétique suscitées par la pratique du montage, culminantes dans la sphère marxiste de la fin des années 30. Le titre de l’entretien, « Hiéroglyphes du futur », est un hommage à Ernst Bloch, génial précurseur d’une contemporanéité artistique qui ne pouvait se penser qu’en termes de fragments et de dislocations. Mais Bloch a été vivement contesté par Lukács, chantre d’un « réalisme » étayé par l’idée hégélienne de totalité et hostile aux « montages » des avant-gardes, jugées « décadentes ». Pour Walter Benjamin au contraire, l’œuvre d’avant-garde, issue d’une modernité en crise, ne pouvait être que divisée. En cela il était proche d’Adorno, qui souscrivait, comme Bloch, au principe d’une œuvre envisagée comme « reconfiguration de fragments épars ». Mais ni Benjamin ni Adorno ne partageaient l’idéalisme de Bloch et sa croyance en une fonction utopique du montage, procédé qu’ils rattachaient plutôt à une conception de l’histoire comme catastrophe…

Berthet et Jimenez rappellent que l’assemblage se développe surtout dans la seconde moitié du XX siècle, ce dont témoigne l’exposition The Art of Assemblage (MoMA, 1961) que Marc Jimenez n’hésite pas à qualifier d’origine de l’art « contemporain ». Le fragment, le discontinu, le chaos s’imposent, dans le sillage des dada-surréalistes (Ernst, Hausmann, Hannah Höch, Man Ray), relayés par les murs de Mai 68, les détournements des situationnistes, puis des designers, plasticiens, publicitaires et artistes du numérique. Collages et assemblages sont encore très vivants aujourd’hui : voir les greffes de peaux d’Orlan, le terrifiant Ruan de Xiao Yu (un assemblage transgénétique dans le formol), les collages photographiques de JR contre les politiques migratoires, la fresque de Pascal Boyart, La Liberté guidant le peuple 2019, solidaire des « gilets jaunes ».

Jean-Marc Lachaud (« Collages, montages, assemblages… Vers une esthétique de la non-cohérence ! ») rappelle que les cubistes, futuristes, dadaïstes, ont tous pratiqué le collage dès les années 1910, et commente à son tour l’exposition décisive de 1961. Le mot « assemblage » à cette époque prend le pas sur le mot collage, pour faire surgir la diversité des procédés et des matériaux utilisés. La démarche est souvent démiurgique : il s’agit d’arracher au monde des morceaux de réalité, de tailler dans l’existant, de fouiller les entrailles du réel pour imaginer un monde différent, onirique, surréaliste, fantasmatique, inscrit dans une volonté délibérée de ne pas dissocier art et vie grâce aux nombreux matériaux (y compris le vivant) et corps de métiers sollicités. L’assemblage devient la nouvelle façon de créer, qui remplace la peinture et la sculpture. Très concret, il contredit la pureté abstraite prônée par Clement Greenberg. De nouveaux objets sont inventés pour « passionner le monde », comme jadis les objets surréalistes, mais, issus de la société de consommation, ils ne peuvent en omettre une composante essentielle : le déchet, utilisé déjà par Schwitters. La non-cohérence n’est pas l’incohérence, c’est une nouvelle cohérence entre équilibre et déséquilibre, dans laquelle le regardeur a un rôle à jouer.

Pour approfondir les procédés de montage et d’assemblage, qui nient la mimésis et l’esthétique classique de la représentation, Dominique Berthet (« Montage et assemblage : une esthétique du choc ») accorde une place de choix aux cinéastes de l’avant-garde soviétiques, grâce auxquels le montage a mérité le statut de « concept » (cf. Dominique Chateau, Contribution à l’histoire du concept de montage. Kouléchov, Poudovkine, Vertov et Eisenstein, 2019). Refusant de copier le monde pour pouvoir le recréer, le montage disjoint ce qui est joint et inversement, produit des écarts et des rythmes inattendus entre des fragments, ce qui caractérise l’œuvre d’avant-garde. Différent du collage aléatoire, le montage est révolutionnaire car il produit des « réalités augmentées » à la hauteur des grandes secousses politiques de son temps.

Berthet revient sur les querelles entre penseurs de la sphère marxiste. Pour Lukács, le montage est inapte à remettre en cause le capitalisme et à rendre compte dialectiquement des rapports de forces sociaux et de la réalité objective. Pour Brecht au contraire, l’ébranlement de la fonction sociale de l’art par le montage et sa faculté de « nettoyage » du réalisme préparent la Révolution. Pour Adorno il n’y a pas d’esthétique révolutionnaire sans rejet d’un sens illusoire – qui résulterait du rapport fond/forme – au profit d’un sens restauré par une forme disloquée, résistant à un réel aliéné.

Berthet envisage les différentes facettes du fragment. Synonyme de manque, d’inachèvement, il est doté cependant d’une énergie propre. La force transgressive du montage, révélée au XX siècle, atteint au XXIᵉ une extension inédite grâce à la génétique, la robotique ou l’informatique…

Pour Christian Ruby (« Montage de part et d’autre ») c’est la notion même de « public » qui, de façon assez inattendue, est le résultat d’un « processus de montage », dont l’auteur s’attache à observer « les splendeurs et les misères » au fil de l’Histoire, en fonction des représentations dominantes ou des besoins de légitimation des institutions. Le public n’est ni une essence ni une forme unifiée.

En même temps que l’art cherche à s’exposer, le public devient au XVII siècle le baromètre de la réception de l’œuvre, en des lieux dédiés (théâtre, opéra), réservés à des communautés spécifiques.

Les élites parfois se sentent autosuffisantes en matière d’esthétique, parfois au contraire elles se définissent par rapport à un public jugé, selon les cas, actif et éducable, ou méprisable et passif. Les utopies de Schiller ou Kant ont tenté une troisième voie, celle d’un public capable de réguler ses contradictions internes.

Les approches sociologiques récentes rétablissent malheureusement des critères essentialistes : le public est bon ou mauvais (le « grand public »). Mais on ne peut souscrire à une telle négation d’un « public-montage » attesté, plus près de nous, par les provocations des avant-gardes (la « gifle au goût du public » de Maïakovski). La reconnaissance du « non-public » (la masse qui n’a pas accès à la culture) dans le manifeste de Villeurbanne (1968) a été une étape importante du processus. La « querelle de l’art contemporain », les arts de la rue, le spectacle vivant en immersion confirment l’existence de forces hétérogènes qui traversent un « public » en tension avec l’Art, à l’opposé de l’idéal kantien d’universalité du goût.

Artiste ayant vécu entre la France et la Martinique, Sentier (« Le tragique dans l’assemblage ») définit l’assemblage à partir du concept d’apeiron par lequel Anaximandre désignait l’informe, le principe originel de toute chose, l’indéfini, l’illimité, étroitement lié à l’Un, hantise de l’Antiquité et axe souterrain de l’assemblage, stable en apparence mais instable par essence. Son indétermination spatio-temporelle ouvre à tous les possibles d’un Réel sans cesse menacé. Il s’oppose à l’art traditionnel qui prétendait figer les forces antagonistes inhérentes à la création (Gilbert Simondon), les contenir grâce au cadre du tableau, à la sculpture en ronde-bosse, à la précision du socle ou au dessin sous vitre. L’assemblage peut s’effondrer à tout moment, par retrait d’un de ses fragments reliés au hasard chaotique de l’univers. Il n’est pas étonnant que les dadaïstes et surréalistes l’aient pratiqué, à une époque où les valeurs et certitudes scientifiques et philosophiques, corrélées aux monstruosités de l’Histoire, vacillaient. Le « bricolage » de Lévi-Strauss dans La Pensée sauvage en est également une incarnation.

Sentier remarque que les assemblages de nombreux artistes (Beuys, Louise Bourgeois, Ana Mendieta, Tomas Hirschhorn, etc.) sont engagés politiquement et témoignent d’une sensibilité anticoloniale. Antonio Negri et Michael Hardt valorisent le collectif et la multitude, en adéquation avec la pratique de l’assemblage. L’assemblage refuse d’achever, c’est-à-dire de tuer. Il condamne la supériorité du tout sur la partie. Le manque, le lacunaire y sont valorisés. Il parle de l’intolérable et de la « logique du pire » (Clément Rosset) contre toutes les harmonies mensongères.

MONTAGE ET ASSEMBLAGE DANS LE CINÉMA

Si la pratique du montage par les cinéastes de l’avant-garde russe est d’une richesse incomparable, c’est qu’elle a tenté de se nourrir de théorie. L’article de Dominique Chateau (« Montage : un concept léniniste ») est un va-et-vient entre les écrits de Lénine, lecteur de Hegel, Marx et Engels, et les prises de positions des cinéastes soviétiques. Le montage quasi « gestaltiste » d’Eisenstein doit beaucoup à la dialectique hégéliano-marxiste, prônant le heurt entre des fragments qui prennent sens par leur emplacement dans une suite. Le Kinoglaz (Ciné-Œil) de Dziga Vertov propose une relecture du monde grâce aux « intervalles », ces écarts entre deux images successives dans un même plan, obligeant le spectateur à des « sauts dialectiques » révélateurs du décalage entre réalité et représentation.

Malgré leurs désaccords, Eisenstein et Vertov accordent tous deux une importance primordiale au dynamisme des images et au mouvement, par fidélité à un hégélianisme qui considérait le devenir et la transformation comme les processus essentiels du Réel. Leur conception du « mouvement » ne se réduisait pas au « rythme » de l’image mouvante du cinéma américain des débuts du XX siècle (Edwin S. Porter), mais recherchait un « dépassement dialectique » par le montage.

Aspirant à un cinéma révolutionnaire, les cinéastes russes n’ont pas fait allégeance au réalisme socialiste. Eisenstein était partisan d’une « auteurité » singulière – La Grève c’était de l’art – et Vertov était hostile à toute vulgate stérilisante. Tous deux ont trouvé dans les écrits léninistes un soubassement théorique à leur pratique, et les arguments dialectiques d’une résistance à une idéologie qui devenait totalitaire.

L’article de Bruno Péquignot (« Montage / assemblage : dialectique vs mécanique ») prolonge le précédent en approfondissant les théories de Dominique Chateau. La distinction entre « montage » et « assemblage » se calque parfaitement sur celle que fait Marx entre matérialisme classique et matérialisme dialectique. Transposées dans l’univers du cinéma, les oppositions binaires et mécaniques du matérialisme classique seraient du côté d’un « assemblage » réduit à un simple collage dans une continuité narrative. Or le « montage » d’Eisenstein recherche un « saut qualitatif », analogique de la transformation hégéliano-marxiste de la quantité en qualité et apte à désorganiser la logique ordinaire, à la dialectiser par la puissance du choc, en une sorte de distanciation brechtienne. Le montage n’est pas une « somme » mais un « dépassement ». Le tout « rétroagit » sur les parties, en vertu du « principe d’organicité » énoncé par Kouléchov.

Le montage est donc aux antipodes de la « théorie du reflet » du réalisme socialiste, niant l’être en perpétuel devenir (Héraclite) et « le processus éternel du mouvement, de la naissance des contradictions et de leur résolution » (Lénine).

Analysant les processus de « déconstruction » du célèbre Psycho (1960), Sébastien Rongier (« It’s all in your imagination », Alfred Hitchcock, « Sublime Psycho ») montre comment Alfred Hitchcock a su tirer parti des leçons de montage des avant-gardistes russes pour assouvir ses propres objectifs (La Mort aux trousses). Hitchcock excellait dans l’art de mettre en abyme les relations spectateur / auteurs comme Dziga Vertov qui, dans L’Homme à la caméra (1929), avait révélé les ficelles du montage. Hitchcock maniait à merveille les techniques de distanciation pour tromper l’attente du spectateur. Rien de tel que le procédé de « démontage publicitaire » de la bande-annonce, dans laquelle le cinéaste nous propose une visite des lieux du crime…

Le moment crucial est la célèbre scène du meurtre sous la douche. Choc et sidération, fascination et terreur, horreur et jouissance sont au rendez-vous de ce moment digne du « sublime » kantien et de son « surgissement » inouï. Mais si chez Kant il s’agit de phénomènes de la Nature, chez Hitchcock l’horreur surgit au cœur de la banalité. Le sublime selon Kant produit un « plaisir négatif » qui induit un jugement. Cela s’applique à la scène de la douche : ce qui n’aurait pas dû advenir, ce qui ne devrait susciter que dégoût est perçu inéluctablement comme un « montage », dont le spectateur ressent le vertige et dont il décompose intellectuellement les procédés, en une indéniable jouissance esthétique.

Hitchcock a contourné la censure hollywoodienne en faisant « voir » ce qu’il ne fallait pas voir. Au point que la « mise en désastre » ne concerne pas seulement le crime sous la douche mais représente la première anticipation, visuelle et populaire, d’une violente crise de société en gestation.

MONTAGE, ASSEMBLAGE ET DIVERSITÉ

Hélène Sirven (« Esthétique des pièces montées d’Antonin Carême, assemblages délicieux ») nous régale de l’univers fabuleux d’Antonin Carême (1783-1833), fondateur de la haute gastronomie et véritable architecte de la pièce montée de luxe, très prisée des cours de toute l’Europe. Ses « montages » culinaires insensés et ses installations de tables s’inspiraient de ses voyages et de son immense culture, du classicisme antique et de la décoration égyptienne jusqu’aux jardins anglais ou exotiques…

L’art contemporain s’est souvenu de cet art du montage éphémère, comparable à un spectacle onirique tout en étant un memento mori transformé en performance participante. Par son esthétique de l’instabilité, Carême n’ignorait pas la fragilité des mondes. Ses pièces montées représentaient une élévation avant « la digestion puis la disparition des délices et des vanités ».

D’autres artistes se sont exercés à la création culinaire, d’Arcimboldo au contemporain Saverio Lucariello. Daniel Spoerri a été l’un des plus talentueux artistes monteurs et assembleurs du gastronomique.

L’article de Laurette Célestine (« L’univers de la sape : art de l’assemblage vestimentaire ou art de vivre ? ») nous entraîne sans transition dans l’univers de la sape. Tout y est bon pour se fabriquer les assemblages les plus audacieux de grandes marques et d’accessoires de luxe, par la débrouille s’il le faut (échanges, marché noir, recyclage). La sape a sa langue spécifique, ses jeux de mots, ses surnoms pittoresques, ses joutes verbales, toute une mythologie parodique.

Est-elle née avec la friperie européenne d’Afrique de l’Ouest ? Descend-elle des dandys français du XIXᵉ siècle ou des « teddy boys » endimanchés des milieux populaires anglais (Manuel Charpy) ? Est-elle apparue avec le retour des combattants congolais de la première guerre mondiale ? Ou dans les années 50, quand des Congolais ayant étudié à Paris ouvraient des boutiques « existentialistes » avec des habits griffés ? Ou encore dans le quartier de Bacongo à Brazaville lors des folkloriques années 70 ?

La sapologie témoigne de la violence coloniale et des désirs d’émancipation identitaires. Les sapeurs se sont opposés à Mobutu. La dissidence de ces exclus a produit « une créolisation de la mode occidentale » (Alain Mabanckou).

La sape perdure en tant que révolte, malgré les critiques qu’elle subit. A Paris les sapeurs sont à Château Rouge, à Barbès, dans les boîtes de nuit, mais aussi de plus en plus dans les banlieues. Les églises évangéliques les accueillent un peu partout. Au Congo ils essaiment dans les villages. Ils sortent des frontières, du fait des migrations, et intègrent les femmes. La sape devient planétaire. C’est une culture qui réactualise les mythes, un art de vivre politique et non violent étendu à d’autres arts.

Steve Gadet (« Le Sampling ou l’art de l’échantillonnage dans la culture hip-hop : assemblage ou vol ? ») est enseignant-chercheur en civilisation américaine à l’Université des Antilles et rappeur immergé dans la culture hip-hop, qui concerne la danse, la musique, les arts visuels (graffitis), le DJing (techniques des DJ) et le rap.

Le sampling (l’échantillonnage) est un assemblage de fragments sonores hétéroclites insérés par les beatmakers dans des œuvres existantes. Il est né dans le Bronx des années 70, où les artistes, condamnés à la débrouille, se passionnaient pour l’emprunt, la transgression, le détournement. Enlever ses lacets, mettre sa casquette ou son jean à l’envers, exhiber des griffes de luxe malgré sa pauvreté, détourner le sens des mots : toutes ces idées ont été réinvesties dans la mode et la haute couture.

Cet art a été souvent mal jugé à cause de sa supposée facilité, de ses profits extravagants dans les années 80, de ses guerres de propriété intellectuelle et de ses procès (Copyright Criminals de Benjamin Franzen, 2009).

En fait, le sampling malmène la culture dominante en réduisant l’écart entre créateurs et consommateurs – tout le monde peut créer à partir de la boîte à rythme – et exacerbe de façon menaçante l’intérêt pour une culture noire américaine méconnue.

La presse musicale populaire, la grande industrie culturelle, bon nombre de musiciens et de critiques n’ont pas bien compris les subtilités de cet art pris pour du plagiat… alors qu’il descend d’Andy Warhol et d’une esthétique maîtrisée du collage.

Edu Monteiro (« Parangolaamb ») nous décrit la lutte sénégalaise (« laamb » en wolof), ce rituel magique de la tradition africaine, devenu un véritable sport national. Les lutteurs sont recouverts de vêtements (manteaux, housses) et accessoires (colliers, cornes, serpents, têtes de chèvres, cuir) qui forment des « assemblages » extravagants dotés de pouvoirs surnaturels. Aujourd’hui hautement médiatisée et urbanisée, la laamb, pratiquée dans les plus grands stades, se perpétue dans les villages les plus reculés. La ladja de Martinique et la capoeira du Brésil sont des réminiscences diasporiques de ces luttes qui ont pour fonction, grâce à la transe, de capter l’invisible.

Edu Monteiro tisse des rapprochements entre la laamb et les Parangolés de l’artiste brésilien Hélio Oiticica, ces couches de vêtements aux matériaux, couleurs et textures variés, souvent pauvres, semblables aux accoutrements des sorciers, danseurs et combattants africains, ce qui valut à Oiticica d’être désavoué par l’anti-africanisme de la dictature militaire (1964). Ces assemblages s’accordaient tout à fait avec la favela et la samba, née à de Rio de Janeiro au XIX siècle et héritière des percussions des esclaves africains.

Inspiré par Rauschenberg, Jasper Johns et Dubuffet, Oiticica ne s’est pas contenté de repenser des formes : ses Parangolés convoquaient l’ensemble de la culture et incitaient à la fusion du spectateur-acteur avec « le potentiel primitif de la vie ». Cet « anti-art » allait plus loin que les tentatives des avant-gardes occidentales de réintroduire du mythe (Breton) dans l’étroitesse du monde intellectuel et bourgeois.

PRATIQUES MONTAGISTES ET ASSEMBLAGISTES (SÉNÉGAL, FRANCE, QUÉBEC)

Babacar Mbaye Diop (« Daouda Ndiaye, un artiste dans la transversalité des formes d’expression ») rend hommage à un artiste très célèbre du Sénégal. Formé à l’art-thérapie, Daouda Ndiaye crée dans un esprit de développement personnel. Il coordonne de grands projets environnementaux, utilisant le recyclage et la récupération dont il est un adepte fervent. Habitué aux collectes de papiers, bouteilles, tissus, goudron, filets, plastiques, objets usagés, il les métamorphose par le dessin, le collage, la photo ou les installations. Les objets et matériaux les plus incongrus figurent dans ses assemblages : grigris ou vieilles chaussures, fragments de moteurs ou de télévision rouillés, disques grattés, cartons d’emballage, roseaux, et ainsi de suite… L’expérience jubilatoire de l’assemblage prime sur la réalisation d’une forme.

L’auteur distingue deux tendances dans l’assemblage contemporain : celui qui agence des objets ou des matières choisies pour leur histoire, leurs significations diverses, sans préjuger du résultat ; et celui qui part d’une idée précise de création et choisit des objets en rapport avec cette idée. Daouda Ndiaye pratique les deux méthodes.

Dans le premier cas il fait surgir les potentialités, l’instable et le provisoire, le gâchis de la société de consommation (la série des Consommables). Mais il transforme et sculpte aussi le papier récupéré pour concevoir le projet « 100 papiers » et la gigantesque Muraille des sans-papiers (2000), ou des flèches de chasseurs massaï en hommage au passé de l’Afrique…

Heiner Wittmann (« Du montage-livre aux assemblages mobiles de Michel Sicard, poète et plasticien ») nous fait pénétrer dans les livres d’artistes de Michel Sicard. Berlin palimpseste (1994) fait apparaître la ville comme « espace de stratification » dans un univers d’effacement et d’oubli.

Sicard est passé des concepts de dispositifs empruntés à Deleuze et Lyotard à la création sur matériaux vivants, tissus ou déchets. À partir de 2004 il produit en duo avec Mojgan Moslehi. L’exposition « Signes et Flux » (2008) joue sur l’érosion, la fluctuation, l’impossibilité de l’image à se fixer. Le thème du corps absent domine dans la série Corps spectral, compositions de peinture et vêtements découpés et vides, mus par une sorte de tornade. C’est le monde de l’aléatoire, du hasard et de la catastrophe (Paul Virilio), un « univers dystopique ». La langue des astres (2004) est un livre non feuilletable dont la déconstructivité inspirera d’autres installations « écartelées » comme Notes de brouillard (2017).

Ensuite viennent des assemblages mobiles, « sculptures de papiers flottants » qui jouent « des chevauchements, des superpositions, des coulures » (24 heures de pluie), des tableaux noirs qui « font bouger l’écriture » (Darkroom, 2016), des œuvres nourries de « dark energy », à la frontière de la peinture et de la physique, ou d’impermanence (Remanence). Le « montage/collage recto-verso » est censé rendre sensible une réalité obscure du passé, (The Hidden Face of the Moon).

On renvoie aux explications quelque peu hermétiques qui accompagnent la « non-œuvre » du duo d’artistes présentée dans une « non-exposition » (« Enfermement », Saint-Denis, 2019) pour parler de « disséminations, tremblements, ruptures », de « tourbillon de possibilités, virtuelles ou vivantes », lisibles en termes sartriens de « rien, sinon un « pullulement de ceci » !

L’artiste plasticien Bernard Paquet (« Monter la peinture à la recherche d’un milieu ») nous introduit beaucoup plus concrètement dans les secrets de fabrication d’une série d’œuvres réalisées entre 1987 et 1995. Le dispositif initial se compose d’une toile peinte tendue au mur et d’une série de documents personnels, tous de forme rectangulaire, librement disposés sur une table. Les documents viennent s’intégrer à la toile peinte, formant une grille aux démarcations régulières, éloignée de l’unité illusoire de la peinture traditionnelle comme de l’assemblage chaotique.

L’artiste s’intéresse plus au montage, sans principe préétabli, qu’au projet lui-même. Il raconte comment chaque document vient se placer sur la toile, géométriquement, mais aussi selon le principe des associations libres du « séparer pour mieux joindre, réunir pour mieux dissocier ».

La grille de l’artiste n’est pas celle de Dürer, qui sert de trame à une œuvre qui, une fois finie, fait disparaître les sutures, contrairement à la sienne. Elle se différencie aussi de la grille de Rosalind Krauss, cette structure régulière emblématique du modernisme. Sa grille joue sur des liaisons tâtonnantes sans cesse différées, dans une jubilation qui anticipe celle du regardeur. L’harmonie de la peinture hollandaise fait place aux sauts expérientiels, aux échanges de transparences et d’opacités, aux visions multiples.

Une dynamique centrifuge/centripète s’opère entre le fragment et le tout selon les priorités du regard. Cohésion et morcellement, ouverture et fermeture, dedans et dehors, vide et plein ne s’opposent plus. Comme Merleau-Ponty, Paquet constate que « si les choses empiètent les unes sur les autres, c’est parce qu’elles sont l’une hors de l’autre ». La toile est un « mi-lieu » qui « adoucit les déchirures inhérentes à la diversité », un plan visuel « pré-linguistique » et « transcatégoriel », un « entre-deux » d’émotions indicibles qui permettent à l’artiste de « s’assembler ».

MONTAGE ET ASSEMBLAGE EN CARAÏBE

Pour Frédéric Lefrançois (« Assemblage du paradigme proto-esthétique aux Amériques »), le paradigme proto-esthétique des Amériques est né avec le « traumatisme fondateur » de 1492, qui a posé les bases d’une « déterritorialisation de l’esthétique », d’une « chaosmose » (Guattari), d’une « pensée comme hétérogenèse » (Éric Alliez). Du choc des mondes, analysé ici de façon très documentée et érudite, devait naître cette sensibilité « composite et tectonique » qui caractérise l’esthétique du Nouveau Monde : puzzle, mosaïque, kaléidoscope, « hybridité éruptive » toujours remaniée à partir de fragments, dont l’existence même trouble la pensée de la « raison organisatrice » et de l’unité, chaque fragment étant en lui-même un microcosme. Édouard Glissant, à l’aide des métaphores du Tout-Monde et du rhizome, a réfléchi inlassablement aux passerelles, métissages, tissages et assemblages rendus possibles par les chocs incroyables, tremblements de terre naturels et séismes historiques à l’origine d’une modernité singulière. Entre esthétique occidentale (Baumgarten, Hegel) et sensibilité décoloniale, « légataire » de la proto-esthétique transaméricaine », cette nouvelle modernité s’incarne par exemple dans les étranges « assemblages transhistoriques » hybrides du Jamaïcain Colin Garland ou les installations en apparence chaotiques de la série Entrechocs de Valérie John.

Pour Scarlett Jésus (« Réflexions sur les notions de montage et d’assemblage à propos de quelques œuvres de trois artistes : Sébastien Jean, Eddy Firmin et Florence Poirier-Nkpa ») le montage artistique est une recomposition libre qui n’a rien à voir avec la « chaîne de montage » qui ajuste des pièces détachées pour réaliser un produit fini. Le montage digne de ce nom est « susceptible à son tour d’engendrer de nouveaux assemblages » et de rendre de la grandeur à des éléments méprisés.

Scarlett Jésus décrit une œuvre sans titre (2012) du Haïtien Sébastien Jean, faite d’éléments collectés au hasard mais triés à dessein : sommier à ressorts, tôle endommagée, volant de voiture, fil de fer, planches, aluminium. Du savant assemblage de ces fragments émerge une silhouette sombre encagée ou crucifiée. Le vaudou rôde. La pensée mythique de Lévi-Strauss revit dans les étranges compositions (les bris-collage) de l’artiste.

Scarlett Jésus s’intéresse ensuite aux Egoportraits d’Eddy Firmin, des assemblages parodiques qui mettent en scène la « ruse de l’intelligence » des descendants d’esclaves, « bidouillant » avec les moyens du bord. Ses moulages de tête déclinés à l’infini sont des chefs-d’œuvre d’errance imaginative, d’humour décapant anti-occidental, sans crainte du trivial ni du mauvais goût.

Florence Poirier-Nkpa à Saint-Martin réalise des « avatars », images de synthèse obtenues à partir d’éléments de son propre visage greffés sur les portraits numériques d’autres individus. Ses chimères transgenres, qui se métamorphosent inévitablement, sont souvent inquiétantes, comme son NoName#21 (2018) avec ses trois têtes emboîtées inidentifiables.

L ’ « esthétique du brouillage » questionne l’identité, l’altérité et le genre, au nom d’une « créolisation » en devenir.

Christian Bracy (« Articulations, désarticulations, reformulations ») s’approprie les mots « culture » (Lévi-Strauss), « crise du sens », « désajustement » pour défendre une conception politique de l’art. Les œuvres doivent rendre compte des chocs subis par l’artiste dans l’après-Auschwitz (Adorno), confronté au seul matériau brut et à une toile qui « n’est plus fenêtre » (Alberti, XVᵉ siècle) « mais surface » (Françoise Monnin).

L’auteur applique ses observations à cinq artistes guadeloupéens contemporains. Antonio Roscetti crée à partir de dessins spontanés réélaborés indéfiniment à l’aide du numérique et de matières hétérogènes. Michel Rovelas travaille « aux frontières du chaos », à la recherche d’une unité perdue. Daniel Dabriou, « photographe-auteur », produit des assemblages légendés de phrases détournées. Les dessins et les images de « corps-monuments » de Béliza Troupé mêlent la terre, l’eau, les textiles, les médecines traditionnelles, pour célébrer les autochtones amérindiens et leurs « afro-descendants ». Stanislas Musquer associe inspiration picturale haïtienne et emprunts à des livres d’heures du Moyen Âge chrétien ou à des planches anatomiques (Des parcelles de peaux noires sur la peau blanche, 2018).

L’art est-il métaphysique comme le prétendait Malraux ? Christian Bracy, à la suite de Nathalie Obadia (Géopolitique de l’art contemporain, 2019), réfléchit de façon plus terre à terre aux promesses de l’art mondialisé. Sa conclusion est pessimiste : les œuvres émancipées ne trouvent pas toujours d’interlocuteurs, car les pays du Sud restent tributaires des univers économiques et symboliques médiatisés des pays du Nord.

Dans son entretien avec Sophie Ravion d’Ingianni (« Hétérogénéité, discontinuité, assemblages et collages dans l’œuvre d’Hugues Henri »), Hugues Henri désavoue les assemblages « post-modernes » vides de sens. Et s’il compare ses « lambiscopes » (des objectifs vissés à des coquillages du Pacifique, les lambis) aux « téléphones-homards » de Dali, ludiques et poétiques, la plupart de ses œuvres sont engagées. Son installation Balseros de La Méduse (2019), outre l’allusion à Géricault, n’offre aucune difficulté d’interprétation : c’est un assemblage de gilets de sauvetage, valises, mâtures de bois, couvertures de survie, l’une enveloppant un mannequin peint en acrylique terre de sienne, le regard vide et les dents blanches. Il en va de même pour Opinion publique européenne qui réunit des dessins de personnages munis de lunettes 3D, des mannequins la tête en bas et des maquettes d’immeubles ceints de ferraille et surmontés de fausses caméras vidéos. Guerre civile – Guerre si visuelle (1995) parodie le martyre de Saint-Sébastien par ses empalements de machines à écrire, d’ordinateurs éventrés par des tiges métalliques, ses composants électroniques et panneaux mimant des logiciels. Les montages vidéos d’objets médiatiques transformés en armes matérialisent le « leurre virtuel » de Paul Virilio.

L’artiste tient à se différencier de Braque et Picasso, de l’Arte Povera et du Nouveau Réalisme. Il préfère se revendiquer de Rodtchenko et El Lissitzky, ou d’Eisenstein quand il décrit ses photomontages numériques d’Amérindiens, dont les parures de plumes circulaires coïncident avec les roues d’une machine à vapeur, dénonçant ainsi la dispersion des derniers Kalinagos de Guadeloupe à l’arrivée des machines de l’industrie sucrière. Son assemblage-colonne AMERIKKK FIRST, de 2016, est un message antiraciste explicite contre l’élection de Donald Trump.

Martine Potoczny (« Assemblage, montage et métamorphoses : regards croisés sur les pratiques de Christophe Mert (Martinique) et de Kcho (Cuba) »), qui s’est entretenu avec Mert et Kcho dans leurs ateliers, reconnaît dans leurs œuvres « ouvertes » (Umberto Eco) des affinités avec Schwitters. L’artiste martiniquais Serge Hélénon ajoute que celles-ci répondent aux spécificités de l’assemblage caribéen, conditionné par une culture de la survie et une société d’économie primitive.

Christophe Mert a grandi en bord de mer dans un ancien lieu d’habitation amérindienne. Objets ramassés dans le sable, coquillages, vieux bois, rebuts rejetés sur la plage de son enfance, déchets arrachés aux « encombrants » et aux décharges sauvages le mènent nécessairement à l’assemblage. Il malmène le bois des palettes ou les bidons de fer arrivés par bateaux. Il les démantèle, les brûle, les détruit sur place avant de créer. La tôle récupérée ici et là, les restes de rails et de wagons utilisés pour transporter la canne vers les usines sucrières parlent d’épaves humaines. Mert recrée à partir de « bribes et de morceaux, témoins fossiles de l’histoire d’un individu ou d’une société » (Florence de Mèredieu).

Son atelier est un invraisemblable bric-à-brac d’objets et matériaux accumulés sur un sol qu’il nomme « assemblage chaos » ou « magma créatif », et sur lequel poussent ses totems géants, ses Guérisseurs d’âmes en ferraille et petit électroménager, semblables aux vieux guerriers de Chamoiseau. Ses Atoumo (2013) sont des panneaux en bois brut et tôle imbriqués, écaillés, blessés, scarifiées et rouillés. Un système d’éclairage y dévoile des paroles, des visages et des présences…

Né dans une île au large de Cuba, Kcho appartient à la génération des artistes de 1990 hantée par l’isolement, la migration, la navigation et l’exil. Lui aussi pratique la collecte et l’appropriation : branches sèches, feuilles de palmier, filets, terre noire et rouge de Cuba, morceaux de quais, de pontons, de barques trouées, de cordes, rames, hélices, bouées et autres rebuts de la mer. Ses « embarcations loufoques », « surréalistes », à la fois bateaux, voitures ou maisons, sont démembrées et recomposées. El David est une gigantesque sculpture flottante. Le monumental El Pensador, interprétation cubaine sans cesse remaniée de Rodin, assemble des matériaux et objets de la terre et de la mer. Selon Emmanuel Guignon, l’œuvre de Kcho équivaut à « un naufrage ».

DOSSIER 13ᵉ BIENNALE DE CUBA

L’article de Lise Brossard (« Sept jours à la 13 Biennale de La Havane ») propose une déambulation illustrée dans les différents lieux d’exposition de la 13ᵉ Biennale d’art contemporain de La Havane d’avril-mai 2019, « La Construcción de lo Posible », dont la diversité et l’inventivité des œuvres émerveille. Utopie, engagement, participation des habitants, mondialisation, croisement des cultures du passé et d’aujourd’hui, mémoire des tragédies en sont les maîtres-mots.

Lors de cette biennale, deux artistes ont particulièrement impressionné Anne-Catherine Berry (« Montage et assemblage chez Richard-Viktor Sainsily Cayol (Guadeloupe) et Juan Roberto Diago Durruthy (Cuba) : un acte de résistance et de déconstruction ») qui tous deux ont recours à des fragments « collés, cloués, agrafés, cousus, emboîtés, attachés », symboliques d’une perte de totalité,

Grands Crus 2.0, de Richard-Viktor Sainsily Cayol, est une installation lumineuse de fûts de rhum, tiges métalliques et lampes à LED. Les défauts du bois, volontairement visibles, évoquent le vieillissement du rhum, la culture de la canne, l’esclavage de l’homme noir et le commerce « triangulaire » (comme le socle de l’installation). Les piques de métal, symboles de l’ordre occidental, donnent aux barils un air de poissons armés ou de poupées vaudou. Le fût métaphorise les tortures du corps noir et l’enrichissement des colons.

Les peintures, sculptures ou installations de Juan Roberto Diago Durruthy expriment les blessures de l’espace cubain, passées (la traite) et contemporaines (la crise économique des années 90, le réaménagement du socialisme, l’émigration de masse, l’afflux des touristes). Resistiendo en el tiempo (Résister dans le temps) est une sorte de conteneur, un montage d’éléments rouillés, une imbrication de pièces de structures différentes, une mosaïque colorée laissant apparaître des vides. Autant de variations que d’ « identités brisées, recomposées et plurielles ». Le métal représente Ogún, dieu de la guerre et du renouveau dans la mythologie yoruba. C’est une peau qui garde les cicatrices laissées par le feu de la forge, symbole de souffrance et de régénération. Les points de soudure ou de couture et le bois calciné renvoient aux blessures de l’esclavage et à l’art africain des scarifications. Ciudad quemada (Ville brûlée) est un agencement de boîtes en bois brûlé semblables aux habitats précaires de l’île et de tous les migrants du monde…

Paraphrasant Césaire l’auteur conclut que l’art est une arme non-violente contre la violence de l’Histoire.

CONCLUSION

De la lecture de cette revue ressortent des définitions claires des concepts de montage et assemblage, et relativement homogènes, avec quelques nuances précieuses selon les auteurs. Les présentations d’œuvres des sections III à VI sont riches en rêveries, utopie et poésie, et fortes d’une quête d’identité à restaurer. La dimension métaphorique immédiate des assemblages décrits relaie l’abstraction théorique des parties I et II, mais tous les articles sont émaillés de références historiques, philosophiques ou esthétiques, souvent très récentes.

Le cosmopolitisme revendiqué fait écho aux aspirations des premières avant-gardes, même si « l’art global » (contesté vivement par un des auteurs au moins) n’est plus l’internationalisme des débuts du XX siècle… On ne peut s’empêcher de penser que la biennale de La Havane ressemble beaucoup à celles d’autres grandes capitales…

Mais preuve est faite que le montage et l’assemblage sont des pratiques absolument contemporaines, illustrées par la richesse exceptionnelle de la production caribéenne, qui ne se prive pas, tout en puisant aux sources européennes, de les « créoliser » ou de les tourner en dérision au nom d’une révolte « décoloniale ».

Le plus émouvant est sans doute l’allusion, dans plusieurs articles, à une source « primitive » du montage, puisqu’à Zurich en 1918 Dada se voulait « nègre » avant tout, entre danses et tambours furieux de Huelsenbeck et masques de Marcel Janco, ces assemblages de matières pauvres, porteurs, comme les œuvres décrites ici, d’un potentiel de contestation de l’ordre dominant.

Février 2021

  1. Dominique Berthet est directeur du Centre d’Études et de Recherches en Esthétique et Arts Plastiques, critique d’art, professeur à l’Université des Antilles et de la Guyane et chercheur associé au Laboratoire d’Esthétique Théorique et Appliquée de l’Université Paris 1.

2. Marc Jimenez, très ancien collaborateur de la revue, est auteur de plusieurs ouvrages sur l’art contemporain, professeur d’esthétique à l’Université Paris 1 et directeur du Centre de Recherche en Esthétique.

Lapidaire, par Martine Monteau

Lapidaire

 Par Martine MONTEAU

Fécamp

Les galets sont des monstres
caressés par les mains
petits enfants dernière mouture
de matière visible ils frappent
au creux des mollets de ville.
Aux Estacades les échasses de cirque
plongent dans le sel leur théâtre total
et montrent leur dessous
de voies romaines sous la mer

Marie-Christine Brière, Cœur passager, Éditions Librairie-Galerie Racine, 2013, p. 52.

 

L’ouvrage de Françoise Armengaud et de Françoise Py intitulé Marie-Christine Brière et les galets de Fécamp. Une passion de poète et de peintre est consacré à une œuvre plastique restée secrète de leur amie poète Marie-Christine Brière*. Il s’agit de quatre cahiers format écolier dans lesquels, de 2004 à 2008, elle a représenté à l’aquarelle et à la gouache quelques centaines de cailloux qu’elle avait ramassés sur les grèves, à Fécamp, les sauvant ainsi de l’oubli. Cette démarche artistique sérielle relève pour les deux autrices de la même passion obstinée qu’avait manifestée André Breton, chercheur d’agates ou Roger Caillois, découvreur de minéraux. Il s’agissait pour tous les deux de déceler les mystères et la beauté cachée dans la pierre. Marie-Christine Brière a cela de particulier dans sa démarche qu’elle choisit volontairement de ne s’arrêter qu’aux pierres les plus humbles et les moins dignes d’intérêt, apparemment. Ceci pour mieux révéler leur incroyable capacité à nous émerveiller comme le note Françoise Py : « cette quête des pierres pourrait bien être une quête alchimique et la discipline exigeante qui consiste à les peindre jour après jour, une opération de transmutation ».

Les carnets de Marie-Christine Brière montrent, grandeur nature, des pierres sans curiosité apparente, de banals cailloux. Ce ne sont pas les galets régulièrement arrondis que décrit Francis Ponge[1]. Ni les pierres précieuses ou remarquables de Roger Caillois[2]. Ces fragments arrachés à la falaise ont été concassés, roulés, frottés par la mer, le sable et le vent. L’œil naturaliste en explore la surface chaotique. L’aquarelle fait jouer les chatoiements que confèrent au silex l’opale et la calcédoine. Chacun porte des stigmates de chocs, la trace chimique de sa biogénèse. L’accident participe de leur poésie.

Marie-Christine Brière ne projette pas de formes imaginaires sur ses trouvailles. Elle n’y voit pas de signe insolite, ne leur attribue pas de pouvoirs magiques ou talismaniques. Aucun message secret qui nous éclaire sur qui nous sommes. Attentive au visible, elle s’exprime en peintre, donne à voir. Derrière le gris, l’inerte, elle révèle un corps qui résiste[3]. Mais aussi une palette incandescente, comme le souligne Françoise Py : « ces cailloux inertes et nus dévoilent, sous l’apparente grisaille, des bruns, des ocres, des violets, des orangés, des verts grisés, des émeraudes, des roses, des pourpres, des citrons pâles ».

La poésie, aujourd’hui, renoue avec le sensible. Méditation du monde comme totalité et comme sens, elle participe à rebâtir un monde qui (se) tienne, à recréer une alliance par delà les tensions après l’épreuve du chaos, du non-sens, du paradis perdu. Cette peinture d’écrivain prend le parti de l’inanimé, du silence, opposant l’ombre à la blancheur sidérale, l’intensité du plein au vide. De la plage à la page, une présence isolée se confronte à l’infini. Un humble caillou cristallise le lieu d’une possible relation.

Quête obstinée, le dessein de cet art “du peu” est de métamorphoser le réel. Cet exercice, qu’on peut qualifier de “spirituel”, confronte la chose nue, inerte, à l’art, à la poésie et avive ainsi notre capacité d’empathie. Chaque caillou est individué, son image préservée. Comme pour le poète Yves Bonnefoy, la pierre, dressée-là, vient conjurer la mort, contrer l’absence.

Tout saisissement est avènement. Tel silex élu est extirpé de l’anonymat. Objet distinct, le minéral offre une variété du même. La variation du motif illustre l’infini qui réside, selon Yves Bonnefoy, « dans le rayonnement de l’un non dans la multiplicité du nombre. » La poète entame avec ce fragment d’ici-bas un questionnement. Sa communion tacite avec le minéral nous fait part de retrouvailles avec un monde  perdu de vue depuis l’enfance. Son regard transfigure la banalité en rencontre. Il la change et la charge en clarté, en beauté, en poésie.

Méditer sur la pierre révèle ce qu’elle cache. Le complexe gît dans le simple. Isolé, en apparente apesanteur sur le blanc de la page, le galet prend corps. Son ombre immense le rend sensible, vulnérable. Et la lumière immanente, dévoilant une seule face, avive sa part de secret.

Certaines peintures de galets évoquent des falaises, avec leur relief tourmenté, surplombant une mer sombre. Comme le note Françoise Armengaud, chez Marie-Christine Brière : « La pierre n’est plus dans un paysage, elle est elle-même un paysage. Chaque pierre est une île, une terre à explorer avec ses grottes, ses fondrières et ses escarpements ».

Placés par deux ou trois, parfois davantage, les galets sont disposés en groupes dans le dernier cahier. Ils semblent composer entre eux un colloque, par delà le silence, le blanc. Les autrices citent ce beau passage de Langue des pierres où Breton note, à propos de deux pierres de la collection qu’il avait constituée, la Grande Tortue et le Cacique : « Il en est aussi qui semblent s’appeler l’une l’autre et qu’une fois rapprochées on peut surprendre se parlant entre elles. ».[4]

Le livre conjugue plusieurs voix en dialogue, celle des rêveurs de pierres. C’est une terre familière et ignorée qui se révèle à nous dans laquelle sont portés à la pleine lumière les infinis grains d’espoir d’un nouveau rivage. Le secret que nous transmet Marie-Christine Brière à travers ses quelques trois cents peintures de pierres, ne serait-ce pas, comme le suggère Françoise Armengaud : « le goût de détecter la splendeur latente non pas sous, au-delà, ni derrière, les apparences mais en elles, immanentes. La très réservée jubilation des gemmes au sein de la caillasse ».

Martine MONTEAU

 


* Françoise Armengaud et Françoise Py, préface de Gisèle Brémondy, Marie-Christine Brière et les galets de Fécamp. Une passion de poète et de peintre.136 pages. 60 planches couleur.

Réalisation Muriel Fournier. Le Chatisier, 2020.

Contacts : francoise.py@univ-paris8.fr et aurelienchatigre@orange.fr (Françoise Armengaud ).

Marie-Christine Brière (1941-2017) se présente elle-même ainsi dans les marges de son ouvrage sur la poète surréaliste Thérèse Plantier : « Albigeoise venue à Paris par force – Seconde naissance en mai 68 – A mouillé sa chemise en banlieue pour tenter de faire aimer la littérature – Errances bienheureuses dans le théâtre et le chant – Poète depuis l’enfance ». In Jusqu’à ce que l’enfer gèle. Hommage à Thérèse Plantier, L’Harmattan (coll. Approches littéraires), 2017.

Une étude par Françoise Armengaud intitulée Du rouge à peine aux âmes. La poésie de Marie-Christine Brière doit bientôt paraître aux Éditions de la Librairie-Galerie Racine.

[1] Francis Ponge, Le Galet, 1942, in Le Parti pris des choses, Gallimard. « Véritable Natura Rerum », le poème donne une ampleur cosmique à l’objet.

[2] Aléna Caillois a fait don, en 1988-1989, de deux cents minéraux de sa collection au Museum national d’histoire naturelle. Un livre précieux a été édité : La Lecture des pierres, Paris, Muséum, 2014, avec trois textes de Caillois dont la quête fut essentiellement esthétique : Pierres, L’Écriture des pierres, Agates paradoxales. Texte sur : https://www.dailymotion.com/video/x2g7aub

[3] Dans Leçons « de choses, Messages II, le « crayon cosmique » (qui rejoint la forêt et la mine) de Michel Leiris accorde les mots et la matière, participe de l’intimité des substances, cf. Gaston Bachelard, La Terre et les rêveries de la volonté, Paris, José Corti, 1948, p. 278-281.

[4] A. Breton, Langue des pierres, OC IV, p. 965. Attiré par le minéral, Breton collecte partout des pierres. « C’est parce qu’elle est hors des atouts de l’argent que Breton s’est intéressé à l’agate, objet de toutes ses rêveries », écrit Henri Béhar, in Dictionnaire André Breton (notice « Agate »), Paris, Classiques Garnier, 2012. L’agate, matière de songes, est un « objet surréaliste ». Pour Léon-Gabriel Gros, la poésie même de Breton tient du cristal : « André Breton ou la leçon du cristal », in Poètes contemporains, II,  Paris, Cahiers du Sud, 1951. Le surréalisme s’inscrit ici à la suite de la philosophie de la nature du romantisme allemand (Goethe, Novalis, Ritter, Nerval,…).

Iveta Slavkova, Réparer l’homme, par Catherine Dufour

Iveta Slavkova, Réparer l’homme – La crise de l’humanisme et l’Homme nouveau des avant-gardes autour de la Grande Guerre (1909-1929), les presses du réel, mars 2020, 416 pages (65 illustrations)

 Compte rendu par Catherine Dufour

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 Prologue. La crise de l’humanisme et le besoin d’un Homme nouveau

« Réparer l’homme », chercher dans l’expérience de la Grande Guerre l’énergie nécessaire à la refondation de l’Humain, telle a été la mission paradoxale poursuivie par deux avant-gardes majeures, le Futurisme et le Bauhaus, nées respectivement en 1909 et 1919. L’Homme nouveau sublimé devait permettre de triompher du chaos, de la décadence qui en était la cause, et des remises en question de la modernité. L’essai ambitieux d’Iveta Slavkova tente de comprendre les soubassements et configurations de ce nouvel humanisme issu des décombres de la guerre. Le prologue de l’ouvrage montre que la quête d’un Homme nouveau est en réalité très ancienne et en retrace la généalogie depuis la Renaissance. Le Surhomme de Nietzsche en a constitué une étape essentielle, par sa fascination de la guerre comme acte vitaliste et expression de la volonté de puissance d’une subjectivité entravée par une morale mortifère. De nombreux intellectuels et artistes du début du XXe siècle ont à leur tour prêté à la guerre une vertu régénératrice, tel Fernand Léger, dont l’idéal de héros bâtisseur dans un univers de machines tendait à faire oublier le démembrement des corps sur les champs de bataille. Chemin faisant, cet essai ambitieux met à jour les similitudes structurelles du Futurisme et du Bauhaus. Ces deux avant-gardes, issues de pays dont l’unification nationale récente ne s’était pas réalisée sans peine, ont été portées par une dynamique nationaliste et un idéalisme radical. Toutes deux ont fait de l’artiste un démiurge habilité à dire comment le monde devait être. Toutes deux ont entretenu des rapports ambigus avec des dictatures dont elles ont favorisé l’émergence et flatté les tropismes totalitaires, tout en étant en conflit avec elles. Toutes deux enfin ont été considérées après coup comme déshumanisantes, à cause de leur relation étroite avec la guerre, de leur élitisme dominateur, misogyne ou raciste dans certains cas, de leurs liens avec la modernité urbaine, la machine et l’industrie, de leur haine d’une Nature méprisée. L’humanisme forcené et paradoxal de ces deux avant-gardes, si différentes par ailleurs, l’une réputée plutôt de droite et l’autre de gauche, fut à l’origine, après la seconde guerre mondiale, d’un courant antihumaniste réactionnel, représenté par Jacques Audiberti, Camille Bryen, Martin Heidegger…

Chapitre I. L’horreur d’une guerre nouvelle, La perfection d’un Homme nouveau.

Le premier grand chapitre de l’ouvrage est consacré au contexte général de mythification de la guerre et de propagande dénégatrice. Une guerre parallèle a lieu par le biais de l’affiche publicitaire, de la photographie, des reportages cinématographiques, des cartes postales. Plusieurs reproductions issues de revues illustrées, comme Le Miroir, expriment un lyrisme ou un pathos propres à atténuer la sauvagerie et l’absurdité des massacres. Les états-majors et la censure contrôlent strictement les images : les cartes postales, qui permettent de relier le front à l’arrière, minimisent les dures conditions de la guerre au profit de représentations optimistes (soldats jouant aux cartes), humoristiques ou édifiantes (combattants sans expression apparente de désarroi, infirmières dévouées). S’appuyant sur une très riche documentation historique et iconographique, Iveta Slavkova propose des analyses minutieuses des détournements destinés à sublimer la réalité, y compris la plus violente (le bombardement d’Arras, les tranchées). Le répertoire architectural des monuments aux morts est lui aussi très significatif, reprenant les codes des temples antiques et de la statuaire des héros et des Victoires, ou ceux du sacrifice chrétien et des Pietà. L’invention du Soldat inconnu, cet archétype unificateur, idéalisé et anonyme, cherche à atténuer la douleur des deuils particuliers, et à les glorifier en les rattachant au corps collectif de la Nation. Des lettres d’instituteurs analysées par les historiens font entendre des jeunes gens qui, messagers des idéaux républicains, ont porté la haute idée de leur mission jusque sur le terrain des tranchées, dans l’espoir d’une humanité meilleure forgée par le sacrifice. S’il existe bien sûr une littérature qui dénonce la guerre, la plupart des livres publiés à l’époque, dans les pays concernés, concourent à la mythification des combats décrits comme une occasion exaltante de se réaliser. Le Songe, de l’ancien combattant Henry de Montherlant, n’est qu’un exemple parmi d’autres… L’auteure propose un tour d’horizon des écrivains européens qui ont participé à l’élaboration de la figure de l’Homme nouveau, souvent caricaturale. Parmi les plus grands, elle analyse l’« humanisme d’acier » d’Ernst Jünger, pour qui la guerre est une affirmation prométhéenne contre la décadence. Pour la plupart des intellectuels allemands, la guerre est source de cohésion nationale entre les élites et le peuple. Pour Thomas Mann, elle symbolise la tension salutaire entre germanité et latinité, elle ennoblit l’individu, elle est humaniste, civilisatrice, éducatrice. Sa grandeur transcende les souffrances individuelles. En France, le manifeste « Pour un parti de l’Intelligence » (1919) insiste sur sa portée spirituelle. Il est signé par le Comité du soldat inconnu et par des personnalités de l’art et de la littérature tels Paul Bourget, Maurice Denis, Edmond Jaloux, Camille Mauclair ou Charles Maurras, qui justifie tous les sacrifices au nom du triptyque sacré : Dieu, l’Humanité et la France. Même Henri Barbusse, pacifiste convaincu, accepte « avec joie » le don de soi, au nom de la fraternité. Curieusement l’Homme nouveau exalte l’idée de Nation tout en revendiquant une dimension universelle ; les actes barbares ne sont que contingences à relativiser au regard des Idées supérieures. Le massacre industriel devient presque abstrait. Le modèle antique gréco-romain, viril et intègre, plane sur une guerre moderne qui fait ressurgir les Titans. Le culte de Winckelmann pour la statuaire grecque classique triomphe. Le principe de la fiction historique pratiquée par David pour embellir le corps de Marat assassiné, au mépris de tout réalisme, est encore vivace. En Allemagne, l’Homme nouveau se décline dans le « style cyclopéen » monumental de Franz Stassen qui, en 1914, représente des hommes-titans sur fond d’éléments architecturaux empruntés au Jugendstil. Malgré les gueules cassées, cette esthétique va s’imposer. La figure de l’aviateur, Christ descendu du ciel ou surhomme triomphant, à l’intersection de valeurs antiques et modernes, est un avatar glorieux de l’Homme nouveau. Robert Delaunay célèbre l’aviation dans son Hommage à Blériot (1914) et autres tableaux qui redessinent le monde à l’échelle d’une hélice pré-futuriste, œil spirituel omniscient du nouvel humanisme. L’artiste peut s’identifier sans peine à cet homme supérieur engendré par la guerre et les machines. Un célèbre collage de Carrà, Manifestazione interventista [Démonstration interventionniste] propose en 1914 une version nationaliste du regard panoramique de l’aviateur : une vue aérienne à travers l’hélice d’un avion diffuse ses fuseaux rayonnants sur une toile parsemée de « mots en liberté » patriotiques. Ce collage montre combien l’inhumanité souvent reprochée au futurisme (apologie de la guerre, de l’homme-machine et de l’industrie destructrice, rejet des valeurs de Lumières) était en fait l’aboutissement d’un projet humaniste d’ascension, de perfection, de totalisation, la quête d’un Homme maître de lui-même et dominateur.

Chapitre II. L’Homme nouveau du futurisme, Entre hybride multiplié et sujet absolu

Le deuxième chapitre de l’essai approfondit les caractéristiques de l’humanisme futuriste, aux antipodes de l’humanisme de la Renaissance, malgré des affinités, ce qui est un paradoxe pour un mouvement qui prétendait faire table rase du passé et de la tradition. L’Homme nouveau futuriste n’est plus le sujet central unifié et harmonieux de la création. C’est un sujet multiplié et hybride, un dieu tout-puissant maître du monde et de lui-même. Le nationalisme et la modernité cosmopolite font bon ménage, c’est un deuxième paradoxe. Se souvenant du Risorgimento qui avait conduit à une réunification italienne au goût amer, car tributaire des puissances européennes, le futurisme rêvait de Panitalianisme, d’où le cosmopolitisme conquérant de Marinetti. Son vitalisme et sa foi en des Hommes régénérés par la guerre pour mieux assurer l’unité de la Nation frisent le fascisme, ce que nuance cependant Iveta Slavkova en retraçant les étapes de la relation entre Marinetti et Mussolini jusqu’à leur rupture en 1922. La glorification de la Guerre s’enracine dans une obsession de la virilité, attestée par une multitude d’œuvres futuristes. De longs développements sont consacrés à la misogynie légendaire de Marinetti, qui pourtant soutenait les suffragettes, souhaitait l’abolition du statut domestique de la femme, la réforme du divorce, l’égalité des salaires, et admirait certaines femmes émancipées. Valentine de Saint-Point, comme lui, ne lésine pas sur les contradictions, chantre d’une idéologie sexiste misogyne préfasciste ou inversement d’un progressisme de femme libérée, masculinisée et annonciatrice avant l’heure des idées de « genre ». En fait, Marinetti redoutait le féminin et l’amour, ce principe émollient qui menaçait la stabilité de l’homme. La vulve, piège de la virilité guerrière, lui inspirait de la terreur, et la parturition du dégoût. Une étude approfondie de Mafarka le futuriste (1909) établit que ce roman, sur fond de fantasmes sexuels débridés et de fantasmagories mythologiques hallucinées, est un manifeste pour la parthénogenèse. Mafarka engendre Gazourmah sans acte sexuel ni matrice féminine, par la seule volonté de son esprit, en une variante burlesque de la conception christique. Ce fils est sculpté dans du bois de chêne ciselé par les étoiles, et transformé en chair. Doté de grandes ailes en acier d’homme-avion, cet être infatigable d’une insigne beauté, capable de tout contrôler, y compris les éléments naturels et mécaniques qui le constituent, est une synthèse du projet futuriste de maîtrise absolue de l’univers par un sujet hybride multiplié. Ce nouvel Icare, qui n’est pas l’Homme de la Renaissance, entretient pourtant avec lui de curieuses ressemblances… Les innombrables manifestes techniques de la littérature futuriste reprennent, dans un autre registre, le thème du moi multiplié, en prônant une écriture éclatée (« les mots en liberté ») et l’abolition du sujet (le « je », le petit moi) au nom d’une conscience propulsée dans toutes les directions de l’univers et du monde industriel, pour en capter les énergies et les placer sous la tutelle d’un moi renforcé.

On retrouve cette multiplicité, inséparable d’une affirmation radicale de maîtrise, dans les peintures d’Umberto Boccioni, Luigi Russolo, Carlo Carrà, Gino Severini, Giacomo Balla. Iveta Slavkova retrace l’évolution de ces artistes, de leurs sympathies anarchistes des débuts à leur culte de la « race » latine. Leur misogynie ressort dans plusieurs tableaux. Tous souscrivent à l’engagement guerrier qui transforme leurs toiles en « drames plastiques ». La « sensation dynamique » et la dislocation sensorielle de la vision produisent des compositions centrifuges ou centripètes, des heurts violents et maîtrisés de lignes, de forces, de formes, de couleurs, de foules, bref une « rhétorique héroïque » de l’élan vital. A partir de 1914-1915, la guerre est présente explicitement dans des « tableaux-synthèse » constellés de recherches typographiques. L’artiste futuriste est le seul à pouvoir contenir les vibrations cosmiques tout en évitant la dissolution (la décadence, le féminin). Le spectateur, lui-même multiplié, est projeté au centre du tableau par cette peinture « immersive », si bien mise en valeur par les grands formats de l’exposition parisienne de 1912. Une toile mérite qu’on s’y arrête, Elasticità (1912) de Boccioni, à la pointe de l’avant-garde par son traitement plastique et sa thématique d’une nature agressée par les pylônes et cheminées d’usine, anticipation assumée des destructions de la Grande Guerre. L’élasticité, caractéristique essentielle de la matière, qui permet le mouvement des corps et le retour à leur état initial, est une métaphore de l’expansion du moi dans l’univers. Un cheval et son cavalier, fondus dans le paysage, mais identifiables au centre du tableau, figurent les dilatations et contractions de ce moi multiplié qui peut, à tout moment, revenir à lui-même. La référence à une célèbre statue de Marc Aurèle, un symbole national, y est évidente. Le cheval, allié inattendu des futuristes à l’ère des voitures et des avions, concentre en lui la force brute de la vie moderne, tandis que le cavalier métaphorise le triomphe de l’Homme sur la nature : maître de ses instincts, résistant à une dissolution dans le paysage qui semble imminente, il est le sujet-artiste souverain qui domine le monde. Iveta Slavkova prolonge cette réflexion sur le va-et-vient entre multiplicité et unité par le commentaire approfondi d’une sculpture de Boccioni, de 1913, Forme uniche della continuità nello spazio [Formes uniques de continuité dans l’espace]. Un Homme hybride s’élance dans l’espace, solitaire, encore englué dans la matière. La métamorphose des éléments – chair ou air, pleins ou vides, ombres ou lumières – y est traitée avec génie. L’absence de bras fait place aux ailes embryonnaires qui « dorment dans la chair de l’homme » (Marinetti). Le visage de ce combattant cruel forme une croix-glaive, associant le baptême à la conquête. Le dynamisme qui le porte vers l’avant fait penser à L’Homme qui marche de Rodin ou même à la Victoire de Samothrace. La sensation de continuité spatiale résulte des flux qui traversent son corps, organique et inorganique comme celui de Mafarka. L’exégèse des écrits théoriques de Boccioni permet de comprendre les objectifs d’un « rythme plastique pur » en résonance avec la pensée de Bergson dans Matière et mémoire : rendre sensible le prolongement des choses dans l’espace et l’esprit libéré par le mouvement, dépasser la notion d’espace-temps au profit de la durée, produire une quatrième dimension. Cette nouveauté radicale ne peut masquer certaines parentés avec Michel-Ange ou Le Bernin, malgré les dénégations de Boccioni. Un tableau de Severini, Synthèse plastique de l’idée « Guerre » (1914-1915), illustre plus précisément le rapport du nouvel humanisme futuriste à la nature : un paysage métallique dans lequel s’entrecroisent un relevé topographique, des formules mathématiques et chimiques, un poteau électrique et une cheminée d’usine, est surplombé par le mot ANTIHUMANISME. Des diverses interprétations qui ont été faites de ce tableau, Iveta Slavkova privilégie celle de Philippe Dagen qui y décrypte l’inscription futuriste d’un ordre belliciste et d’un désir de destruction de la nature au profit d’une race rénovée. Une lecture freudienne de l’humanisme athée « déshumanisant » du futurisme, édifié sur un moi dominateur, et tributaire souterrainement de mythologie chrétienne et d’esprit de la Renaissance, permet de l’interpréter comme une défense contre les forces inconscientes, un fantasme d’« intégrité totalisante du sujet» induisant un modèle politique autoritaire.

 Chapitre III. La pureté, la morale et la machine : l’Homme nouveau du Bauhaus

Le chapitre III permet de dégager, au-delà des similitudes, les différences entre le projet d’Homme nouveau du Bauhaus et celui du Futurisme. Au sujet multiplié le Bauhaus oppose un sujet qui, tout aussi dominateur, tire son identité d’un Idéal d’unité, de simplicité, de création épurée. Les grandes étapes du Bauhaus, de sa fondation en 1919 à Weimar par Walter Gropius à sa fermeture par les nazis à Berlin en 1933, sont envisagées à partir de quatre personnalités majeures – Walter Gropius, Hannes Meyer, Johannes Itten, Oskar Schlemmer – et ponctuées par la description de couvertures de revues, de dessins et maquettes, de reproductions de tableaux, de photographies. Au Bauhaus tout commence avec des idéaux anciens. La cathédrale est le symbole fondateur du [« Programme et manifeste »] de Gropius, dont la couverture en 1919 reproduit une illustration de Lyonel Feininger, Die Kathedrale, un bâtiment d’allure gothique revisité par les codes plastiques contemporains : distorsions, géométrisation, facettes éclatées à la manière cubiste et faisceaux lumineux d’inspiration futuriste. La cathédrale gothique incarne une germanité glorieuse, un idéal mystique, mais aussi le mode de vie des guildes et corporations du Moyen Âge, qui alliaient l’art de la construction à des principes de vie collective. Le Bauhaus excelle à ajuster la tradition aux exigences de la vie moderne. L’architecture, indissociable des utopies politiques, y occupe une place centrale. L’école, à ses débuts, sympathise avec les « Arts and Crafts » du designer et théoricien socialiste anglais William Morris. Gropius, comme Morris, était hostile à une accumulation capitaliste aveugle et rêvait d’une vie harmonieuse dédiée au travail manuel et à la beauté des objets. Mais, contrairement à Morris, il ne condamne pas la production industrielle. La sympathie initiale du Bauhaus pour l’artisanat est d’ailleurs un motif de conflit au sein de l’école, provoquant en 1923 la rupture dite « constructiviste », pro-industrielle, qui incarnera, aux yeux de la postérité, l’identité véritable du Bauhaus. D’innombrables projets d’habitat et de cités futures voient le jour, au nom d’un bonheur collectif conforme à la « vraie » nature humaine. Gropius aspire à une ville faite de bâtiments en béton, bien alignés, standardisés, garants d’une vie égalitaire.

Hannes Meyer, marxiste convaincu, pousse à l’extrême l’idéal de standardisation de l’habitat anti-bourgeois, pensé pour un individu inscrit dans le collectif. L’égalité proclamée des citoyens et des sexes – malgré un modèle dominant de femmes virilisées – sous-tend ses projets de design coopératif de la seconde moitié des années 1920 : peu d’objets et de mobilier, des espaces identiques produits en série, des formes sobres, des lignes épurées. Chez Meyer, comme chez Gropius, l’architecture a une vocation morale : restaurer le vivant broyé par la guerre, combattre le chaos par une catharsis nécessaire, sublimer la violence. L’architecture de verre, matériau cristallin vecteur de lumière et de vérité, reflète parfaitement les qualités de l’Homme nouveau. Influencé par Bruno Taut, concepteur en 1917 d’une cité-jardin idéale et d’une architecture de cristal à connotation spirituelle, Gropius regrette cependant son absence de pensée fonctionnelle : en 1925, la façade entièrement vitrée des ateliers du Bauhaus à Dessau tiendra compte de besoins plus terrestres. Héritiers de la pureté d’Adolf Loos, élitistes et visionnaires, les architectes du Bauhaus se considèrent comme des maîtres spirituels. Leurs convictions démocratiques sont indéniables, mais leur condescendance, voire leur mépris, vis-à-vis d’un peuple qu’il faut éclairer malgré lui, ne le sont pas moins. Et leur aspiration au « Grand Tout » n’est pas dépourvue d’implicites nationalistes, théosophiques, potentiellement totalitaires.

Avec Johannes Itten « le gourou », pédagogue charismatique, c’est une nouvelle partie qui se joue. Contrairement à Gropius, le Bauhaus ne lui apparaît pas comme un outil politique et social, mais comme un terrain de recrutement d’artistes supérieurement doués, désignés pour parfaire leur élévation spirituelle. Adepte de la religion mazdéenne fondée sur l’enseignement de Zarathoustra (Zoroastre), il va chercher ses idées de réalisation de l’Homme nouveau dans l’occultisme proche-oriental, dans la science des proportions et des nombres, dans des techniques de maîtrise du corps et de la pensée pour améliorer la race. Son hermétisme philosophique puise aussi dans le courant « völkisch » du début du XXe siècle, un mélange de néo-paganisme germanique et de christianisme, de mythologie allemande ancienne, de romantisme, de franc-maçonnerie, de théosophie, de biologie et de darwinisme. Son Kinderbild [Portrait d’enfant], de 1921-1922, synthétise ses conceptions esthétiques, ésotériques et idéologiques. On voit bien qu’Itten préfigure le nazisme en se réclamant des Aryens (les Perses zoroastriens), ancêtres d’une race supérieure et d’une Nation fusionnelle, soumise « librement » à des élites reconnues.

Dernière figure incontournable du Bauhaus, Oskar Schlemmer livre une autre interprétation de l’Homme nouveau. La Forme règne dans son œuvre, en tant que telle, et ne cesse de s’épurer. L’artiste démiurge a pour mission de transposer les lois de l’univers dans le réel par la force du point, de la ligne, du triangle et du cercle. La guerre et ses massacres sont sublimés par la géométrisation des formes, des corps et du mouvement. Le logo officiel du Bauhaus conçu par Schlemmer en 1921, avec des variantes en 1922-1923 lors de la transition « constructiviste», est un visage stylisé, géométrisé, jouant sur les contrastes noir-blanc, sur la spiritualité sous-jacente d’un œil carré en forme de fenêtre, préfigurant les unités standard métallisées de la verrière de Dessau. Cet Homme nouveau, bien accordé à l’architecture de béton, fait penser à la statuaire grecque de Winckelmann. Der Tänzer [Le Danseur], sans doute un autoportrait idéalisé de 1923, éclatant de blancheur, et une photographie de 1926 du projet Raumtanz [Danse de l’espace] résument l’idéal humaniste de Schlemmer : gestes retenus, précision quasi mécanique rehaussée par les horizontales, les verticales et les obliques, têtes rasées ou masquées, corps indifférenciés, standardisés, anonymes, dans des costumes et des décors eux-mêmes stylisés ou symboliques. Un architecte-démiurge préside à ce monde homogène, égalitaire et universel. Fasciné par les foules, par les individus qui fusionnent dans le « Grand Tout », Schlemmer, dans son « Ballet mécanique » de 1917, juge exaltante la gymnastique des stades et des parades militaires : ces exécutions géométriques démontrent que « l’homme est la mesure de toute chose » (Héraclite). Au Bauhaus, il consacre son cours à l’Homme, étudié dans une perspective encyclopédique digne de la Renaissance. Iveta Slavkova compare une de ses planches pédagogiques de 1928, Mensch im Ideenkreis [L’Homme dans le cercle des idées], avec le célèbre Homme de Vitruve de Léonard de Vinci. Un coureur, saisi de profil en pleine action, abstrait et stylisé, lévite harmonieusement dans un cercle entouré d’inscriptions correspondant aux grandes orientations de l’enseignement de Schlemmer : la biologie, la forme, la philosophie, l’esthétique et l’éthique. La perfection géométrique des corps dans ces deux œuvres, leur architecture cosmique, expriment une vision transcendée de l’homme. Mais il y a une grande différence : le rapport entre corps et esprit, dialectisé chez Léonard de Vinci, est symbolisé par le nombril qui, libéré de sa double connotation négative, chrétienne et platonicienne, est la preuve du vivant, du viscéral et de la sexualité. Schlemmer, en optant pour l’abstraction, pour l’esprit contre la chair, pour la perfection mathématique des proportions, ignore une telle complexité dialectique. Sa spiritualité renvoie à Jakob Böhme et à la figure de l’androgyne, antithèse de « l’homme mortel sexué » de Léonard de Vinci. L’homme de Schlemmer est une « figure d’art » (Kunstfigur), une représentation débarrassée de toute contingence biologique. Les lois mécaniques du monde industriel s’introduisent dans le corps humain. Cette esthétisation systématique de la vie ainsi que le nationalisme mystique de l’artiste, héritier du « völkish », expliquent que le salut nazi et le svastika se soient immiscés subrepticement dans certaines de ses œuvres décryptées par Iveta Slavkova, qui refuse cependant d’accuser d’enrégimentement un artiste qui s’insurgea à plusieurs reprises contre le nazisme, tenta de raisonner Goebbels et s’arrêta de peindre entre 1933 et 1935. De là à occulter ses ambiguïtés, comme l’ont fait certains de ses historiographes, il y a une marge… Schlemmer incontestablement, comme les Futuristes, a contribué à l’idéologie totalitaire par sa simplification et son esthétisation de l’Histoire. Les corps déchiquetés sur les champs de bataille ont retrouvé forme sur la scène du Bauhaus, nouvel espace de l’utopie à partir de 1921. Schlemmer y prolongeait les grands principes scéniques, débarrassés de leur expressionnisme mystique, de Lothar Schreyer, premier maitre de l’atelier théâtre du Bauhaus : refus de la narration, costumes abstraits, gestes mécaniques d’acteurs-marionnettes hermétiques à l’Histoire. Dans son célèbre Ballet triadique, monté en 1922, les préoccupations plastiques excluent définitivement la psychologie. Le chiffre trois règne sur les couleurs primaires et les formes géométriques mises au service d’un modèle social harmonieux. Iveta Slavkova dévoile pas à pas l’étrange complexité de cette œuvre qui exalte un Homme en symbiose avec les lois éternelles de l’art et celles du monde industriel. Inspiré par la marionnette romantique de Heinrich von Kleist et la « surmarionnette » d’Edward Gordon Craig, Schlemmer donne à voir des corps silencieux, « libérés » par le « dressage », comme l’a expliqué Éric Michaud, protégés des horreurs de la guerre et des maux de la République de Weimar par leur rigueur de machine. La « déshumanisation » des marionnettes, qui n’est pas dans son principe « antihumaniste », au contraire – l’homme domine la machine et celle-ci peut l’aider à son amélioration au profit du Grand Tout – a été interprétée diversement par les metteurs en scène ultérieurs. Les sociologues, quant à eux, ont analysé comment, à force de nier la peur du morcellement, le désir totalitaire l’a importé en Allemagne entre les deux guerres. Les traumatismes historiques ont été recouverts par des effigies d’hommes dominateurs, effrayés par les troubles de la psyché, du « devenir femme » et de la chair, dans un corps-machine sous contrôle absolu. Ces « idoles humanistes modernes » ont échoué à réparer le massacre et à protéger l’avenir…

Épilogue : Réparation, Rédemption, Devenir

La déshumanisation comme résultat d’un projet humaniste est l’étonnant paradoxe entretenu conjointement par le Futurisme et la Bauhaus. Mais tandis que le Futurisme, thuriféraire de la guerre, misogyne, raciste et anti-démocratique, faisait allégeance à une cruauté qu’il pensait inhérente à l’homme et à la créativité, le Bauhaus s’inscrivait globalement dans une tradition bourgeoise, altruiste, socio-démocrate, hostile à la violence. Le Futurisme aspirait à la guerre comme moyen de réalisation de soi tandis que le Bauhaus y voyait un mal nécessaire, une épreuve à traverser. Mais les deux mouvements se sont finalement rejoints : tous les acteurs du Bauhaus ont eu partie liée avec la guerre, de près ou de loin, et certains ont pactisé avec un pouvoir totalitaire ; à cette différence près que la domination du peuple par l’artiste signifiait, pour le Bauhaus, une réconciliation des individus avec leurs désirs profonds et leur « vraie » nature, souvent inconnus d’eux…

Le mouvement du « retour à l’ordre » des années 1920 prétendait que revenir à l’humanisme traditionnel ferait oublier la barbarie d’une époque. La guerre avait été la parenthèse nécessaire pour renouer avec un essentiel en perdition… « La guerre finie, tout s’organise, tout se clarifie et s’épure » écrivent Le Corbusier et Amédée Ozenfant dans Après le cubisme (1918). De fait, plusieurs avant-gardes perpétuent après la guerre le mysticisme de l’Homme nouveau. Le Néo-plasticisme de Mondrian considère que le spiritualisme et l’abstraction ont vocation à révéler la profondeur dernière des choses et la nature authentique de l’homme. Les constructivistes russes développent un projet humain totalisant, véhiculé par le communisme et un artiste démiurge qui recompose les formes et s’allie avec la production industrielle. Les similitudes sont grandes entre le constructivisme russe et le design coopératif de Hannes Meyer…

Les dernières pages d’Iveta Slavkova contrebalancent tout le reste de l’ouvrage. Il y est question en effet de Dada et du Surréalisme, ces deux avant-gardes qui, au contraire du Futurisme et du Bauhaus, ont déclaré leur intention d’en finir avec l’humanisme, cause ultime de la Grande Guerre. L’auteure nous propose un riche survol de textes, d’œuvres ou de manifestations dadaïstes, à Zurich, Paris ou en Allemagne, de Tzara, Arp, Picabia, Huelsenbeck ou Hausmann, qui clament haut et fort leur haine de l’humanisme, de la Renaissance, des Lumières, leur irrespect de la culture, de la raison, du langage construit et de toute idéologie totalisante. Dada ne veut rien, ne croit en rien, n’a pas de programme. Les dadaïstes célèbrent le culte du moi éclaté, de l’inconscient primitif, de la multiplicité fondamentale de l’Être. Ils revendiquent le cosmopolitisme et crient leur haine du nationalisme. Regardant l’horreur de la guerre en face, la nommant, la dénonçant, ils tirent parti de l’art non pour « réparer l’Homme » mais pour engager un grand travail de déconstruction énoncé dans tous leurs manifestes, à commencer par le Manifeste Dada 1918 de Tristan Tzara. Ces manifestes cultivent la dérision sarcastique, le blasphème et la destruction des formes (poésie phonétique, collage, assemblage). Le célèbre photomontage de Hausmann, ABCD (Portrait de l’artiste), de 1923-1924, scruté en détail, est une antithèse absolue du Danseur de Schlemmer. Tout y est : visage loufoque à la bouche grande ouverte, criant ou hurlant de rire, corps morcelé, mise en page éclatée, lettres surdimensionnées, fragments de papier, billets de banque et tickets, morceaux de ciel étoilé, utérus scientifiquement dessiné et pénis perforant une revue futuriste, évocation de sons discordants et de violence, etc. Les surréalistes à la suite de Dada manifesteront leur dégoût d’une conception de l’art dont les horreurs de la guerre avaient aboli le sens. À la suite de Breton, ils postulent que « l’homme n’est peut-être pas le centre, le point de mire de l’univers ». L’antihumanisme est relayé, après la deuxième guerre mondiale, par de nombreux philosophes ou écrivains, mais ce dernier chapitre accorde une place particulière à la déconstruction selon Foucault et Deleuze, à leur remise en question de la centralité de l’humain et du sujet. Deleuze oppose l’ambition totalitaire du Futurisme à la volonté chaotique de Dada, qui tire sa vitalité des « machines désirantes » animant un individu toujours autre que lui-même.

On ne peut que remercier Iveta Slavkova de nous prévenir en note que l’antihumanisme de Dada et du surréalisme est une problématique qui sera abordée dans un livre futur. Celui-ci semble en effet indispensable pour démontrer que les avant-gardes hostiles à une restauration humaniste illusoire ont contribué, mieux que le Futurisme ou le Bauhaus, à libérer l’avenir…


Position de thèse de Iveta Slavkova

https://melusine-surrealisme.fr/wp/wp-content/uploads/2020/07/Slavkova_Position.pdf

 

 

 

 

Des envois à la pelle au vent, par Georges Sebbag

Des envois à la pelle au vent

par Georges SEBBAG

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Henri Béhar, Potlatch André Breton ou La cérémonie du don, éd. Du Lérot, 2020, 560 p.

L’ouvrage d’Henri Béhar recense les envois qu’André Breton a apposés et signés en tête de ses livres et qu’il a adressés à ses proches et à ses amis, à des écrivains et à des artistes, à des critiques littéraires ou à des collectionneurs. Il rassemble aussi les envois autographes que de nombreux auteurs ont adressés à André Breton. Lorsque les dédicaces sont réciproques, on assiste parfois à une partie de ping-pong, ou bien s’y célèbre, comme l’affirme Henri Béhar, une cérémonie de potlatch, qualification sur laquelle nous reviendrons. La pêche aux E. A. S. (Envois Autographes Signés) a été fructueuse. Parmi les 1 750 volumes qui ont circulé entre Breton et quelque 448 personnes, il faut retenir le chiffre de 700 exemplaires dédicacés par le seul André Breton. Ce répertoire de dédicaces est établi notamment à partir du catalogue de vente de 2003 de la bibliothèque du 42, rue Fontaine ainsi que de divers catalogues de libraire ou de vente publique, où sont de plus en plus monnayés les envois d’André Breton et autres célébrités.

Le livre est agréable à feuilleter : le papier est solide, la maquette claire, le format conséquent,  les envois sont correctement reproduits. On peut d’ores et déjà faire l’hypothèse qu’une future édition, qui ratisserait encore plus large, atteindrait facilement les 1 000 pages ou davantage. Cette profusion de dédicaces dans le commerce littéraire n’est pas nouvelle. Mais elle se hisse à un sommet chez les surréalistes qui ont su mettre en pratique un esprit collagiste, sur le plan formel (cadavre exquis, par exemple), sur le terrain passionnel (formation de duos, trios, quatuors au sein du groupe) et dans le domaine temporel (hasard objectif, coagulation de durées automatiques). Dans l’ensemble, on ne peut s’empêcher d’admirer l’expression poétique et lyrique des envois de Breton, alors que dans l’autre sens, nombre d’envois déférents frisent le conventionnel.

La première leçon de cette masse d’envois provient de certains échanges, qui rompent avec la légende d’un Breton maniaque de l’exclusion. Sans même faire appel à leurs échanges épistolaires, on découvre qu’après 1945, les rapports d’André Breton avec Georges Bataille, Michel Leiris ou Roger Caillois sont au beau fixe. Les thuriféraires de ces trois derniers auteurs qui depuis des décennies ont brossé le tableau d’une guerre perpétuelle entre leur protégé et le surréaliste Breton en auront pour leurs frais. Premier échantillon : « à Georges Bataille, l’un des seuls hommes que la vie ait valu pour moi de connaître. André Breton » (Arcane 17, 1947) ; « À André Breton, avec lequel, je n’ai jamais cessé d’être uni profondément au-delà des amitiés faciles. » (Les Larmes d’Eros, 1961). Deuxième échantillon : «  À André Breton, ce livre qui lui revient de droit avec l’amitié de Michel Leiris. » (Nuits sans nuit, et quelque jours sans jour, 1961). Troisième échantillon : «  À Roger Caillois / – à nos divergences près / À mes yeux peu de chose  / en vive estime / et affection / André Breton » (Manifestes du surréalisme, 1955) ;  « Pour André Breton ce livre où il est souvent cité avec la fidèle amitié de R. Caillois » (Art poétique, 1958). S’il y a des exclusives chez Breton, elles sont plutôt rares ; elles concernent Aragon après 1932 et Éluard après 1945. À propos de ce dernier, Béhar a reproduit à juste titre une liste destinée à un libraire rédigée par Breton un mois après la mort de son ancien ami. Cette liste détaillait vingt-trois livres offerts par Éluard jusqu’en 1938, le plus souvent des tirages de tête comportant des envois plus mirifiques les uns que les autres.

Deuxième leçon : si les envois de Breton, qui ont souvent une triple fonction (expression poétique, évocation de l’ouvrage et inclusion du destinataire), peuvent nous informer sur la geste surréaliste, ils sont très loin d’égaler les lettres où Breton peut déployer à son gré ses désirs, ses émotions, ses idées et son talent ; il est rare qu’on puisse y déceler un propos ou un aveu franchement inattendus.

Troisième leçon. Rappelons que, le 11 mars 1928, Breton s’envole pour Ajaccio, où il compte surprendre Suzanne Muzard qui est alors avec Emmanuel Berl ; pour justifier sa visite, il demande à Suzanne de l’autoriser à lui dédier Nadja qui va bientôt paraître. Si l’on s’attache aux dédicaces de volumes en entier, précisons que « Les Champs magnétiques sont dédiés à la mémoire de Jacques Vaché » par Breton et Soupault, que Clair de terre est dédié « Au grand poète / SAINT-POL-ROUX / À ceux qui comme lui / s’offrent / LE MAGNIFIQUE / plaisir de se faire oublier », que Ralentir travaux est dédié par Breton, Char et Éluard « À Benjamin Péret » et que Le Revolver à cheveux blancs est dédié  « À Paul Éluard ». Il importe de comprendre la différence radicale entre les dédicaces imprimées et rendues publiques et les envois autographes à usage privé. Il est étonnant qu’Henri Béhar ne soit pas attaqué à la question des dédicaces dont l’offrande publique et le rôle stratégique permettent de mieux appréhender le problème des envois qui, eux, ne sont portés à notre connaissance qu’à l’occasion et de façon tardive. Car Breton s’est préoccupé très tôt de la question des dédicaces. Le 29 décembre 1920, il note ceci dans son Carnet : « B. Péret me dédie un poème : Memento. On m’a ainsi dédié : Reverdy Près de la route et du pont, Soupault Je mens, Tzara Noblesse galvanisée, Picabia Dada philosophe, Éluard Simples remarques et Influences, Paulhan La Mauvaise pendule et la première version de La Guérison sévère, Pansaers un poème, Ungaretti un poème. Ce doit être tout. Aragon ne me dédiera pas Anicet bien que Soupault le lui ait demandé. » L’échange des dédicaces est particulièrement répandue chez les dada-surréalistes. Il ne faut pas seulement y voir un renvoi d’ascenseur. La circulation des noms dans les œuvres des uns et des autres ne fait que poursuivre la pratique opérée par Breton dans son recueil Mont de piété. Ces emprunts et ces reconnaissances mutuelles, au même titre que l’écriture plurielle ou l’action collective, sont des manifestations typiques du collagisme surréaliste. Il y a tout un jeu de dédicaces entre les dada-surréalistes nommés Breton, Aragon et Drieu mais aussi entre les vieux amis Berl et Drieu qui, de février à juillet 1927, rédigeront à deux une série de cahiers intitulés Les Derniers Jours. Le jeu des dédicaces témoigne de toutes sortes d’échanges nourris. En mai 1922, André Breton publie dans Littérature « L’année des chapeaux rouges », qu’il dédie à Pierre Drieu la Rochelle. Ce long et beau texte sera repris à la fin de Poisson soluble. En 1924, c’est au tour d’Aragon de dédier à Drieu son ouvrage Le Libertinage. En 1925, Drieu lui renvoie la pareille en lui dédiant L’Homme couvert de femmes. 1927 est une année charnière. Drieu dédie à André Breton « Le sergent de ville », une nouvelle de La Suite dans les idées et l’important essai intitulé Le Jeune Européen, où l’auteur, sensible à la décadence et allergique aux nations, en appelle à la création des États-Unis d’Europe. Une phrase du Paysan de Paris sert d’épigraphe à la seconde partie du Jeune Européen. De son côté, Berl dédie son roman La Route n° 10 à Pierre Drieu la Rochelle. En 1928, Drieu dédie Genève ou Moscou à Emmanuel Berl, tandis que Breton, qui aurait souhaité dédier Nadja à Suzanne Muzard, y renonce. En 1929,  le nouvel ami et associé de Berl s’appelant Malraux, c’est à lui qu’iront les faveurs de la dédicace de Mort de la pensée bourgeoise. En 1930, Berl conçoit ainsi sa dédicace de Mort de la morale bourgeoise : « À ma femme, à mes oncles, à mes tantes, à mes cousins, à mes cousines. » Suzanne Berl-Muzard fait désormais partie de la famille. L’année suivante, il récidive malicieusement à l’occasion de son essai  Le Bourgeois et l’amour : « À Suzanne, pour Suzanne ». Mais cette fois-ci derrière son épouse Suzanne, une deuxième, voire une troisième Suzanne, semblent se profiler.

Quatrième leçon. En 1931, Breton publie sans nom d’auteur le poème L’Union libre, qui exalte toutes les parties du corps de Suzanne Muzard[1]. Il nous paraît particulièrement oiseux d’affirmer que la « femme » de L’Union libre est purement imaginaire. Sous prétexte que Breton a dédicacé après coup L’Union libre à Marcelle Ferry puis à Élisa Breton, José Pierre n’hésite pas à conclure que Suzanne Muzard n’est pas l’inspiratrice du poème mais que L’Union libre est « un hommage à la femme en général[2] ». Il est surprenant qu’Henri Béhar lui emboîte le pas. Dans le premier envoi, Breton proclame que Marcelle est devenue son amante, sa femme : « À Marcelle, / ma femme ici prédite, / L’UNION LIBRE / la liberté continuant à n’être / que la connaissance de la nécessité  / André Breton ». Dans le second envoi, André justifie comme il peut, par le voyage d’Élisa en France en 1931, le fait que la Chilienne deviendra son épouse, sa femme : « “Ma femme à la chevelure…” / c’était donc toi / mon amour / aussi vrai que je ne lui donnais / alors aucun visage / et qu’en ce début de 1931 / tu venais en France / pour la première fois / André » (Poèmes, 1948). Quand il dédicace L’Union libre vers 1933 et vers 1948 à deux femmes aimées, il n’entend pas détruire l’amour qu’il a eu pour Suzanne Muzard. Au contraire, cet amour antérieur lui sert de tremplin. Quant au déni du visage de Suzanne, il s’agit d’un tour dialectique dont Breton est familier : comme Nadja annonçait Suzanne, à son tour le poème dédié à Suzanne coïncide avec la visite annonciatrice d’Élisa à Paris. À ce compte, le poème du corps sensuel et glorieux de Suzanne contiendrait en germe toutes les beautés des femmes aimées à venir – Marcelle, Jacqueline et Élisa.

Cinquième leçon. L’interprétation générale donnée par Béhar aux envois qu’il a recueillis est loin d’être adéquate. Rappelons que le potlatch, selon Marcel Mauss, est une cérémonie ostentatoire, au cours de laquelle les richesses accumulées par une tribu sont partagées et consumées avec une tribu rivale, qui à son tour relevant le défi accumulera des biens encore plus somptueux, et ainsi de suite ; c’est à qui acquerra le plus de prestige dans une accumulation destinée à une pure dépense. Le potlatch est un « phénomène social total », festif et collectif, qui s’exprime au grand jour. Il n’est pas plus adaptable aux dédicaces imprimées mettant en jeu des individualités qu’aux envois autographes qui relèvent plutôt d’une cérémonie secrète et intime.

Sixième leçon. Il faut féliciter Henri Béhar pour les notices brèves et topiques consacrées aux 458 auteurs ou destinataires d’envois autographes. À toutes ces personnes, il faudrait ajouter André Cresson, le professeur de philosophie d’André Breton, qu’on a présenté à tort comme un anti-hégélien. Dans une lettre inédite du 4 janvier 1932, Cresson remercie Breton de lui avoir envoyé Les Vases communicants : « Non seulement vous ne me “désespérez” pas. Mais je vous lis avec beaucoup d’intérêt et d’amusement. Ce que vous dites des rêves me paraît plein de suggestions dont la valeur psychologique est incontestable. Et l’analyse de votre action dans une sorte de demi-rêve éveillé me paraît très véritable. / Seulement, il y a une chose qui m’étonne chez vous. Je comprends que la société bourgeoise vous dégoûte. Elle me dégoûte aussi. Mais ce que je ne comprends pas c’est l’amour que vous manifestez pour le régime communiste. Qu’on soit libertaire, anarchiste, individualiste à outrance, cela, non seulement ne m’effraye pas, mais me paraît tout à fait sympathique. […] je me représente l’organisation communiste comme le pire des bagnes que l’humanité a pu rêver. »

L’ouvrage d’Henri Béhar est une somme, qui a exigé de la constance et de la persévérance. Tout amoureux d’André Breton, tout connaisseur du surréalisme, se doit de l’acquérir.

Mai 2020


[1] Voir Georges Sebbag, André Breton L’amour folie / Suzanne Nadja Lise Simone, Jean-Michel Place, 2004, p. 184 et p. 197-202. Lire en particulier la lettre d’Aragon à Suzanne Muzard du 23 novembre 1971 et la réponse de Suzanne du jour suivant, où les deux correspondants s’accordent pour dire que L’Union libre concerne exclusivement Suzanne.

[2] André Breton, Œuvres complètes, II, pp. 1317-1318. José Pierre cite en outre une lettre à Jacqueline Lamba du 4 septembre 1939 ; son épouse se trouvant à Lyons-la-Forêt, Breton lui demande qu’elle lui parle de « ce beau pays qui est après tout celui qui m’a inspiré L’Union libre pour toi que je ne connaissais pas encore. »

Front Noir, qui n’est pas ce que l’on veut y voir*

Front Noir, qui n’est pas ce que l’on veut y voir*

par Louis Janover et Maxime Morel

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               Il est des revues ou des groupes de discussion qui sont comme les révélateurs des questions que se posèrent ceux qui, à tel moment de l’histoire, se tournaient vers la poésie et les avant-gardes pour y découvrir la dernière des vérités. Qui d’entre eux aurait pu ne pas s’interroger sur ce que devenait le surréalisme, un mouvement qui dès l’origine revendiquait un « non-conformisme absolu » ? Aussi, réentendre aujourd’hui la parole de ces réfractaires fait resurgir à la mémoire tous les objets de discussions et de discorde, tout ce qui a traversé ce courant de pensée et cette sensibilité. Voici les directions qui auraient pu ou dû être prises, les raisons pour lesquelles elles ne l’ont pas été et qui restent cependant en suspens alors que l’on peut croire cette histoire définitivement classée.

Front Noir, revue née d’une réflexion collective sur le surréalisme et le marxisme, est l’expression de cette remise en cause, à un moment crucial de l’histoire du surréalisme, quand plus rien des conflits que le groupe avait dû affronter  ne paraissait se rapporter à tel passage de la lettre ouverte que René Daumal adressait à André Breton : « Prenez garde, André Breton, de figurer plus tard dans les manuels d’histoire littéraire, alors que si nous briguions quelque honneur, ce serait celui d’être inscrits pour la postérité dans l’histoire des cataclysmes. » N’est-ce pas pourtant le même problème qui toujours taraude ceux que ne sauraient satisfaire le choix de la postérité, car l’honneur, aujourd’hui, c’est d’être inscrit dans les manuels d’histoire littéraire et de défendre ce et ceux qui ont permis cette entrée dans l’histoire. Le surréalisme s’écrit en lettres littéraires dans les livres, et le cataclysme reste loin en arrière, comme marque d’origine.

Cette inversion est le secret des prises de position de l’après-guerre. Le classement définitif est alors établi, et tous les problèmes qui se posent au groupe renvoient en fait aux polémiques et aux décisions de l’avant-guerre, et il suffit de s’y rapporter pour comprendre les raisons d’une intégration annoncée dans les faits et toujours démentie en parole. L’art surréaliste devient après-guerre la réponse à toutes les remises en cause, et le surréalisme va désormais prendre place comme école dans la chronologie, sans susciter  aucun étonnement. De la même manière, la révolution reste mesurée à l’aune d’Octobre, avec Trotski comme figure centrale et référence obligée, en dépit de la répression de Kronstadt. Qu’en est-il désormais de l’exigence originelle inscrite dans l’histoire comme acte de naissance et témoignage d’un refus qui ne fait grâce à aucune victoire ? Pierre Naville n’avait-il pas averti : « Notre victoire n’est pas venue et ne viendra jamais. Nous subissons d’avance cette peine. » Ce qui est au cœur de Front Noir faisait réapparaître la face cachée du refus, refus de cette victoire du surréalisme et d’Octobre.

Le compte-rendu que nous offre Jérome Duwa est comme l’illustration de la lecture à laquelle l’histoire du surréalisme est confrontée en dépit ou grâce aux pyramides d’études qui lui sont consacrées. La réédition de textes et documents parus dans Front Noir de 1963 à 1967, à la veille de Mai 68, date au symbolisme marquant, fait entrer comme un rai de lumière dans la montagne de l’hagiographie triomphante : toutes les questions qui avaient été posées puis écartées sont reprises au grand jour et apportent la preuve que l’interrogation critique soulevée par la revue était non seulement justifiée, mais qu’elle reste aujourd’hui encore centrale. Comment et pourquoi de la Révolution surréaliste, ce moment où par sa seule présence le mouvement définit son principe d’avenir et ce qu’il ne pouvait être, est né le surréalisme réellement existant, à contresens de ce à quoi elle aspirait et voulait être ?

Paradoxalement, dans son effort pour contourner les problèmes mis en lumière par Front Noir, Jérome Duwa fait réapparaître l’importance de cette interrogation. Il tourne autour de tous les points névralgiques, écarte les obstacles par allusion, mais pour désigner ce dont il nie l’importance le voilà obligé de se rapporter à ce qui a donné naissance à Front Noir, la négation par le groupe surréaliste des principes éthiques qui ont fondé son existence et  défini les contours de la révolution surréaliste. Voyons à quel détournement réducteur se serait livré Front Noir : « L’avant-garde fonctionne dans une logique de dépassement (le nouveau et le scandale) : certes, les surréalistes ont contesté cette réduction dès 1924, puisque Benjamin Constant est déjà surréaliste en politique ou Chateaubriand dans l’exotisme, etc. Qu’importe. »  Qu’importe en effet ce que fut Benjamin Constant en politique, qu’importe que la logique du dépassement consiste justement à inscrire les auteurs du passé dans une généalogie destinée à classer dans l’histoire celui qui établit la liste. L’on pourrait parler d’humour noir quand pour montrer que le surréalisme est resté fidèle au rapport poésie-révolution l’auteur nous renseigne : « C’est pourquoi Breton se tourne vers Fourier depuis son exil américain. C’est pourquoi Péret parle d’abandonner le terme de surréalisme depuis son exil mexicain. » On peut en effet s’interroger sur la place de cet « exil américain » dans l’histoire du surréalisme, mais il ne renverrait pas forcément à Fourier et à l’abandon du terme de surréalisme évoqué par Péret depuis son exil mexicain. Mais qu’est-ce au juste qui était arrivé à la fin ?

Ainsi, toutes les questions auxquelles Front Noir s’est efforcé de répondre et de mettre en perspective n’étaient autres que celles déjà posées par la Révolution surréaliste. Jérôme Duwa est donc contraint de revenir à ce qui a fait le surréalisme et qui explique ce qu’il a été et ce qu’il n’est pas devenu, et il le fait de manière à légitimer de manière détournée les positions prises par le groupe en opposition avec ses principes d’origine. Le surréalisme ainsi présenté n’a pas d’autre histoire que celle qu’il nous est donné de voir à l’arrivée, quand Jean Schuster définit sa position politique. Toute cette évolution n’est que l’illustration du déterminisme historique des avant-gardes : la finalité inscrite dans le départ exclut par avance toute discussion sur la possibilité d’une évolution autre. C’est pourquoi figure en exergue d’une plaquette de Front Noir qui fut reprise dans les Études de marxologie la phrase de  Sainte-Beuve : « Il y a une infinité de manières différentes dont une chose qui est en train de se faire peut tourner. Quand elle est faite, on n’en voit plus qu’une. »

Mais justement, tout sera fait pour qu’il en soit ainsi de la chose surréaliste. Quelles sont les autres possibilités qui s’ouvraient au surréalisme et qui ont été refoulées pour laisser à l’ « une » des faces tout l’espace à venir ? On cherchera en vain ce que signifient les exclusions qui façonnent le surréalisme et dont le Second Manifeste est l’illustration, qui étrille, avec d’autres, Panaït Istrati, Naville et Artaud, bien entendu. Cette divergence est mise en lumière par l’exclusion d’Artaud, et par la présence du Grand Jeu qui imprime à la sensibilité poétique cette dimension incommensurable, absolu poétique dont Roger Gilbert-Lecomte donne la profondeur, et dont la Révolution surréaliste rendit un temps vivante la promesse.

Tout ce qui gêne le surréalisme d’après-guerre est ramené à un détail dans son histoire, ce qui en fait un bloc sans histoire. Rien n’est dit non plus par Jérome Duwa sur le socialisme de conseils, sur ce qu’il a signifié, dans son rapport à la pensée marxienne, comme critique de classe du marxisme de parti et sur le rôle que Front Noir a joué dans la démystification des rapports marxisme-surréalisme. Rien non plus sur la fonction de classe du parti bolchevique et sur la place que Trotski a occupé dans la formation du mythe d’Octobre, à la racine de la contre-révolution qui s’est développée sous l’égide des partis communistes, mais pas seulement, la IVe Internationale prenant sa part dans la confusion destinée à  rendre inintelligible la pensée d’émancipation sociale que portait Rosa Luxemburg, Paul Mattick, Pannekoek…, comme un courant poétique resté fidèle à la Révolution surréaliste.

« Il est vraisemblable que les surréalistes signant et diffusant le tract Hongrie soleil levant en 1956 ou allant à Cuba en 1967 s’estimaient dans le sens de la révolution, même si leur espoir en la liberté n’était pas dénuée d’un certain pessimisme. » Les surréalistes ? Mais qui, en vérité ? Il est vraisemblable aussi que les compagnons de route et signataires de tracts en faveur de l’URSS s’estimaient dans le sens de la révolution et du communisme, ce qui justifie précisément l’analyse par Front Noir des régimes nés de la dictature du Parti unique et d’une certaine intelligentsia, pointe pensante d’un stalinisme révisé, à laquelle il n’est fait aucune allusion, et pour cause : elle permet de définir pourquoi ceux qui allaient dans le sens du tract sur la Hongrie cherchaient encore la voie de la révolution alors que ceux qui allaient vers Cuba, Etat bien installé sur les bases totalitaires, allaient dans le sens de la contre-révolution. Ce que met en lumière une analyse fondée sur des critères de classes telle qu’on en retrouve les éléments que Front Noir, alors que le problème du stalinisme n’est pas même effleuré par Jérôme Duwa, puisqu’il suffit à ses yeux d’estimer pour aller dans le bon sens.

On n’en saura pas davantage sur le régime de Castro et l’attrait exercé sur l’intelligentsia déstalinisée par ce totalitarisme exotique qui justement ramena l’avant-garde radicale dans la sphère de la nouvelle petite-bourgeoisie intellectuelle. Hormis une phrase glanée çà ou là, tout référence est absente à l’idée qu’expose Front Noir sur la dictature exercée par Castro — alors qu’un texte de J. Hartley ne laisse plus rien d’essentiel à découvrir. De même, rien n’est dit de précis sur l’article de Sédition qui a été la seule grande mise en garde appelant le surréalisme à revoir sa copie par rapport au point de vue qui faisait répondre le mouvement à l’appel de l’intelligentsia désormais libérée du corset orthopédique de la morale bourgeoise. Rien d’important pour qui ne veut pas voir ! Ce qui n’aurait été qu’une « sédition provinciale » selon José Pierre sera le dernier avertissement avant le tomber de rideau. Et la « Lettre ouverte au groupe surréaliste » montre quels acteurs s’avançaient désormais vers le devant de la scène.

À titre de révolte contre les détournements auxquels le surréalisme a été soumis après la mort d’André Breton, pourquoi ne pas citer l’intervention d’une surréaliste, Nicole Espagnol,  membre du mouvement depuis de nombreuses années. Dans une brochure ronéotée, « Défauts, faux et usage de faux », de décembre 1990, elle nous offre un florilège des prises de position de Jean Schuster, qui, depuis le Manifeste dit des 121, incarnait la ligne politique du mouvement. Charge accablante, et qui reste un témoignage moralement incontournable, bien qu’il y manque la pointe d’analyse critique qui montrerait comment et pourquoi a pu avoir lieu ce basculement[1].

Tout ce dont il est question et pas question dans l’article de Jérôme Duwa nous apporte la preuve par omission que la lecture de Front Noir nous renseigne sur ce qui est occulté dans le passé du surréalisme, et l’histoire tout court, et ce qu’il convient de remettre au jour pour comprendre notre société ; de même qu’il faut répondre aux questions que s’est posées Front Noir pour surmonter l’aporie du surréalisme et le renversement qui s’est opéré dans son histoire. Et quand l’importance des textes et auteurs réunis dans Front Noir ne peut être mis en cause, on ne trouve aucun élément permettant de montrer ce que signifie cette critique des milieux intellectuels dont le surréalisme faisait désormais partie.

Selon Jérôme Duwa, pour Louis Janover, « le rôle de l’intellectuel au service du socialisme de conseils » serait celui d’un « éducateur du mouvement ouvrier (aujourd’hui introuvable ou largement délocalisé) apportant des “ éléments de culture ” (p.53) contre le décervelage institué par la société, entendons l’Ecole. […] Le risque à courir, que n’aborde pas Front Noir, reste dans ce cas celui de la violence dans son rapport complexe à la justice et à la terreur ». Mais c’est justement ce rapport porté par le stalinisme et ses succédanés qui est au cœur de la réflexion de Front Noir et que n’aborde pas un instant Jérôme Duwa quand il parle, sur le mode quasi anecdotique, de certaines prises de position du surréalisme d’après-guerre, et du Manifeste dit des 121 alors que les auteurs du texte paru dans Sédition ciblent justement dans les luttes le pouvoir d’une bureaucratie dont on retrouve aujourd’hui encore les éléments dans les régimes en place dans les pays décolonisés. Ramener « le rôle de l’intellectuel au service du socialisme des conseils » défendu par Front Noir à celui d’ « éducateur » de la classe ouvrière relève d’une inversion totale du sens de cette critique, sauf à considérer ce qu’il en est, par exemple, de cette éducation dans la pensée proudhonienne. L’analyse de classe portée par les conseils montre que c’est le Parti centralisé qui prétend détenir la conscience de classe du prolétariat et d’en définir à son gré la finalité révolutionnaire. Les « éléments de culture » tirés par Front Noir de l’œuvre marxienne sont précisément destinés à faire apparaître le rôle « totalitaire » de cette conception.

Lisez Front Noir et lisez l’article de Jérôme Duwa en le rapportant aux positions politiques et artistiques du surréalisme, et vous pouvez comprendre d’où il nous faut partir aujourd’hui pour revenir à la Révolution surréaliste, et ce qui manque dans l’histoire du surréalisme et des avant-gardes d’après-guerre. Front Noir est de ce point de vue un révélateur et les réactions que provoque ce rappel à la mémoire en sont la preuve.

***

Pour mettre en perspective sa lecture de Front Noir, Jérôme Duwa se place d’entrée à distance philosophique, hors de portée de la critique : « […] me revient une réflexion d’ordre épistémologique sur la connaissance du passé humain ». Nous dirons pour notre part, et plus modestement, qu’avec ce texte nous revient à la mémoire une réflexion d’ordre politique sur la connaissance sociale et poétique du passé surréaliste qui nous éclaire sur ce qui doit être retenu de Front Noir et qui se rapporte à une idée de l’émancipation toujours aussi vivante — cette éthique du comportement révolutionnaire qu’on se plaît à confondre avec le jugement moral pour détourner le sens de la critique radicale qu’elle contient.

Louis Janover et Maxime Morel
Avril 2020

*Ce texte constitue une réflexion à propos de « “ Épochè ” et “ sympathie ”. En lisant Front Noir », article-compte-rendu de Jérome Duwa sur « Front Noir. 1963.1967. Surréalisme et Socialisme de conseils », paru dans La Revue des revues, n° 63, printemps 2020, p. 105-109.

— On peut lire sur le Site du Monde Libertaire la Présentation par Louis Janover au Salon de la revue du livre (12 octobre 2019) : Front Noir. 1963-1967. Surréalisme et Socialisme de conseils. Paris, Non Lieu, 2019, 22 €, site : editionsnonlieu. fr.


[1]Voir Louis Janover, « Le surréalisme entre le Rouge et le Noir », Le Monde libertaire, 4-10 janvier 1996. Nous renvoyons ici aux commentaires de José Pierre, qui n’a d’autre critère, pour la pertinence de son analyse, que ce qu’il veut entendre du silence ou des paroles d’André Breton : Tracts et Déclarations collectives, t. 2. 1940-1969, Paris, Le Terrain Vague, 1982, p. 231, p. 426 sq., p. 281.

 

Endre Rozsda, par Nathalie GEORGES-LAMBRICHS

Europe, n° 1091 mars 2020, p. 368-369

Françoise PY et José MANGANI (dir.) : Endre Rozsda (Éditions Mélusine).

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Le hasard a voulu que l’œil d’André Breton se posât sur les peintures d’Endre Rozsda, revenu définitivement en France en 1957 après vingt ans passés en Hongrie où il est né et où la renommée s’attacha à lui tout jeune homme, à peine terminées ses années de formation. C’est sur cette contingence qu’aujourd’hui, la nouvelle revue numérique, Mélusine, parie : entendant se vouer à l’approfondissement de la recherche sur le surréalisme sous toutes ses formes[1], elle consacre son premier numéro à Rozsda en publiant neuf textes, reprises des travaux de la journée d’étude du 10 mars 2018.

Ce numéro 1 de Mélusine dans sa version numérique[2]  est une manière de mobile virtuel, à l’image de Rozsda-et-sa-peinture. Divers et diffractés, les textes se répondent, enserrant un espace qui toujours les excède, mais pousse chacun dans sa logique, à fond : témoignages, analyses, rapprochements et voisinages, le souffle du surréalisme anime un portrait de l’artiste en neuf fragments, par Françoise Py, José Mangani, David Rosenberg, Adam Biro, Patrice Conti, François Lescun, Alba Romano Pace, Borbála Kálman et Claude-Luca Georges[3]; un portrait du « machiniste », tel qu’en lui-même il récapitule, pour sa part, le monde complexe de l’art dont il fut le contemporain et dans lequel il impose, après coup, une marque qui n’est pas sans infuser aujourd’hui par son art singulier tout un courant de peinture, à rebours des installations spéculatives tonitruantes, qui ne craint pas de faire entendre que le surréalisme n’a pas dit son dernier mot et met au travail des critiques, des amateurs éclairés et aussi des artistes contemporains qui éprouvent la nécessité de se situer par rapport à lui. Quelque chose résiste, dans l’œil du typhon, à l’image de son objet qui n’a justement pas d’autre image. La gageure est tenue. Les événements de la peinture européenne du XXe siècle revivent, la seconde moitié éclairée par les avant-gardes de la première, vis-à-vis desquelles Rozsda persévéra sur son erre sans en rien ignorer. Ainsi l’aperçoit-on sous un angle à chaque fois différent, par un détail en filigrane qui agit comme dans une lanterne magique et soudain, le focus nous permet de voir, dans une grande économie de gestes, Endre Rozsda « fou de peinture ».

Il peint à l’huile sur toile, chaque jour il peint les jours, leur dentelle, comme il pense et se souvient. Son enfance judéo-hongroise idyllique et monstrueuse enkystée au fond de l’œil, il ne cesse pas de peindre. La chose s’est décidée très tôt, il s’y est fait, sa vie durant, traversant les drames intimes et les accidents de l’histoire. Insensible aux outrages ? Sûrement non, mais décidément ailleurs, il a résolu de vivre comme il peint, au présent : il transpose, métamorphose, interprète, chiffre, voile, dévoile et révèle, où qu’il se trouve. Si regardeur il y a, il en décidera. Endre Rozsda est ses tableaux, il s’en sépare difficilement. Il admet dans sa solitude des amis, des amoureux, des complices. Ainsi sait-il où il est. Il a été jusqu’à ne se séparer de certains tableaux qu’à la condition que leurs acquéreurs attendraient sa mort pour entrer en possession de leur bien. Ceci est mon corps.

Il peint indifférent aux bruits du monde. Mais le silence de l’atelier est intense quand il présente son travail à des acheteurs potentiels. C’est à couper au couteau (pas ou très peu de couteaux par ailleurs dans la panoplie de Rozsda). Il résiste, il accueille ses semblables un par un, sans fard, chacun à ses risques, modèle, critique, galeriste, petit jeune, mondaine ou voisin. Il s’efface, il apparaît, il n’attend rien. Dans le silence de la nuit, c’est à Mozart ou à Bartók qu’est dévolu le pouvoir de faire taire les bruits du monde[4]  et à son rire de lui donner son épaisseur de joie, sa couleur, ses couleurs, et sa mélancolie.

Les contributeurs de ce numéro de Mélusine l’ont tous approché, fréquenté, directement ou par le truchement de ses proches, José Mangani en premier lieu qui fut son compagnon et qui compose avec les « fidélités plurielles » dont Breton faisait son attribut. Chacun a ainsi « son » Rozsda, tandis que lui peint à l’estime, seul à faire savoir ce qu’il refuse : le compromis vénal. Un peintre doublé d’un homme ayant cette éthique-là : chose rare.

Il y a les compagnons choisis, les lectures – Freud, Proust [5] –, il y a aussi la chance. Rozsda précoce, surdoué, connut des éclipses, mais il aura eu cette chance longue : André Breton dont non seulement l’œil – grâce à Simone Collinet, sa première femme, grâce aussi à Raymond Queneau qui avait épousé la sœur de celle-ci – s’est posé sur ses toiles et sur lui, mais aussi la plume, comme le rappelle Françoise Py dans sa présentation. Sut-il dès lors (nous sommes en 1957, il vient de passer la frontière pour se réfugier à Paris) que son œuvre lui survivrait ? En tout cas il n’a jamais refusé l’étiquette de « surréalisme » : elle le laissait libre de vivre comme il l’entendait. Il fut surréaliste et intraitable. Insupportable. Épris d’un humour abyssal, doublé d’une ironie tendre. Son inertie à lui ? C’est la peinture, toujours la peinture, sept jours sur sept, et sinon ce sont les dessins, c’est la photo, et ce sont les visites au Louvre. Telles, ses médiations, fort peu médiatiques. Il n’a pas de temps pour médire, il médite. Et distille des demi-mots, « à la recherche du temps ». C’est ainsi qu’il résiste, et fait l’air du temps s’arrêter à sa porte et se condenser en ce terme qui aujourd’hui l’installe dans la compagnie de ses pairs.

Peu à peu – Endre Rozsda est mort à la fin de 1999, comme il avait vécu, dans son siècle – une existence s’impose. Ses tableaux, un par un, se laissent regarder, commenter, ordonner. Des milliers de photographies n’ont pas sombré, formant le pendant, en majeure partie noir et blanc, de ses toiles peintes aux couleurs souvent vives ; et il y a, last but not least, l’accumulation de très nombreux dessins, matière d’expositions encore à venir.

C’est ainsi, dans l’esprit du surréalisme in statu nascendi, la logique d’une vie qui frémit dans chacun de ces morceaux ; une vie concentrée dans un œil, une main et, de manière tout à fait sensible, une oreille, aux aguets, transmutant en matière mate et muette le silence auquel elle tendait et retourne. Endre Rozsda a peint les passions, les fureurs du monde sans les aimer ni les redouter. Il en a fait son matériau et les a importées dans une zone où diffuse la lumière qu’il a appris à capturer non pour les dompter, car c’est impossible, mais pour les enchanter. Si la mort a empêché Patrick Waldberg d’écrire sur Rozsda le texte qu’il projetait, je crois ne pas le trahir – c’est le cas de le dire – en lui empruntant « la définition la plus simple que l’on puisse donner du poète », telle qu’il l’a formulée dans Les Demeures d’Hypnos[6] : « un enfant qui n’a pas trahi », pour la faire entrer dans l’atelier-Rozsda.

Nathalie GEORGES-LAMBRICHS


[1]. La revue Mélusine est publiée par l’Association pour la Recherche et l’Étude du surréalisme (APRES), présidée par Henri Béhar.

[2] Pour célébrer le vingtième anniversaire de la mort du peintre, l’association des Amis d’Endre Rozsda a imprimé ce numéro. Les informations à ce sujet sont disponibles sur le site de l’artiste https://www.rozsda.com

[3] Que le lecteur veuille bien, en un clic, consulter le sommaire pour s’engager dans la lecture dès qu’il en aura le loisir… https://melusine-surrealisme.fr/wp/?attachment_id=3225

[4] Cf. « Endre Rozsda et la musique », François Lescun, notamment p. 47.

[5] 5. Cf. l’étude de Patrice Conti p. 29-44, et je me permets – le Vinci de Freud et l’Elstir de Proust obligent –, de la lier à mon tour sur les textes de Ginette Michaux consacrés au regard proustien, et rassemblés dans ses Essais de psychanalyse lacanienne chez Erès en 2008.

[6] Éditions de la Différence, Paris, 1976, p. 483, cf. « Vasilije Jordan – Le poignard dans le souvenir ». Note de lecture