
LE GRAND JEU 2, printemps 1929
P.2
MISE AU POINT OU CASSE-DOGME
Si le Grand Jeu a voulu qu'en le regardant les hommes se trouvassent enfin en face d'eux-mêmes
CE FUT POUR FAIRE LEUR DESESPOIR.
Et aussitôt ceux qu'on retrouve toujours en pareille circonstance de fonder des espoirs (d'ordre « littéraire », n'est-ce pas?) sur le Grand Jeu. Cela s'appelle peut-être rendre le bien pour le mal. Ce serait du vaudeville, si ce n'était dégoûtant. Au moins la majorité est-elle d'accord, avec la plus entière mauvaise foi, pour faire semblant de croire qu'il s'agit en somme de distractions intellectuelles. Mais oui, faces de coton, nous inventerons pour vous distraire des sophismes qui rendent boiteux, des cercles vicieux d'où l'on sort sans tête, des petites constructions de l'esprit — si ahurissantes! - monstres de feutre branlant sur leurs pieds de cervelle, et même des oiseaux dont la queue en forme de lyre... (voir plus loin ce que nous pensons de l'Art). Rira jaune qui rira le dernier. Pour nous ôter le souci d'avoir encore, à l'avenir, à rectifier par des paroles de tels malentendus, une fois pour toutes nous précisons : Que nous n'espérons rien; Que nous n'avons aucune « aspiration » mais plutôt des expirations; Que, techniciens du désespoir, nous pratiquons la déception systématique, dont les procédés connus de nous sont assez nombreux pour être souvent inattendus; Que notre but ne s'appelle pas l'Idéal, mais qu'il ne s'appelle pas; Qu'il ne faut pas faire passer notre frénésie pour de l'enthousiasme. (Non, Madame, ce n'est pas beau, la jeunesse.) Que si, comme on l'a finement remarqué, nous sommes dogmatiques, notre seul dogme est
LE CASSE-DOGME.
Notez donc : DÉFINITION : « ... Le Grand Jeu est entièrement et systématiquement destructeur... » Maintenant nous faisons rapidement remarquer que le sens commun se fait du verbe détruire un obscur concept dont la seule exposition démontre le caractère absurde (fabriquer du néant en pilonnant quelque chose). Destruction, bien sûr, ne peut être qu'un aspect de transformation, dont un autre aspect est création. (Parallèlement, il faut enlever au mot créer son absurde schéma : fabriquer quelque chose avec du néant.) Bon. Il fallait bien en finir avec ces enfantillages. Nous sommes résolus à tout, prêts à tout engager de nous-mêmes pour, selon les occasions, saccager, détériorer, déprécier ou faire sauter tout édifice social, fracasser toute cangue morale, pour ruiner toute confiance en soi, et pour abattre ce colosse à tête de crétin qui représente la science occidentale accumulée par trente siècles d'expériences dans le vide : sans doute parce que cette pensée discursive et antimythique voue ses fruits à la pourriture en persistant à vouloir vivre pour elle-même et par elle-même alors qu'elle tire la langue entre quelques dogmes étrangleurs. Ce qui jaillira de ce beau massacre pourrait bien être plus réel et tangible qu'on ne croit, une statue du vide qui se met en marche, bloc de lumière pleine. Une lumière inconnue trouera les fronts, ouvrant un nouvel œil mortel, une lumière unique, celle qui signifie : « non! »; s'il est vrai que nier absolument le particulier, c'est affirmer l'universel, ces deux points de vue sur le même acte étant aussi vrais l'un que l'autre, puisqu'ils sont pris sur la même réalité (1).Cette réalité, qui n'est rien de formel, est essence en acte : conscience qui affirme et nie. L'essence universelle de la pensée est donc la négation de toute forme de pensée. Sans attribut distinctif, cette négation ne peut qu'être une. Et par elle seule les formes apparaissent; elles ne sont rejetées à l'existence distincte que cet par acte unique de la conscience qui les nie être elle-même. (Voilà - changeons un peu — pour que l'on puisse fonder des espoirs sur notre philosophie.)
Si les dogmes sont des formes de la pensée, la pensée universelle, qui est la vérité de tous les dogmes, est une négation de tous les dogmes. Et nécessairement notre pensée, qui veut être la pensée, doit remplir une fonction de casse-dogmes. Cette fonction présente deux aspects :
I. Elle est destructrice dans le domaine des formes : aucun dogme ne peut échapper à sa critique. Et cette menace n'est pas vaine, car nous sommes entourés d'hommes qui veulent saisir la vérité dans une forme en ne tenant que la forme. Un tel homme, en nous approchant, risque sa vie. Nous avons tout lieu en effet de supposer que le dogme qu'il affirme est lié aux formes des fonctions vitales. (Elles sont communes à tous les hommes; par une erreur fréquente, on les croit universelles alors qu'elles sont seulement générales; il y a donc beaucoup de chances pour que le dogme soit fondé sur des mouvements vitaux qui, plus que toute autre chose, peuvent être les fantômes de l'universel.) Notre fonction de casse- dogme s'attaquera par conséquent aux formes et à l'organisation de la vie humaine, lorsqu'il nous faudra faire apparaître le caractère relatif des formes de pensée qui sont leurs simples reflets.
II. Le second aspect du Casse-Dogme n'est plus DOGME mais CASSE et ne regarde que
SOI-MEME.
René DAUMAL.
Roger GILBERT-LECOMTE.
(1) Comme il nous est arrivé de désigner par le mot Dieu la réalité absolue et que nous ne voulons pas nous priver d'un mot sous prétexte qu'on en a fait les plus tristes usages, que ceci soit bien entendu : Dieu est cet état limite de toute conscience, qui est La Conscience se saisissant elle-même sans le secours d'une individualité, ou, si l'on veut, sans s'offrir aucun objet particulier.
ENQUÊTE
Au Nom du Grand Jeu, et dans un but bien défini, je demande à chaque lecteur :
Accepteriez-vous de signer le fameux pacte avec le diable ?
Pour éviter qu'on ne cherche là-dessous aucune arrière pensée ou volonté de créer des confusions, je précise les points successifs impliqués dans cette enquête :
1° L'idée d'un marché vous procurant toute puissance ou tout avantage qu'il vous plaît d'imaginer en échange de votre « âme » ou de votre « salut» ou de votre « vie éternelle » a-t-elle un sens pour vous? 2° Si elle a un sens, quel est-il ? 3° Cette signification du pacte étant définie, le signeriez- vous ou non? 4º Pourquoi?
René DAUMAL.
ARTHUR RIMBAUD
Fragment inédit du poème : Credo in Unam
(intitulé ensuite par Rimbaud Soleil et Chair) ; ces vers se placent dans la troisième partie du poème aussitôt apres le vers :
« — Le monde a soif d'amour : tu viendras l'apaiser !!!
O l'Homme a relevé sa tête libre et fière ! Et le rayon soudain de la beauté première. Fait palpiter le dieu dans l'autel de la chair ! Heureux du bien présent, pâle du mal souffert, L'Homme veut tout sonder, - et savoir ! La Pensée, La cavale longtemps, si longtemps oppressée S'élance de son front ! Elle saura Pourquoi !... Qu'elle bondisse libre, et l'Homme aura la Foi ! — Pourquoi l'azur muet et l'espace insondable ? Pourquoi les astres d or fourmillant comme un sable ? Si l'on montait toujours, que verrait-on là-haut ? Un Pasteur mène-t-il cet immense troupeau De mondes cheminant dans l'horreur de l'espace ? Et tous ces mondes-là que l'éther vaste embrasse, Vibrent-ils aux accents d'une éternelle voix ? — Et l'Homme, peut-il voir? peut-il dire : Je crois? La voix de la pensée est-elle plus qu'un rêve ? Si l'homme naît si tôt, si la vie est si brève, D'où vient-il ? Sombre-t-il dans l'Océan profond Des Germes, des Fœtus, des Embryons, au fond De l'immense Creuset d'où la Mère Nature Le ressuscitera, vivante créature, Pour aimer dans la rose et croître dans les blés ?... Nous ne pouvons savoir ! - Nous sommes accablés D'un manteau d'ignorance et d'étroites chimères ! Singes d'hommes tombés de la vulve des mères Notre pâle raison nous cache l'infini ! Nous voulons regarder : - le Doute nous punit ! Le Doute : morne oiseau, nous frappe de son aile... — Et l'horizon s enfuit d'une fuite éternelle ...
Le grand ciel est ouvert ! les mystères sont morts Devant l'Homme, debout, qui croise ses bras forts Dans l'immense splendeur de la riche nature ! Il chante.... et le bois chante, et le fleuve murmure Un chant pleinde bonhe ur qui monte vers le jour !... — C'est la Rédemption ! c'est l'amour ! c'est l'amour !...
Ces vers appartiennent à la collection de M. Jacques Doucet qui nous les a aimablement cammuniqués.
Lettre inédite d'Arthur Rimbaud
Charleville, 12 juillet 1871.
[Cher M]onsieur,
[Vous prenez des bains de mer], vous avez été [en bateau... Les boyards c'est loin, vous n'en] voulez plus, [je vous jalouse, moi qui étouffe ici!] Puis, je m'embête ineffablement et je ne puis vraiment rien porter sur le papier. Je veux pourtant vous demander quelque chose : une dette énorme, — chez un libraire, — est venue fondre sur moi, qui n'ai pas le moindre rond de Colonne en poche. Il faut revendre des livres : Or vous devez vous rappeler qu'en septembre étant venu - pour moi - tenter d'avachir un cœur de mère endurci, vous emportâtes, sur mon con-[seil plusieurs volumes, cinq ou six, qu'en Août, à votre] [intenti]on [j'avais apportés chez vous.] Eh bien! tenez-vous à F[lorise, de Banville,] aux Exilés du même? moi qui ai besoin d[e rétrocéder d]es bouquins à mon libraire, je serais bien content d[e ravoir] ces deux volumes; j'ai d'autres Banville chez moi; joints aux vôtres, ils composeraient une collection, et les collections s'acceptent bien mieux que des volumes isolés. N'avez-vous pas les Couleuvres? Je placerais cela comme du neuf! - Tenez-vous aux Nuits Persanes? un titre qui peut affrioler, même parmi des bouquins d'occasion. Tenez-vous à [ce] volume de Pontmartin? il existe des littérateurs [par ici qu]i rachèteraient cette prose. Tenez-vous a[ux Glan] euses? Les collégiens d'Ardennes pou[rraient debo]urs[er trois francs] pour brico[ler dans ces azurs là : j]e saurais démontr[er à mon crocodile que l'achat d'une] telle c[ollection donnerait de portenteux bénéfices.] Je ferais rutiler les titres ina[perçus. Je réponds] de me découvrir une audace avachissante dans ce brocantage. Si vous saviez quelle position ma mère peut et veut me faire avec ma dette de 35 fr. 25, vous n'hésiteriez pas à m'abandonner ces bouquins! Vous m'enverriez ce ballot chez M. Deverrière, 95, sous les allées lequel est prévenu de la chose et l'attend. Je vous rembourserais le prix du transport, et je vous serais superbondé de gratitude! Si vous avez des imprimés inconvenants dans une [bibliothèque de professeur et que vous vous en] apercevi[ez, ne vous gênez pas], mais vite, je vous en prie, on me presse. C[ordialement] et bien merci d'avance.
A. RIMBAUD.
P.-S. — J'ai vu en une lettre de vous à M. Deverrière...
(1) NOTE. — Cette lettre et la citation autographe de Rimbaud qui fait suite nous ont été confiées par M. Léon Pierre-Quint qui trouvera ici nos remerciements. La lettre ayant été adressée à M. Izambard, celui-ci tient à y joindre un commentaire que l'on trouvera à la fin des chroniques.
Autographe de Rimbaud
Cette main qui a fait cela, briser le front qui l'avait conçu !... C'est l'aventure de Léopold Robert que nous racontait Paul Foucher dans son drame, le Démon de l'amour, représenté à Cluny, le 24 décem- bre 1859. Léopold Robert s'était arrêté à Florence, en 1831. On le présenta là à la princesse Charlotte Bonaparte, dont il s'éprit subitement. Le mari de la princesse, Napoléon Bonaparte, mourut en 1831. Robert fut pris ce vertige en songeant qu'il pouvait épouser celle qu'il aimait. Il retomba bien vite de ses rêves, et demeura meurtri pour toujours de cette autre chute d'Icare. Il s'attrista, s'assombrit, revint à Paris, retourna à Ve- nise, tout á son amour impossible. Sa peinture devint douloureuse, et il faut lire dans le salon de 1835 que publia Alfred de Musset, - le mal- heureux n'était-il point, de par la destinée, un Léopold Robert de la poésie. - l'impression lugubre que causèrent les Pêcheurs de l'Adriatique.
JULES CLARETIE.
1870 Autographe de Arthur Rimbaud. C'est une note prise sans doute après une lecture. Lecture de Musset (Salon de 1836) que je lui avais prête, ou du drame de Paul Foucher Le Démon de l'Ámour, ou enfin de l'article de Claretie consacré à ce drame. Cite passage de cet article. Salon de 1836 d'Alfred de Mussel (et non 1835, comme l'écrit Rimbaud, d'après Claretie). Léopold Robert, ne à la Chaux-de-Fond, 1794-1035, a Venise, a Flo- rence, s'éprit de la princesse Charlotte Bonaparte, fille du roi Joseph, et mariee au prince Napoléon, second fils du roi de Hollande (mort en 1831). Cette passion sans espoir ruina sa sante et troubla sa raison. Il vécut solitaire á Venise avec son frère Aurèle et se suicida en 1836. Le départ des pêcheurs de l'Adriatique (pêcheurs de Chioggia). G. I.
ESSAIS
Ces trois essais ne sont pas des essais « sur Rimbaud ». Nous n'éprouvons pas le besoin cher aux critiques de réduire à des proportions humaines, c'est-à-dire naines, un être dont la grandeur est par elle-même trop effrayante. Il s'agit simplement, ici, sur l'exemple de Rimbaud, de fixer un point essentiel de notre pensée. A savoir : Qu'un homme peut, selon une certaine méthode dite mystique, atteindre à la perception immédiate d'un autre univers, incommensurable à ses sens et irréductible à son entendement; Que la connaissance de cet univers marque une étape intermédiaire entre la conscience individuelle et l'autre. Elle appartient en commun à tous ceux qui, à une période de leur vie, ont voulu désespérément dépasser les possibilités inhérentes à leur espèce et ont esquissé le départ mortel. Rimbaud a été très loin dans cette voie. Vouloir le ramener à une religion qui détourne pour des fins purement terrestres le dégoût de vivre en homme et qui cherche à monopoliser dans les limites de ses dogmes toutes les découvertes que rapportent de leurs tentatives les « horribles travailleurs », constitue une escroquerie qui est le fondement même de l'esprit religieux. Et si la plupart des mystiques en furent victimes, Rimbaud, au moins, en fut sauvé pour avoir compris l'inéluctable nécessité de la révolte la plus absolue.
LE GRAND JEU.
L'élaboration d'une méthode
(A propos de la Lettre du Voyant) (1).
Depuis toujours, les poètes usent de leur intelligence et de leur sensibilité pour décrire ou suggérer ce qu'ils considèrent comme l'essence d'un système clos. Ils versent des pleurs sur eux-mêmes, attachent des rubans aux gerbes des saisons, et dérobent aux femmes leur bâton de rouge afin de se dessiner sur la poitrine une plaie émouvante et commode. Pour eux, l'est de polir joliment une phrase, et de tourner avec grâce autour des mystères. L'enthousiasme leur paraît du dernier commun, et ils ne souffrent la passion que dans un cas strictement défini. Tout problème métaphysique leur est une manière de scandale. Ils sont passés à l'état d'amuseurs publics, et semblent s'accommoder fort de cette fonction. On les étonnerait grandement en leur parlant du pouvoir de la Poésie, et en leur annonçant qu'il n'y a de Poésie que du général. Ils ne réfléchissent pas que persona veut dire masque, et la dissemblance de leurs visages et de leurs réactions est pour eux le meilleur signe que tout individu constitue un univers parfaitement fermé, une personnalité. Nul effort de dépouillement chez ces tristes chanteurs. La conception individualiste du Moi est à la base de l'échec poétique éprouvé depuis deux mille ans par le monde occidental : « Si les vieux imbéciles n'avaient pas trouvé du Moi que la signification fausse, nous n'aurions pas à balayer ces millions de squelettes qui, depuis un temps infini ont accumulé les produits de leur intelligence borgnesse en s'en proclamant les auteurs. » L'effort de révision des valeurs entrepris par Rimbaud devait aboutir à cette conclusion. La Poésie d'une race est son plus pur reflet. Le monde occidental, dominé par une religion et des institutions individualistes, ne pouvait produire qu'une poésie appliquée au sensible, puisque seul le désir d'unité permet à l'esprit humain d'opérer la synthèse qui le fait remonter à l'idée. Par quelle notion du Moi, Rimbaud prétend il donc remplacer l'individualisme de l'Occident? Souvenons-nous de ses lectures à la bibliothèque de Charleville. La littérature de la Grèce ancienne le fit accéder à la métaphysique de l'Orient, dont il retrouva les échos dans ses lectures cabalistiques (2). Platon le conduisit à Pythagore, et, de ce dernier, il renconta jusqu'aux mystères orphiques que l'Orient transmit à la Grèce. C'est dans cette somme qu'il convient de chercher la conception de la personnalité proposée par le poète. Le Védisme et le Brahmanisme enseignent que l'âme humaine n'est qu'une étincelle du feu universel, un reflet de Dieu au cœur de sa masse. Il n'y a pas de dualité entre Dieu et la création comme l'entend la religion occidentale sous sa forme orthodoxe. Cette dualité ne peut se concevoir puisque si l'on admet que Dieu crée un objet en dehors de lui-même, il perd sa qualité d'Absolu. Jusqu'ici le problème que crée notre impression actuelle de personnalité reste irrésolu. Voyons s'il n'est pas quelque moyen de le vaincre. Dieu parfait est tout amour. Or aimer, c'est prendre conscience d'une dualité. Mais comme toute dualité est, par nature, interdite à l'Absolu, le désir de Dieu ne peut que localiser, tant qu'il dure, des parcelles de sa divinité. Ces parcelles, ou mieux ces âmes, font partie de l'Unité, mais ne sont pas l'Unité même. Elles tendent à revenir s'y confondre, mais leur limitation momentanée au cœur de l'illimité leur impose une série d'expériences, dont le but est la réalisation même de cette Unité. L'âme humaine est donc réellement omnisciente puisqu'elle baigne en Dieu, mais la plus grande partie de ses pouvoirs est obturée par la matière qui la cerne; et ce que nous nommons centre de conscience n'est, en réalité, qu'une lueur infiniment faible émanée de la conscience totale. Le centre de conscience ne réfléchit qu'une opposition entre la restriction de la connaissance humaine, et la possibilité d'une science infinie que l'homme pressent et recherche. Cette opposition diffère évidemment d'intensité avec le degré d'évolution atteint par l'âme au cours de ses expériences. Le masque imposé par la matière est particulier à chaque esprit. Autant d'hommes, autant de personnalités. La vraie conscience ne peut se retrouver que par l'oubli de ce que nous nommons ici-bas la conscience. Lorsque, dans la conversation, nous cherchons un nom quelconque sans pouvoir nous le rappeler, il y a qu'au moment où nous détournons notre attention de cette recherche que le nom perdu se retrouve. Ce phénomène banal m'apparaît singulièrement révélateur de l'obstacle apporté par la conscience à la découverte de la vérité (3). C'est que celle-ci se confond avec la notion d'unité, et que tout acte de conscience, tel que nous l'entendons, est basé sur l'attention. Or faire attention, c'est s'intéresser, et par là même s'individualiser. Nous avons vu que les esprits sont réellement en Dieu. D'où cette parole d'un philosophe indou : « Brahman est vrai, le monde est faux; l'âme de l'homme est Brahman et rien d'autre. » C'est ce qu'exprime Rimbaud en écrivant : « Je est un autre. » Il eut aussi bien pu écrire : « Je est Dieu en puissance. »
Pour remonter à la conscience suprême, il est essentiel de cultiver en soi l'inattention et le désintérêt, puisque leurs contraires nous procurent le sentiment d'une personnalité à jamais distincte, et nous amènent à confondre avec la Lumière un seul reflet de son éclat. Se désintéresser sur le plan matériel, c'est arriver à l'altruisme. Se désintéresser sur le plan psychologique c'est parvenir à Dieu. N'est-il pas révélateur de mettre en regard telle phrase du Bhagavad Gîta qui concerne la conception du moi, et les lignes qu'écrivit Rimbaud sur le même sujet ? « Je est un autre. Si le cuivre s'éveille clairon, il n'y a rien de sa faute. Cela m'est évident : j'assiste à l'éclosion de ma pensée: je la regarde, je l'écoute : je lance un coup d'archet: la symphonie fait son remuement dans les profondeurs, ou vient d'un bond sur la scène. Si les vieux imbéciles n'avaient pas trouvé du moi que la signification fausse, etc... » (Lettre du Voyant.) « Celui dont l'esprit est égaré par l'orgueil de ses propres lumières, s'imagine que c'est lui-même qui exécute toutes les actions résultant des principes de sa constitution. » (Bhagavad Gîta. Des œuvres. III.) C'est que la lettre du Voyant est toute entière écrite sous le signe de la grande tradition orientale, qui parvint, à travers les mystères orphiques, jusqu'à la Grèce ancienne. Cette philosophie constitue la trame sur laquelle Rimbaud a tendu ses phrases. En considérer rapidement l'ampleur, c'est en même temps saisir chacune des affirmations du poète. Les livres sacrés de l'Inde s'accordent tous pour employer sans distinction la notion d'Idée et celle de Parole, lorsqu'ils veulent nous éclairer sur la création du monde. Soit qu'ils nous montrent la Conscience divine penser le monde, et, par conséquent, le créer, soit que, d'après eux, la Parole de Dieu ait engendré l'Univers (4). (De là vient l'importance fondamentale attachée aux mots dans les sciences magiques.)
Nous nous acheminons donc à la compréhension de ce passage qui fait suite à la conception du moi dans la lettre qui nous occupe : « Du reste, toute parole étant idée, le temps d'un langage universel viendra! Il faut être académicien - plus mort qu'un fossile — pour parfaire un dictionnaire de quelque langue que ce soit. Des faibles se mettraient à penser sur la première lettre de l'alphabet, qui pourraient vite ruer dans la folie! » La confusion qu'établit Rimbaud entre la Parole et l'Idée résulte directement de la solution que fournit au problème de la matière, la métaphysique dont il s'est pénétré. On y trouve que le monde existe parce que Dieu le pense et le prononce. Elle dévoile donc entre l'Idée et la Parole une similitude que la simple psychologie humaine vérife d'ailleurs complètement : la pensée même silencieuse s'appuie toujours sur des combinaisons de formes ou de sonorités (ce qui est même chose puisque « Les parfums, les couleurs et les sons se répondent ») et, pareillement, une pensée particulière naît de chaque combinaison d'harmonies ou de formes. Il n'y a pas d'idée sans parole, ni de parole sans idée. En poursuivant plus loin l'analogie, on arrive à réaliser que la Vie ne peut se concevoir sans la Matière, non plus que la Matière sans la Vie. L'une et l'autre ont la même source qui est la pensée divine, manifestée par la Parole. Or, s'il existe une parenté entre les effets d'une même cause, la Vie et la Matière, loin de s'opposer, doivent être les aspects d'une réalité unique. Les différences que présentent ces aspects sont de même nature que celles que l'on constate entre les notes d'un accord musical: les vibrations rapides engendrent des notes aiguës, et les vibrations lentes des notes graves. La Parole divine a, de même façon, fait naître des plans successifs dans l'Univers. Et si l'on peut classer les sons en deux grandes catégories: les sons aigus et les sons graves, il est également possible de diviser les plans de l'Univers en plan des Idées et plan des réalités sensibles, ou encore en monde sans forme et monde de la forme. Voici ce qu'écrit Rimbaud à ce sujet : « Donc le poète est vraiment voleur de feu... Si ce qu'il rapporte de là-bas a forme; il donne forme; si c'est informe, il donne de l'informe. » En ce qui concerne la continuité établie entre l'Esprit et la Matière il déclare : « Cet avenir sera matérialiste vous le voyez. » Plus exactement, il faut dire qu'il n'y a ni Esprit, ni Matière, mais un Esprit-Matière. Le monde sans forme dont nous avons parlé n'existe que pour l'observateur qui fonctionne sur le plan sensible. S'il lui était donné au contraire d'être « éveillé » sur le plan des Idées, le monde sans forme deviendrait pour lui un autre monde de la forme. La distinction n'est qu'empirique, et relative à l'homme conscient sur le plan physique (5). La nature des réalités varie avec la fréquence des vibrations qui leur ont donné naissance. Un certain nombre est, par conséquent, assigné à chaque état de l'Esprit-Matière: « Toujours pleins du Nombre et de l'Harmonie, écrit Rimbaud, les poèmes seront faits pour rester. » L'influence pythagoricienne se fait ici nettement jour. Nous quittons l'Orient pour la Grèce, mais nous n'abandonnons pas une métaphysique pour une autre. C'est qu'en effet s'il n'est pas historiquement établi que Pythagore fit un voyage aux Indes, ou en Egypte, il n'en est pas moins vrai que son enseignement est une pure adaptation de l'Orphisme, et, par conséquent, des doctrines orientales: « C'est à la libération de l'élément divin par la possession définitive de l'immortalité bienheureuse que tendent l'initiation et le régime de la vie orphique. Le corps n'est pour notre âme qu'une chaîne, qu'un tom- beau, qu'une prison; et, du moment que le corps est l'élément impur qui emprisonne l'âme, l'homme a le devoir de s'en détacher, de s'en dégager... Notre grand devoir est de nous « purifier. » (Mario Meunier. Note au Phédon.) Nous retrouvons ici la notion d'une conscience universelle à laquelle il est possible de remonter par la purification, et le détachement du sensible, obtenus à travers de multiples expériences. En un mot, toute la métaphysique orientale est là. Pythagore s'attachait particulièrement à l'étude de l'Esprit-Matière dissocié en choses par les vibrations qui les conditionnent, et basait spécialement son enseignement sur la science des Nombres. On trouve dans le catéchisme des Acoumastiques : " — Qu'y a-t-il de plus sage? - Le Nombre. " - Qu'y a-t-il de plus beau? - L'Harmonie. et chez Philolais « Toutes les choses qu'il nous est donné de connaître possèdent un Nombre, et rien ne peut être conçu sans le Nombre », ou encore : « L'Harmonie est l'unification du multiple composé et l'accord du discordant. » Rimbaud conçoit donc, au rôle du Nombre dans la Poésie, une importance essentiellement métaphysique, et pressent des principes plus vastes aux lois de la « poétique » à venir que ceux de l'acoustique ou de la mnémotechnie empiriquement observées. Fidèle à son système, il ne conçoit pas d'opposition entre l'ldée et la Forme, non plus qu'entre l'Esprit et la Matière : « En attendant, demandons au poète du nouveau, idées et formes », exige-t-il. La solution qui, logiquement, résulte de ce système est de se détacher du sensible qui nous cache les réalités supérieures pour accéder aux domaines que l'intuition pressent. Un nouveau mode de connaissance va donc naître : la Voyance. Il ne s'agit point là d'une vision littéraire de la vie comme ont semblé le comprendre jusqu'ici les commentateurs de Rimbaud, mais d'une contemplation métaphysique de l'Absolu. Le poète doit « être Voyant ». A travers Pythagore et Platon, Rimbaud accède à la méthode que les Grecs empruntèrent à l'Orient. « Toute poésie antique aboutit à la poésie grecque » commence-t-il. Et il achève sa lettre par cette affirmation : « Ainsi je travaille à me rendre voyant » (6).
A. ROLLAND DE RENEVILLE.
(1) Cf.: Lettre du Voyant, page 86. (2) « Il faisait de longues stations à la bibliothèque de la ville, où, disent tous ses biographes, il dévorait de vieux bouquins d'alchimie et de cabale. - Paterne Berrichon : Jean-Arthur Rimbaud, le Poète (Mercure de France, p. 89). » (3) Sans doute en est-il de la vérité comme du nom vainement cherché dans la conversation: elle apparaîtrait d'un seul coup à l'esprit, si l'angoisse métaphysique pouvait disparaître de la conscience humaine. Cette angoisse se manifeste principalement sous la forme de l'amour physique. Notre âme garde en elle le désir de l'unité et le transporte sur l'objet qui est à sa portée dans le monde sensible. (C'est ainsi que Freud a pu dire que l'amour est la pensée perpétuelle de toute créature.) D'où l'ascétisme des religions. (4) De même la religion catholique: « Dans le principe était le Verbe et le Verbe était avec Dieu, et le Verbe était Dieu... Toutes choses ont été faites par Lui, et rien de ce qui a été fait n'a été fait sans Lui » (Saint Jean, I, 1, 3). (5) Rimbaud indique bien que pour lui la pensée participe au monde de la forme lorsqu'il écrit : « ... de la pensée accrochant la pensée et tirant. » (6) Copyright by Sans-Pareil.
Arthur Rimbaud, ou Guerre à l'homme !
L'homme composé instable.
N'importe qui peut éprouver à un moment ou l'autre la stupeur d'être. C'est une vérité qui, si elle était mieux connue, troublerait bien des sommeils. Il est étrange qu'il puisse suffire d'un escalier tournant, d'un regard jeté un soir sur la plaque d'émail posée au-dessus d'une porte pour indiquer le numéro qui détermine la place d'une maison dans une rue, ou du simple passage d'un taxi, pour que l'homme le plus normal soit tellement bouleversé, qu'il cesse un instant d'être un homme. Il commence par être prodigieusement étonné que les yeux d'une passante soient verts, que le marbre de sa table soit dur et inversement. Mais bientôt, et quoique nullement accoutumé aux spéculations métaphysiques, c'est d'être lui-même, qu'il est bouleversé. Il ne peut le croire. Et l'angoisse le fait suer. Doute fécond ! En vain, il se cramponne à ses vêtements et étreint ses cuisses. Il sort de lui-même comme une bille lancée trop fort s'échappe des limites du jeu. Il tombe d'une chute sans espoir à travers les espaces dangereux où règnent les Puissances.
Les Tricheurs systématiques.
De plus en plus informe, saisi par la terreur comme dans ses rêves d'enfance où métamorphosé en épingle il lui fallait éviter la trajectoire fatale des oreillers étouffants, et où pourtant il ne pouvait faire de crochets, il tombe, il ne peut que suivre une ligne de chute rigoureusement verticale et cependant il doit éviter les dangereuses Puissances.
Oh ! rester homme, gémit-il ! rester un homme ? Que vais-je faire parmi les Puissances ! (1). L'homme qui a subi par accident ces intolérables souffrances sera certainement surpris d'apprendre que certains de ses « semblables » passent leur vie à la recherche de cette aventure. Ils ont systématisé la stupeur d'être. Il y en a toujours qui aiment brouiller les cartes, toucher le but quand on dit « pouce », et lancer la bille hors des limites du jeu. Et c'est avec la plus grande mauvaise foi qu'ils jouent leur rôle d'homme. Ils se sont aperçus qu'ils pouvaient employer leurs facultés pour d'autres fins que celles pour lesquelles Mère Nature les leur avaient fournies (2). Et ils s'en donnent à cœur joie de tricher. Le metteur en scène en devient fou (3). Et qu'on croit bien que ce n'est pas par simple plaisir ! La Tricherie pour la Tricherie sort du même magasin que l'Art pour l'Art. Nous trichons par ce que les conditions de la vie humaine sont complètement intolérables. Vieux fait bien établi. Ce n'est pas d'aujourd'hui que la guerre a été décla- rée à l'homme.
L'Age ingrat.
Puisque chacun a su à un moment de sa vie mener noblement le combat contre l'homme. Je parle de ce moment de la vie qui fut si magnifiquement appelé « l'âge ingrat ». Nom magnifique par son ironie. Quoi donc, jeune impubère, qui n'a pas atteint ta septième année, tu oses te rebeller contre celui qui t'a engendré au fond du ventre glorieux de ta mère, dans le triple but d'éprouver le plaisir bien connu de l'orgasme, de se prolonger, lui, sa famille et son nom en un être de chair et d'os, et de fournir à la France, notre chère patrie, un nouveau défenseur ? Age ingrat! le seul âge que nous souhaitions avoir. Il est toujours nôtre l'enfant qui sanglotte et mord ses draps parce qu'il a peur d'oublier ce qu'il veut depuis quelques jours et de devenir un jour semblable à son père. Age ingrat ! nom qui sera celui de l'ère qu'a ouverte Rimbaud. Notre siècle a commencé avec le geste de l'enfant qui, dans un square de Charleville, a brandi une chaise contre sa mère en disant « Merde » parce qu'elle ne voulait pas lui acheter une nonette. — Et pourtant je l'ai engendré dans la douleur, a gémi la femme. Enfin ! c'est l'âge ingrat. Il y en a pour quelques années. L'âge ingrat ne finira plus, Mme Rimbaud.
Une ingratitude systématique.
Je conseille à un nouveau Fourier, s'il s'en trouve, de dresser un tableau systématique des diverses formes de l'activité humaine et d'inscrire en regard les moyens qu'Arthur Rimbaud utilisa contre elles. Pour moi, je me contenterai de citer, à la suite les unes des autres, quelques phrases de la Saison en Enfer, qui montreront par leur simple assemblage l'universalité de la révolte de Rimbaud.
- La morale est la faiblesse de la cervelle :
— Un soir, j'ai assis la beauté sur mes genoux, et je l'ai trouvée amère. Et je l'ai injuriée...
- Je parvins à faire s'évanouir dans mon esprit toute l'espérance humaine.
— Sur toute joie pour l'étrangler, j'ai fait le bond sourd de la bête féroce
— Le compagnon d'enfer, dit: « A côté de son cher corps endormi, que d'heures des nuits j'ai veillé cherchant pourquoi il voulait tant s'évader de la réalité...
J'envoyais au diable les palmes des martyrs, les rayons de l'art, l'orgueil des inventeurs, l'ardeur des pillards; je retournais à l'orient et à la sagesse première et éternelle. Que le lecteur maintenant fasse un effort synthétique. Que ses yeux fixent un point de l'espace, qu'il veille à ce que les muscles de ses membres soient déliés et lâches, qu'il respire deux ou trois fois profondément, et qu'il médite, s'il le sait, sur ces quelques phrases d'Arthur Rimbaud et sur ce que j'ai dit jusqu'ici. Et qu'il sente ce que peut être l'effort d'un homme, d'une individualité crispée au centre de tout, qui veut briser cette écore qui la sépare et la distingue, qui veut « écarter du ciel l'azur qui est encore du noir », qui pour Etre, veut n'être plus.
Elle est retrouvée
Quoi ? L'Eternité
Vers la lumiére nature.
Rimbaud raconte avec une assez grande précision, dans la Saison en Enfer (4), les différentes étapes par lesquelles il est passé. Je résume. D'abord, prétexte littéraire. Révolte contre l'art : « j'aimais les peintures idiotes ». Utilisation de la poésie comme d'une incantation qui bouleverse l'ordre du monde : Puis le prétexte littéraire disparaît. « La vieillerie poétique avait une bonne part dans mon alchimie du verbe. Je m'habituai à l'hallucination simple. » Parallèlement à ce progrès dans la perception du monde, s'accomplit un progrès de même espèce sur tout le plan de son être. L'incohérence de plus en plus marquée de sa vie et le témoignage de Verlaine en sont la preuve. Il devient « oisif, en proie à une lourde fèvre : « j'enviais la félicité des bêtes, — les chenilles qui représentent l'innocence des limbes, les taupes, le sommeil de la virginité ! ... Je disais adieu au monde... » Enfin, le résultat approche : « Ecoutez ! J'ai tous les talents ! — Veut-on des chants nègres, des danses de houris ? Veut-on que je disparaisse, que je plonge à la recherche de l'anneau? Veut-on ? Je ferai de l'or, des remèdes. »
« Enfin, ô bonheur; ô raison, j'écartai du ciel l'azur qui est du noir, et je vécus étincelle d'or de la lumière nature.
Chute aux Enfers.
Mais aussitôt c'est la chute brutale. Rimbaud, alors que nous le pensions dégagé du sensible, devenu substance (5), résorbé dans le Tout, et jouissant de la béatitude, souffre. Et empruntant aux religions un de ces termes qu'elles ont détourné de leur véritable sens, il lui redonne toute sa signification en disant qu'il est en enfer. Il souhaite de revenir en arrière : « Moi! moi qui me suis dit mage ou ange, dispensé de toute morale, je suis rendu au sol, avec un devoir à chercher et la réalité rugueuse à étreindre. » Que s'est-il passé ?
Qu'est-ce que l'Enfer?
Je ne m'étonne nullement qu'il ait renoncé à la médiocre aventure littéraire. Là où le conduisit sa méthode, qu'il y persistât eut seul été surprenant. Si Rimbaud était parvenu à ne plus penser son individu mais à penser la substance, il eut été normal que son corps, replacé dans le monde, vécut une vie de corps humain. Et nous l'imaginons mieux dans les déserts de l'Abyssinie que dans les salons littéraires de Paris. La question est autre. Pourquoi Rimbaud souffre-t-il soudain toutes les peines de l'enfer? pourquoi sa révolte totale contre l'homme, la plus totale qui fut jamais, échoue-t-elle ? « Un homme qui veut se mutiler, est bien damné, n'est-ce pas » interroge-t-il. L'accent porte sur le vouloir. Il semble se croire puni parce qu'il a voulu sa révolte, parce qu'elle a été l'exécution d'un plan, une tentative consciente de magie. La volonté consciente est contraction de l'individu sur lui-même. Il y a une contradiction qui n'est pas seulement logique dans le fait d'un individu qui veut détruire son individualité. Plus profondément l'individu se détruit, plus profondément il s'affirme. Il est plus, à mesure qu'il est plus capable d'attaquer des couches plus profondes de lui-même (6). Il va en sens inverse du résultat recherché. Tel est, sans doute, le sens véritable de la croyance que qui cherchait le ciel par magie noire atteint l'enfer. Autre est l'attitude qu'il faut prendre dans la guerre contre l'homme. C'est bien plus par conscience de cette, nécessité que pour une prétendue libération des couches profondes de l'individu, qu'on doit préférer sur le plan littéraire l'écriture entièrement inspirée (7) à d'autres formes plus volontaires de l'écriture. C'est une façon d'aborder le problème.
Rien ne va plus.
Pour sortir d'Enfer le suicide n'est pas une solution. C'est encore une affirmation de la volonté et de l'individu. Le catholicisme est un compromis de mauvais goût. Nous ne nous attarderons pas à réfuter la thèse imbécile de M. Paul Claudel, ambassadeur de France. Rimbaud n'a pas discuté avec Verlaine, quand celui-ci lui chanta des psaumes à Stuggart : il l'a abattu d'un coup de poing. — Quant au bonheur domestique établi ou non... non je ne peux pas. La vie fleurit par le travail, vieille vérité : moi, ma vie n' est pas assez pesante, elle s'envole et flotte loin au-dessus de l'action, ce cher point du monde. » Ni suicide, ni conversion, ni « la vie humble aux travaux ennuyeux et faciles ». C'est en voyageant, et en se mettant sans cesse aux prises avec les plus rudes réalités que Rimbaud a le plus de chance de se réadapter, de devenir un homme normal, ce qu'il souhaite le plus au milieu de ses souffrances.
Et l'on repart! Faites vos jeux ! Rimbaud est le vaincu dans sa guerre contre l'homme. Il a perdu le Grand Jeu. Mais que nos ignobles contemporains ne s'en réjouissent pas trop. Dans un dernier sarcasme, il leur a crié : — Oui, j'ai les yeux fermés à votre lumière. Je suis une bête, un nègre. Mais je puis être sauvé. Vous êtes de faux nègres, vous, maniaques, féroces, avares. Marchand, tu es nègre; magistrat, tu es nègre; général, tu es nègre... » Entendez-vous marchand, magistrat, général ? Entends-tu, Ambassadeur de France. Rimbaud a été vaincu. Soit. Mais la bataille n'est pas finie. « Viendront d'autres horribles travailleurs: ils commenceront par les horizons ou l'autre s'est affaissé. »
Roger VAILLAND.
(1) Cf. la phrase effrayante de Molière. (2) C'est pourquoi j'aime par dessus tout le texte éminemment subversif de l'Appendice à la Première partie de l'Ethique de Spinoza : « La nature ne se propose aucun but dans ses opérations, et toutes les causes finales ne sont rien que des pures fictions imaginées par les hommes... De ces fictions sont nés les préjugés du bien et du mal, du mérite et du péché, de la louange et du blâme, de l'ordre et de la confusion, de la beauté et de la laideur et d'autres de ce genre. » (3) Le metteur en scène c'est le sous-dieu, transcendant et créateur de hiérarchie des religions monothéistes. (4) Je sais que la Saison en Enfer n'est pas une confession, mais un poème. Mais cela ne m'empêche nullement de la considérer comme un témoignage. Fût-elle écrite dans un état délirant ? Sans doute; mais nous n'en sommes plus à nous intéresser à ce petit jeu psychologique du conscient et de l'inconscient. Et pour la Saison en Enfer nous y comprenons « ce que ça dit, littéralement et dans tous les sens », comme l'a demandé Rimbaud. (5) Mais qu'est-ce alors que Rimbaud ? se demandera le lecteur averti. Qu'il sache seule- ment que ce n'est plus alors ni le corps de Rimbaud, ni son intelligence, ni son cœur. (6) Telle est aussi la réponse à faire à ceux qui nous reprochent de ne pas nous suicider parce que l'état d'homme nous dégoûte. Quelle belle logique ! Par le suicide, nous nous afirmons hommes, plus que jamais (7) Qu'on l'appelle écriture automatique ou folie prophétique.
Après Rimbaud la mort des arts
« Cette langue sera de l'âme pour l'âme. »
RIMBAUD.
Le propre d'un Rimbaud sera d'apparaître à jamais, avec l'ironie d'un retour éternel, dès sa plume posée pour ne plus la reprendre, comme le précurseur de tout ce qui veut naître et qu'à l'avance il déflora du caractère de nouveauté que l'on prête gratuitement aux naissances. Celle perpétuelle du millenium eut ainsi en lui son rare témoin : on peut le dire exactement prophète. Trahi sans cesse par la plupart de ses admirateurs ou esprits bas, qui cherchent à lui faire servir leurs fins innommables et qui se jugent en le jugeant comme ils font, il demeure invariablement la pierre de touche. Il montre la limite de tout individu parce qu'il vécut lui-même à la limite de l'individu : je veux dire que plusieurs points de son œuvre marquent le souvenir d'un être qui, ayant tendu toutes les facultés de son esprit à l'extrême des possibilités humaines, a suivi l'asymoote des impossibilités humaines (1). S'il a ou n'a pas vu au delà de ces limites (ce qu'on ne peut évidemment vérifier qu'à condition de revivre son expérience et à quel prix!) il a au moins vécu béant sur cet au delà. D'où, dans son œuvre, ces trous noirs que ceux qui craignent le vertige cherchent à masquer grossièrement au moyen de ce qu'ils ont de mieux à puiser au fond d'eux-mêmes de leur « idéal », par analogie. Dévoilant à tout coup leurs petits sommets (foi religieuse ou concept tautologique, phraséologie creuse ou pire) ils permettent de mesurer leur bassesse. Ainsi, sans mon programme ou casse-dogme, le prétexte Rimbaud à tout remettre en question surgit magnifiquement à propos de ce qui fait la valeur de son œuvre. Justifier une telle valeur est essentiel dans la mesure ou cela permet d'abord de dénoncer en passant toutes les fausses recettes qu'emploient les « artistes » pour atteindre un beau dont la notion obscure à souhait ne suffit pas à cacher le caractère inadmissible, ensuite de voir ce qui reste réel dans l'idée de beauté et comment y atteignent certains créateurs toutes considérations de métier mises à part. Tout jugement esthétique d'une œuvre dite d'art cherchant à remonter d'effet à cause en tirant sur l'ignoble cordon ombilical que l'on nomme lien causal parce qu'il relie l'occidental à sa mère la pourriture, exaspère, désespère tous ceux que j'estime et moi-même. Ma tête, ma tête sans yeux, à qui établirait le bien-fondé de sa manie d'induire comme de tout autre tic de la pensée logique, en face de ma torpeur fixe, cette soudaine conscience du scandale d'être! C'est avec le dédain le plus lointain pour les trop faciles réfutations des esprits fins que je tiens à noter ici ce qui fut toujours pour moi le plus élémentaire sentiment de propreté morale à savoir que, a de très rares mais immenses exceptions près (2), je répudie l'art dans ses manifes- tations les plus hautes comme les plus basses, ‹u'à peu près toutes les litteratures, peintures, sculptures et musiques du monde m'ont toujours amené à me frapper violemment les cuisses en riant bêtement comme. devant une grosse incongruité. Les productions des réels talents et des génies dans leur genre, les perfections techniques acquises par l'exploitation systématique de modèles reconnus ou non, la pratique assidue des imitations « nature », la « longue patience » de l'académicien récompensé, toutes les activités de cet ordre m'ont toujours scandalisé par leur parfaite inutilité. Inutilité. C'est l'art pour l'art. Autrement dit l'art d'agrément. Hygiénique distraction pour oublier la réalité dure à étreindre. Des artistes œuvrent avec goût. Des esthètes jugent en connaisseurs. Et des hommes crèvent en mordant leurs poings dans toutes les nuits du monde. Ce n'est pas que je sois insensible aux beaux arts : des allusions littéraires dans une peinture, la percussion indéfiniment prolongée du goudou-goudou en musique, l'épithète sculptural en particulier lorsqu'il est appliqué à une mélodie, en littérature, peuvent m'émouvoir plus que tout au monde, seulement je défends d'appeler cela « émotion artistique » parce qu'alors aucun goût, même le pire, ne préside à mon jugement, parce qu'il n'y a pas jugement mais coup de casse-tête dans le ventre. L'art pour l'art est un de ces refuges où se tapissent ceux qui trahissent l'esprit qui veut dire révolte. Sur le plan humain il ne peut exister de beau qui soit absolu, sans au delà, qui soit une fin. Comme si un absolu, unique, en soi pouvait se présenter à l'individu reclus dans l'apparence de son moi sous une autre forme que Non, Non et Non. Cela peut paraître une regrettable plaisanterie aussi vaine qu'un coup d'épée dans une matière liquide que d'attaquer maintenant l'art pour l'art que personne ne défend plus. Se méfier des religions dont le vocabulaire liturgique est officiellement abandonné. Sinon les membres du gouvernement brésilien personne n'édifie plus de chapelle positivistes à Clotilde de Viaux. Pourtant quiconque pense à la science emprunte la pensée de Comte (3). De même pour le christianisme. Les stigmates inavoués en deviennent indélébiles. Les lâches qui craignent de se tailler la peau n'étreignent du monde que ces peaux mortes qui s'interposent toujours entre lui et eux. Fausse évidence et tic mental encore. Qui ne considère l'art et la plus ou moins belle beauté de sa fabrication comme des fins en soi? Ceux qui ont peur et cherchent des excuses ne font que reculer la question. Nul esprit ne va plus du multiple à l'unique. L'œuvre apparemment signifie selon deux démarches :
— Ou bien l'homme figé par l'espace hors de lui et qu'il tient pour solide et base, recopie soigneusement une nature d'images et de faits sans penser qu'elle n'est peut-être qu'une projection de son esprit et son attention glisse sur des surfaces, d'où l'épithète « superficiel ». L'art ou malpro- preté est en ce cas qu'il transpose ou déforme. Quant à voir au travers il faudrait d'autres yeux derrière les yeux pour les regarder sous la voûte du crâne.
- Ou bien l'autre univers (4) arrache l'homme aux aspects et aux formes externes et le tire dans sa tête. Mais les cinq doigts de la main sensorielle n'ont aucune prise sur ce monde-en-creux, ce monde-reflet, ce monde de prestiges plus vrai que le monde des formes sensibles puisque, en lui, quoi qu'on dise on ne peut pas mentir.
L'esprit confusionniste de la critique a baptisé cette seconde forme d'activité créatrice de deux appellations particulièrement imbéciles, c'est à savoir : littérature (ou peinture) d'imagination, littérature (ou peinture) subjective. La critique psychologique la plus élémentaire de l'imagination dite créatrice constate que celle-ci ne crée jamais rien, mais ne fait qu'amalgamer des fragments de souvenirs sensoriels selon une composition différente de leur assemblage habituel : tels seraient s'ils avaient été imaginés et non pas réellement vus, les monstres de la légende avec leurs têtes de coqs ou d'épingles, leurs pieds de table, leurs âmes d'enfant, leurs queue de carotte et leurs corps de lions ou de balais ou de baleines. Ainsi font les grands imaginatifs qui, pour des sommes dérisoires - prenez place la séance va commencer — évoquent devant les yeux d'eau grasse du public les orients et les antiquités, toutes les reconstitutions historiques et préhistoriques — visibles pour les adultes seulement. Ce n'est pas dans les domaines pseudo-arbitraires de l'écœurante fantaisie qu'ils se meuvent, ceux qu'un fatal accrochage, un jour blanc de leur vie, a arraché aux tapis roulants d'un monde dont leurs mains soudain de feu ont incendié les celluloïds et les cartons-pâtes. Alors sous le signe de l'éclair du vert tonnerre, un clignement d'œil durant, l'homme a entr'aperçu tout au fond de sa tête la bordure de l'allée aux statues en allées, l'allée des fantômes et des miracles où l'on tombe par les placards à double-fond des coïncidences, les fausses portes basculantes des rencontres-chocs et les chausse-trappes affolantes des paramnésies. Dorénavant le seul but de sa vie devient l'entrée de cette voie interdite qui mène de l'autre côté du monde, pour peu qu'il appartienne à cette famille d'esprits qui se détournent avec lassitude et dégoût de toute recherche dont le but par cela même qu'il est réputé logiquement possible à atteindre, donc virtuellement préexistant, se dépouille immédiatement de tout intérêt. Mais le seul problème actuel se présente sous les heureux auspices de la plus parfaite absurdité logique. Comment faire entrée au cœur de cet impossible univers dont un instant de divination n'a dévoilé l'implacable existence, en un sommeil magique, que pour laisser à jamais son ombre entre le voyant et le faux monde où il ne peut plus vivre. Car l'état de conscience habituel à l'homme éveillé ne peut strictement rien percevoir de l'angoissant domaine où règne une logique protéenne irréductible à la raison. Comme le sujet connaissant, tel qu'il est, n'a aucune chance de pouvoir jamais faire entrer cet inconnu dans la zone d'investigation dont il dispose, il ne lui reste plus qu'à changer de conscience, qu'à sortir de lui-même pour, devenu plus vaste, être l'inconnaissable que c'est la seule façon de connaître. Par le refus perpétuellement cruel, j'entends sans rémission, d'un univers mie de pain, par l'abandon de toute habitude, de toute technique acquise, qui ne vaut que par le sacrifice qu'on en fait, — avec l'amertume au goût de lierre qu'on mange, par un appauvrissement systématique de tous ses moyens et par l'oubli voulu dispersant aux vents vastes la conscience éperdue de tous ses souvenirs, qu'il fasse le blanc sur sa conscience ou feuille de papier où tout ce passé s'inscrivait en lignes si nombreuses que sa pensée ne pouvait que suivre ces pistes à l'avance déterminées en cercles vicieux. Qu'importent l'œuvre et la démarche parallèle qui la purifiera. Tous les moyens valent également. Il suffit de les pousser au paroxysme et de dépasser d'un cran le point limite. Que la variation sans cesse des étalons esthétiques usés dès leur naissance fassent enfin désespérer de l'art, qu'un impressionnisme transitoire ait enseigné peu à peu aux peintres le détachement de l'objet ou que la hantise du mot à son maximum d'évocation, du grand mot unique, du Maître mot impose peu à peu le vrai silence à Mallarmé, il y a toujours ascèse jusqu'à l'image pure de la véritable création. Tableau noir. Papier blanc. Mais quand Rimbaud jette à la mer avec le « bateau ivre » les fabuleuses richesses de son art, il cède plus consciemment à une obligation morale. Car l'œuvre de celui qui a voulu se faire voyant est soumise, jusqu'à sa condamnation finale, et au delà, à la seule morale que nous acceptions, à la morale terrible de ceux qui ont décidé une fois pour toutes de refuser tout ce qui n'est pas cela en sachant pertinemment à l'avance que, quoiqu'ils atteignent, ce ne sera jamais cela. Que si sur le chemin du pays qui n'a pas de nom le voyant rencontre la beauté, elle ne sera que le reflet de son idée morale de révolte, c'est-à-dire que pour tous cette beauté sera à jamais révoltante. Et si l'on veut encore appeler « belle » une image arrachée à l'ouragan du vide, sa beauté sera deux fois plus objective que ce qu'on a coutume de vêtir de ce nom. D'abord parce qu'elle vient d'un monde plus près de la réalité et plus universel que la célèbre nature. Aussi parce que celui qui la traduit en humain ne peut la transposer. Car elle est sauve de l'inévitable coefficient de déformation individuelle du seul fait qu'elle ne peut pas être l'œuvre d'un individu qui dans sa création n'a été que le geste. Celui qui a vidé sa conscience de toutes les images de notre faux monde qui n'est pas un vase clos peut attirer en lui, happées par la succion du vide, d'autres images venues hors de l'espace où l'on respire et du temps où le cœur bat, souvenirs immémoriaux ou prophéties fulgurantes, qu'il atteindra par une chasse d'angoisse froide. En un instant l'univers de son corps est mort pour lui : je n'ai jamais pu croire quand je fermais les yeux que tout restait en place. Je ferme les yeux. C'est la fin du monde. Il ouvre les yeux. Et quand tout fut détruit, tout était encore en place, mais l'éclairage avait changé. Quel silence, bon dieu, quel silence. Les corps traduisent pour les corps, les corps-mediums livrés aux délires des automatismes éveillés. Ou bien dans les sommeils profonds où la mort rôde, où la conscience universelle filtre sans bruit dans l'inconscience du dormeur le rêve aux mains de glace prend un message du monde-en-creux dans son miroir. Et dans la fièvre des réveils nocturnes les corps se tordent, crânes vrillés par l'amnésie. Et comme pour voir mieux l'étoile consternante il ne faut pas diriger en plein sur elle le faisceau des rayons visuels, car la contemplation fixe aveugle, mais regarder un point fictif dans l'espace pour voir du coin de l'œil l'étoile au regard d'aiguille, avec un calme désespéré le dormeur éveillé cherche à tromper le monoïdéisme du trou mémoriel. Qu'il retrouve seulement aux brisures d'un éclair et délire! Ce n'était pas l'oubli quelconque d'une idée banale. C'est l'amnésie-signal d'alarme, l'amnésie des paramnésies. L'amnésie dont la seule peur me fait écrire. L'amnésie des révélations qui sont des giffles pour les hommes et qui seront bientôt des coups de couteau dans le dos. Paramnésie caravane de sanglots, dernier signe étrangement solennel, annonciateur de ma mort, au bouleversant tumulte que tu déchaînes au plus haut som- met de l'Esprit qui se tient droit encore en moi, tu me fais reconnaître, seule, à travers un univers que je récuse, le message du monde-en-creux, des nuits du feu, la beauté de chair et de nerfs, la beauté éternelle et déses- pérante des révolutions sidérales et des révolutions de sang!
Roger GILBERT-LECOMTE.
(1) L'efficacité d'une telle démarche n'apparaît d'ailleurs que dans la mesure où l'on vit intérieurement l'idée hégélienne de perfectibilité de la raison concrète. (2) Et il ne peut s'agir que d'établir le critérium de ces exceptions à définir une fois pour toutes. (3) Aussi bien les esprits religieux anti-scientistes que les savants, à l'exception de Meyerson. (La fameuse prochainement au point ici-même!) question Meyerson que nous nous réservons de mettre (4) Je ne me fais pas dupe de cette pseudo dualité que, seule, dissocie la nécessité de l'exposition. Mieux que personne je sais qu'il n'y a qu'un. L'expédient métaphysique le plus enfantin semble l'unité. Exemples : le monde extérieur est illusoire et toute perception devient rêve; la première démarche se ramène à la seconde. Ou bien l'esprit de rêve a une réalité propre et la seconde se confond avec la première. (5) Attention! Comme la « Critique de la Raison Pure » porte sur l'impossible connaissance du « noumène » et non pas, sur une identification avec lui que je déclare, par expérience, possible, c'est la seule façon d'échapper à cette critique.
Acrobate
Acrobate
Toute l'Europe s'était réunie sur les boulevards Un dimanche matin après la Grand'messe Les oiseaux avaient abandonné les arbres avec les dépêches écrites sur les feuilles soyeuses du pommier Ce n'étaient pas seulement les colombes qui distribuaient les cœurs des roses Les colombes qui de l'autre côté de l'Océan se transforment en brumes Ni la pie à la bague se confondant avec la nuit qui se termine en diamant Les grand'mères avec les enfants de chœur Les mendiants béquillards Les messieurs en habits Habits qui étouffent le tic-tac des montres-poussins becquetant la poussière des soleils d'or Tous autour des tables du quatorze juillet de l'avenir de toutes les villes du monde Qui se balancent aux fenêtres - couvertes d'affiches Au milieu de la musique des portes des couvercles des douches On attendait l'arrivée de l'acrobate Qui marchait sur la corde Tendue de la cathédrale de Madrid par Rome Paris Prague jusqu'à la Sibérie Où il a dû planter dans les glaces nordiques la rose rouge d' Europe près de la rose jaune d'Asie Symboles d'un sourire de deux continents
Dans les Parlements on racontait qu'il s'agissait d'un événement diplomatique Mais il paraît que cet extraordinaire acrobate était ventriloque Qui prononçait dans les faubourgs par les gorges des serins d'incroyables sentences sur l'art de manger Et remplissait les boîtes à poudre des dames avec la poussière qui métamorphose les races
En sa présence se passaient des enlèvement mystérieux Et une princesse se trouvait soudain nue au milieu de la foule Il dessinait par ses culbutes pleines de coquetterie de charmants acrostiches Et la rose rouge devenait bientôt bleue bientôt invisible en passant sans cesse entre les mains des spectateurs. Le bruit courait au sujet de cet homme qu'il guérissait en gesticulant les infirmes Et les villages suivaient les processions de béquillards Car chaque maison cache un aveugle aveuglé par le miroir qui est le but de sa vie Chaque amour a une oreille sourde aux paroles qu'on dit une seule fois dans la vie Et dont les échos de sang flambent aux brûlantes absinthes Et au-dessus des tombes sans lumière Et combien la peur des regards d'adieu a rendu de langues muettes
Un trou de serrure au moins pour chaque maison et derrière une bougie brûle Eclairant la dernière feuille des calendriers sans lecteurs Et les lignées interrompues aux pieds de femmes si belles si belles qu'elles sont mortes sans descendance
Il y a sous chaque escalier un chat noir Et aussi des chats jaunes qui courent sur les toits
Il y a dans chaque caisse l'argent volé au ciel Chapelet devant un bocal empoisonné Une mèche arrachée dans un jardin trop clair Une rose à la bouche d'un mourant sous la potence Une dent qui manque au bord du lazaret de l'amour Les processions s'enveloppaient dans les nuages de l'angélus de midi Et les gens qui s'embrassent aux sons d'un orgue de barbarie triste Regardaient comme les morts à jeun au fond de leurs tombeaux Entre les ballons du printemps au long des promenades Entre les bornes des routes sous les feuilles mortes Mais l'acrobate agitait son chapeau au-dessus des infirmes Et appelait les souris des prisons et les crapauds des cimetières Et une pluie de punaises rouges comme un coucher de soleil Evoquant ainsi l'histoire du monde des anciennes chroniques Soudain on entendit le glas funèbre Et par la porte qui s'ouvrait sur la longue musique La porte de l'hôpital paradisiaque dans les flammes des pots de fleurs Sur la charrette des infirmes Sortit un petit marin de sept ans sans jambes Qui faisait tourner entre ses mains le globe terrestre Et se mit à courir avec l'acrobate A travers la foule qui s'écartait comme un mur Les souris ont disparu dans les trous Les crapauds recroquevillés sous terre Ont resurgi en plants de lis Les âmes des hirondelles sortaient des orgues de barbarie Et sur la poitrine de l'acrobate battait des ailes le papillon sphinx Comme une cravate frivole De plusieurs côtés on entendit chanter le chœur des enfants Sur les tapis les pianos aux touches immobiles commencèrent à vibrer
Comme bruissent les étangs dans les jardins Beaucoup de vieillards s'écroulèrent en tas de poussières d'argent Et les pavés blancs comme aux Fête-Dieu Etaient pleins des traces de ceux Qui désiraient voir de très loin le Rédempteur
A la fin l'acrobate s'était mis à se balancer Sur les ailes du papillon des suicidés Il jeta une rose au petit marin Dont les yeux fidèles et transparents comme un bon vent Coulaient sur les joues En regardant l'acrobate qui tombait Et faisait voir dans sa poitrine ouverte Son cœur noir comme une chauve-souris
Les agents de police se sont précipités Pour faire des rapports exacts sur l'identité de cet acrobate fou Qui en tombant a laissé un aveu si mystérieux Qu'il faut le dire Qu'il faut le crier Qu'il faut le chuchoter Qu'il faut se taire devant ses paroles si mystérieuses Si mystérieuses Qu'il faut les chanter.
VITEZSLAV NEZVAL. (Traduit du Tchèque par Josef SIMA).
Chanson d'Esther
You-You You-You la baratte La baratte du laitier Attirait You-You la chatte La chatte du charcutier You-You qu'elle batte Pendant qu'il va nous scier Le foie You-You et la rate Et la tête du rentier You-You You-You mets la patte Dans le beurre familier Le cœur You-You se dilate A les voir se fusiller You-You Madame se tâte Mais les fruits sont verrouillés Que l'enfant You-You s'ébatte Dans son berceau le beurrier Avant You-You la cravate Du bon petit écolier.
Roger VITRAC.
Si rien n'est vain
Et la neige immortelle envahit les saisons Plus haut que le bonheur, plus haut que le silence, autour des monts courbés sur le ciel insensible comme un corps sans amour penché sur sa splendeur interdite et perdue, elle s'enroule et se déroule à l'infini. Les prisonniers ont faim. La nuit est là, fragile et toute trouée d'échos. On aiguise une lame, une corde se brise, le cristal résonne, un marin meurt en mer. On dresse un échafaud et mon cœur retentit du choc sourd des marteaux. Sourd : il n'est pas que sourd, il est aveugie. O mon amour, est-ce toi le condamné : sur ton cercueil on me clouera vivant. Déjà le sang coule et dessine ton nom. Toutes les peurs, toute la nuit, mais le ciel coule déjà sous les ponts de l'aurore. Je sors du miroir, de l'eau du miroir plutôt; c'est pour trébucher et tomber dans un enchevêtrement de glaives. La volonté ne sert de rien, le cœur veille. A plat-ventre, à genoux, les bras brisés, puis debout dans la flamme et le vent. Et plus je monte, plus ma taille grandit. A mes pieds la nuit comme une mer ou comme une brume. Des échos de montagne étouffés et tendres s'élèvent, se répondent et s'exaltent, puis s'apaisent et décroissent à la mesure d'un amour perdu dans les détours de la mémoire. Les ombres inférieures s'écartent pour te livrer passage, mirage de mon plaisir, grande fleur inconsolée d'une ténèbre jamais vaincue, folle de saison, flamme de couronne, malheur du jour. Tu montes, tu montes; nous voilà face à face. Je t'échappe, tu me rejoins. Je m'étends, je m'étire, je grandis désespérément, je m'écartèle en vain : tu es là fatale, implacable, toujours plus vaste que mon désir et de toute part te refermant sur lui. Je suis en toi, je ne suis plus.
André GAILLARD.
Folklore
A Marie Geringer.
I
MERE ET FILS
On remarquait l'enfant qui se nommait Gothart à cause de son caractère grave. Personne ne l'avait jamais vu sourire, et la façon dont il jouait était différente de celle des autres enfants. Un jour, quand il avait six ans, il se rendit auprès de son père et lui dit : « Père, j'ai vu une dame se glisser dans la chambre de maman. Toutes deux ont ôté leurs vêtements; maman a mis les vêtements de la dame qui, elle-même, a mis ceux de maman. Père, je t'assure que la dame qui se trouve maintenant à la maison n'est pas maman. » Le père n'ajouta pas foi à cette histoire. Mais l'enfant, persuadé qu'il avait raison, refusa toute obéissance à la femme qui, selon lui, avait remplacé sa mère. Il persistait dans sa croyance, en dépit des rires de ses frères et de ses camarades. Et même après plusieurs années, lorsqu'il se fut habitué à croire qu'il avait eu tort, un doute demeurait très profond en son cœur. A l'âge de 26 ans, quand il fut solidement établi dans la vie sociale, il se promenait, un soir, dans un parc. Sur un banc il remarqua une femme qu'il prit pour une fille, et qui engagea avec lui la conversation. Au bout de quelques instants elle l'invita à la suivre dans sa chambre; il resta avec elle toute la nuit. Quand au matin, il se réveilla, il vit à côté de lui une femme qui était l'image exacte de la mère qu'il avait perdue lorsqu'il avait six ans. Elle sourit et lui dit : « M'as-tu reconnue, Gothart? » Très troublé, il commença à lui poser des questions. — Pourquoi m'as-tu quitté quand j'étais enfant? La mère répondit : « Je ne pouvais pas supporter de n'être pas seule avec toi à la maison. » — Comment se fait-il que tu n'aies pas vieilli pendant ces vingt ans? Sur quoi la mère répondit : « Je n'ai pas vieilli à cause du désir de te retrouver. » — Pourquoi as-tu voulu te donner à moi? — Pour te garder auprès de moi et ne plus te perdre.
II
L'HOMME-RENARD
Une vieille femme avait été trouvée assassinée à coups de ciseaux dans la montagne. La police se rendit sur les lieux et interrogea les voisins. Tous accusaient le fils, un jeune homme de vingt-deux ans et donnaient sur lui de très mauvais renseignements : il avait quitté le village quelques années auparavant, et y était revenu avec toutes les apparences d'un être sauvage; il ne parlait à personne, ne se laissait adresser la parole par personne. Il passait son temps à errer dans le pays, et plusieurs fois on l'avait pris à chaparder des poulets ou des lapins. La police se mit à sa poursuite et ne tarda pas à le trouver. Quand on l'arrêta, il parut d'une docilité inattendue, et l'on n'eut aucune peine à obtenir sa confession. Comme on avait réussi à établir qu'il était un ancien déserteur, il fut amené devant le conseil de guerre. Après les questions de forme, le président s'adressa à l'accusé et en tira le récit suivant : L'assassin faisait partie d'un poste militaire très haut dans la montagne. La relève avait lieu tous les quinze jours. C'était l'hiver, et il advint qu'une tempête de neige rendit impossible la montée de la nouvelle garde. Après quatre jours d'attente, le chef du poste ordonna au soldat de descendre pour aller chercher des vivres. L'homme chaussa ses skis, prit son fusil et partit. A certain carrefour, aveuglé par la tempête, il prit le sentier de gauche pour celui de droite; après deux jours et une nuit, il se trouvait encore dans la montagne et la neige. Il s'arrêta au bord d'un ruisseau, ôta ses skis, alluma un feu, mangea son dernier biscuit et s'endormit. Quand, au matin, il voulut remettre ses skis, il ne put les retrouver. Pendant la nuit, ils avaient glissé dans le ruisseau, et le courant les avait emportés. Le soldat, qui n'avait le choix qu'entre la mort et un effort désespéré, se mit en route. La neige lui rendait la marche très pénible. La faim se fit sentir, si bien qu'après une demi-journée il était au bout de ses forces. Il tomba à terre et s'évanouit. Quand il revint à lui, il aperçut un renard qui rôdait autour de lui. Il prit son fusil, visa la bête et l'abattit. Avec son couteau il ouvrit la gorge du renard, et but avidement le sang. A l'instant même il se trouva complètement remis et il put reprendre son chemin. Il se sentait fort et gai et n'éprouvait plus la moindre difficulté. Ses pieds avaient appris à se poser sur la neige pour ne pas s'enfoncer. Tous ses sens étaient singulièrement aiguisés; il découvrit en lui une parfaite connaissance des choses de la nature. Il savait deviner où gîtent les lièvres, où se cachent les perdrix; il savait quelles herbes et quelles écorces peuvent se manger; il comprenait les cris des bêtes et des oiseaux. Un jour, il aperçut au-dessous de lui les toits d'un village. Une haine subite le fit s'arrêter. Un homme vint à sa rencontre, et, pris de peur, il se cacha dans les broussailies. A la nuit, il s'avança vers le village et, après une longue hésitation, entra. Se dissimulant dans l'ombre, il écouta aux volets fermés des maisons; il entendit un langage qu'il ne comprenait pas, et sentit des odeurs qui le rendaient malade. Une jeune femme, intriguée par son étrange conduite, se mit à lui poser des questions. Il fut pris d'un tel effroi devant ce visage humain, qu'il détala vers la montagne. Désormais il rôda dans le pays comme une bête traquée, évitant toute demeure. Mais à la fin de l'été, comme l'eau se faisait rare, il dut s'approcher d'une cabane isolée. Une vieille femme l'habitait. Quand il vit qu'elle voulait lui parler, il s'enfuit à toutes jambes. Plusieurs nuits et plusieurs jours il erra autour de cette cabane. A la fin, mourant de soif, il entra dans la cour et but à la fontaine. Après cette première visite, il y retourna régulièrement. C'est à partir de ce moment que les montagnards des environs commencèrent à se plaindre de ses larcins. Un jour qu'il se trouvait de nouveau à la fontaine de la cabane, il aperçut la vieille assise à une petite table dans la cour. Il allait se sauver quand il entendit la femme pousser un cri : elle s'était piquée avec son aiguille. Il remarqua qu'une goutte de sang perlait à son pouce et qu'en le suçant elle s'en rougissait les lèvres. Pris d'une soudaine férocité, il se jeta sur elle, lui ouvrit la gorge avec les ciseaux qui traînaient là et but son sang jusqu'à la laisser morte à terre. C'est alors que tout à coup il retrouva le souvenir. Avec terreur, il vit que la femme étendue à ses pieds était sa mère. Il regarda autour de lui et reconnut la maison paternelle et toutes les choses qui lui avaient été familières depuis sa naissance. Dégoûté soudain de son existence, il descendit dans le village et se laissa arrêter. Ainsi s'acheva le récit du soldat. Plusieurs personnes dans le public, croyant avoir entendu le rire du diable à différentes reprises pendant l'interrogatoire, faisaient le signe de croix. Le conseil de guerre inclina plutôt à écouter les témoignages des voisins qui insistèrent pour déclarer que l'assassinat avait eu le vol pour motif. Après quelques débats, le conseil prononça l'arrêt de mort. Il fut fusillé.
III
L'ENFANT-MIRAGE
Un homme et une femme se rencontrent sur la route. Après quelques paroles, ils entrent dans la forêt, s'étendent sur le sol et s'aiment. Six semaines plus tard, la femme va trouver l'homme et lui dit : « Je suis enceinte. » L'homme répond : « Attends encore mon amie; on peut se tromper. » A la fin du quatrième mois de grossesse, ils se rendent chez une sage-femme qui provoque un avortement; la femme accouche d'un fœtus dans un état déjà très avancé. Le soir, l'homme et la femme quittent le village. Lui porte le fœtus dans un sac dissimulé sous son manteau. Ils prennent la route qui mène au lac; la lune est très rouge et très blanche. Arrivé au bord du lac, l'homme attache le sac à une pierre et le jette à l'eau. En retournant au village, la femme parle à l'homme : « Je me sens bien triste. » Ils se marient. Le mariage est heureux. La femme met bientôt au monde un enfant très beau qui ressemble à son père. Les parents font leur possible pour donner le bonheur à leur fils; et celui-ci, de caractère docile et gai, semble aimer ses parents. Quand il atteint ses six ans, le père commence à l'emmener avec lui dans ses promenades. Un soir ils arrivent tous deux, par hasard, au bord du lac; la lune est très rouge et très blanche. A l'endroit, marqué par la douleur, le petit garçon se place devant son père, et lui parla ainsi : « Père, voici l'endroit où tu m'as jeté il y a sept ans. Puisque je n'ai jamais été satisfait sur cette terre, je veux y retourner. » Il entre dans l'eau et disparaît. Le père saute derrière lui, mais ne peut le sauver. Plein de désespoir, il entre chez lui. Il engage des ouvriers avec des machines et, pendant des semaines, drague le fond du lac. Mais tout ce qu'il peut trouver, c'est un fœtus enfermé dans un sac attaché à une pierre. L'homme et la femme comprennent alors que l'enfant qu'ils ont aimé était un enfant-mirage.
Hendrik CRAMER.
Le prophète
L'enfant qui parlait au nom du soleil allait par les rues du village mort, les rats couraient vers ses pieds nus lorsqu'il s'arrêtait aux carrefours.
L'enfant appela d'une voix pleine de galères, de voiles blanches et de poissons volants, et les hommes changés en pierre s'éveillèrent en grinçant.
C'était l'aube annoncée par les flèches sifflantes des joyeux archers du voisinage, les hommes venaient, chacun portant sa nuit comme on porte une ombrelle.
Ils s'accroupirent autour de l'enfant, et leurs gros yeux rouges riaient, et leurs larges bouches crachaient du sable à travers les dents.
L'enfant qui parlait au nom du soleil dit . « N'écoutez plus le chant du coq stupide », et les hommes aux longues lèvres se tapaient le derrière sur les pavés.
L'enfant dit : « Vous riez, vous riez, mais lorsque vous vous éveillerez avec du sang plein les oreilles, alors, vous ne rirez plus ».
Sa tête tomba, écrasante et chaude sur l'épaule d'une jeune femme; elle crut qu'il voulut l'embrasser et se mit à rire d'effroi.
« Vous riez, vous riez, lui dit-il, — et les vieux montraient leurs crocs jaunes - votre rire n'est pas l'aumône que réclame la Gueule céleste.
Il lui faut vos nourrissons, vos nez fraichement coupés, il lui faut une moisson d'orteils pour son souper.
Elle rit, elle rit, la grande Gueule, elle brille, elle grésille, vous riez, vous riez, épouvantable aieule, mais bientôt, grand-mère, vos fils et vos filles ne riront plus, ne riront plus. Vous riez sous vos parasols de nuit, ils vont craquer, ils vont craquer, entendez rire la grande Gueule, car bientôt vous ne rirez plus. »
Rires jaunes
Quelqu'un qui entrerait dans une porcherie avec l'espoir d'y trouver le compagnon de sa vie, le prendriez-vous pour un homme sensé ? Non, n'est-ce pas ? Ce qui prouve votre sottise. Car c'est ce qui arriva à Athanase un jour de printemps, et il trouva ce qu'il cherchait. Vous, ne cherchez pas plus loin. Ce sont les porcs qui cherchent avec leurs groins, vous êtes les porcs et je suis Athanase, qui trouve — à vrai dire sans avoir voulu chercher. Et le compagnon de ma vie, c'est encore Athanase. Riez un peu !
Jeu d'enfant
Un enfant : Un, deux, trois, malheur, un, deux, trois, bonheur, devinette, devinette, parle-m'en, parleras-tu de bonheur ou de malheur?
tous : Sur les mains et sur les pieds, danse, danse la tulipe; au jardin la mouche à miel se réveille et dit :
Un enfant : BONHEUR!
tous : Bonheur, bonheur, bonheur, ongles roses des dimanches. papa est bossu, maman s'est pendue. un, deux, trois, bonheur, bonheur !
Un enfant Un, deux, trois, malheur, un, deux, trois, bonheur. devinette, devinette, parle-m'en, parleras-tu de bonheur ou de malheur ?
tous: Au jardin la mouche à miel se réveille sur les mains, danse, danse sur les pieds. la tulipe a dit :
Un enfant MALHEUR!
tous : Malheur, malheur, malheur, cheveux ras des jours de fêtes, mon petit frère est seul chez nous, il joue avec le rasoir de papa, un, deux, trois, malheur, malheur !
Feux à volonté
L'être humain est une superposition de cercles vicieux. Le grand secret, c'est qu'ils tournent bien d'eux-mêmes. Mais les centres de ces cercles sont eux-mêmes sur un cercle : l'homme sort du dernier pour rentrer dans le premier. Cette révolution n'échappe pas aux yeux des sages : eux seuls échappent au tourbillon, et en le quittant le contemplent (1). - Harmonie des sphères, cosmique des cœurs, astres-dieux de la pensée, brûlants sys- tèmes forgés de chair en chair, car toute souffrance est l'abandon d'une chair, qu'elle soit rouge de sang, orangée de rêve ou jaune de méditation; les astrolabes perce-cœur chauffées à blanc, loin des pièges à bascule sous les escaliers du démon, et l'air vif du large qui déjà s'épaissit en boue. La trajectoire réelle de l'acier céleste à travers la gorge pendant que les hommes d'en bas s'exercent à éternuer - car on voit tout de là-haut, et tout est vrai de plus de mille façons, mais toutes ces façons de comprendre ne valent que réunies, bloc-un-tout, Dieu blanc-noir, zèbre céleste et plus rapide... Oh ! dites-moi, les sauvages n'ont-ils jamais élevé dans la forêt vierge la monstrueuse statue du Zèbre-Dieu ? - Dieu de toutes les contradictions résolues entre quatre lèvres : et ce n'est plus la peine, l'élan est donné et le monde croule, et la lumière n'a pas besoin de prismes pour se disperser, et tout le réel changeant immuable - choc des mots, folie inévitable des discours humains, choc-colère cahotant ses cris, ses faux espoirs - escroquerie de Prométhée, qu'il est beau, qu'il est beau ! Prométhée, victoire pantelante soumise aux langues de feu, avec la couronne tourbillonnante des soleils, les petits alliés des hommes... MAIS LES GRANDS ANTI-SOLEILS NOIRS, PUITS DE VERITE DANS LA TRAME ESSENTIELLE, DANS LE VOILE GRIS DU CIEL. COURBE, VONT ET VIENNENT ET S'ASPIRENT L'UN L'AUTRE, ET LES HOMMES LES NOMMENT ABSENCES. Qui leur apprendra ce qu'est l'être, et qu'ils ne font que penser le non-être à leur mesure ? Soumis aux langues de feu, tournez votre visage vers les flammes, vers le baiser divin qui vous arrachera les dents d'un seul coup.
René DAUMAL.
(1) C'est à partir de cet endroit du texte que, par bonheur, je cesse de me posséder.
Le tambour des conquêtes
A Jane Lesens.
Revenant des lourds pays d'or et de sang où les rivières sont les tombeaux des princes et des rois j'ai rencontré l'épave d'os humide et de trèfle incarnat que les abeilles en ronflant dispersaient aux quatre coins du monde Une fée vêtue de poussière s'en allait tristement poursuivie par son unique amant Le désespoir aux mains d'épées venait au devant d'elle
Les cognées accrochées aux dents des belles étoiles chasseresses écorces de rivages piétinées par les saules étreintes passagères où vibre le dernier écho d'un nom
Colliers d'algue ou de chaux que l'on tresse en vipères torsades de chevelures noyaux des drapeaux morts je suis le calme d'or des sourdes pourritures où fleurit l'aconit
Sanglant je suis sanglant cœur battu par les flots je suis ressuscité aux ténèbres du pôle les arbres enchantés se plaignent sous les rafales du vent importé d'Orient
O coq géant noyé dans l'eau des précipices
5 juillet 1928.
A Artür Harfaux.
Reine insensible des moines de la terre coupée coupée en deux par la poupée brisée les débris sont restés dans ma main sur le sol comme une fraise murmurant je t'aime à la voix aveugle J'ai brisé la défroque du peuple et mes doigts écorchent le sang qui frappe encore comme une brute. Je t'aime a dit la voix le long des longues avenues désertes où les réverbères sont les bornes du désespoir Coupez les vaches et les maisons de campagne elles sont devenues grandes à cause des orages mécaniques qui ruissellent au coin des bois au coin du ciel partout où les visages sont la nuit Eclairez ma route vous qui ne savez pas regarder dans les puits Le miel au eri du bœuf assommé se fond en liqueur forte que des mains et quelles mains saisissent avidement et je lutte contre la poussée du sang dans les artères vitrifiées Le cœur des orties je rencontre la fluide subsistance du lait et des oreilles froides sorties on ne sait d'où le matin oreiller des pendules s'aceroche où l'on veut aux noires cheminées des usines aux porches des cathédrales où des femmes à l'œil vert s'endorment dans leurs cheveux Appelez-moi les oiseaux j'ai besoin d'eux pour ne pas mourir. 16 juin 1928.
MAURICE HENRY.
Au pied du mur
à Michel Leiris.
Lorsque Monhy le brocanteur vivait encore Tes jeux étaient cruels tes désirs n'allaient pas plus loin que ton urine Tes désirs n'allaient pas plus haut que les peupliers du désir Les tatouages du ciel n'avaient pas prise sur ta peau d'animal Et souvent souvent c'était le miracle dans les villes mortes d'où les routes ne font que partir Depuis ce temps les vertiges se ressemblent de plus en plus Comme si les migrations des oiseaux et des grêles de l'été Perdaient toute raison d'être Mais j'ai déjà dit que les enfants pâles qui naissent à regret La chanson du passé la nostalgie du jamais-vu Mille non fois non Je ne permettrai pas que cela se passe ainsi Arrête-toi un instant d'incruster des éclats de miroir dans ta statue en mie de pain Je suis ton frère je te déteste je te veux du mal Et cette automne définitive Tu te perds en regards tu t'empoisonnes de regrets Pour n'avoir pas voulu suivre la trace phosphorescente du hasard grimé en destin Alors je fermai toutes les issues Je m'enfermai je t'enfermai dedans dehors Les cyclones serrent leur cœur à pleines mains les peurs bleues Dévastent mes côtes Je n'appartiens plus au vrombissement des villes J'abomine cette femme aux yeux de neige agenouillée devant les bijoux panachés Tu n'as jamais aimé le soleil tu l'as pleuré au sommet du Bogatine tu l'as vomi Dans les vasques des jardins vierges Tu ne vis que parce que j'ai perdu la tête Je ne vis que pour ne pas choisir ta mort O ta mort Elle a des centaines de jupes rouges les unes sous les autres Fasciné par son nombril insondable Je me penche et me penche et me penche sur mon vide intérieur Pour capter encore un peu de rosée de l'enfance Mais depuis que le boue aux cornes d'or prit l'habitude de se masturber contre les rochers Mon sang tourne tous les minuits comme du lait Et je mâche des paroles dont Monhy ne saurait que faire Silence aux voix du sud Observe attentivement tes ongles rongés par l'attente Ainsi le fœtus qui étouffe de rire dans l'antichambre de la mort De la mort avant la vie O ta vie Monhy je la conte parce que ton passé est ton histoire et ton avenir la mienne Aucun de tes gestes qui n'ait été perdu pendu dupé Et voici que les mots-atomes Ces lumières vois ces lumières dans le palais buccal immensément ouvert par un ricanement d'amour Crime encore Et voici que les mots-bactéries les mots-comètes Assommé sommeil Tu bégayes la confession d'un autre mais cesse Cessons Ce sont les mots dont le cœur palpite dans les paumes des mains comme l'âme d'un oiseau mécanique Oiseaux oisifs vous seuls êtes mes modèles En pleine forêt Monhy attirait les bêtes dans des tanières idéales Que je l'aidais à creuser en récitant avec lui cette incantation aux esprits souterrains
« Ks-ks légions que chassa l'Assez-Puissant du ciel en pétant un gaz asphyxiant qui a obligé tous les anges récalcitrants d'émigrer bien loin de son intestin courroucé les anges sages étant tous munis d'un masque pareil à celui qui faisait ressembler les poilus à des porcs pendant la guerre de l'an à peu près mil neuf cent quatorze après la naissance d'un certain Jésus qui a joué drôle de rôle dans l'histoire de l'Humanité dont Monhy le brocanteur et Monny le poète ne font plus partie les autorités s'étant aperçues que ces deux monstres aux manières douceâtres avaient pour patrie un pays sans frontières n'existant sur aucune carte géographique et ce qui est plus grave se nourrissant l'un de feu l'autre d'air liquide nous prions poliment ks-ks les tremblements de terre les esprits sulfureux les Légions Obscures ks-ks Dies mies jesque benedo efet donvema enitemats ks-ks les taches de rousseur que cachent à la lumière lunaire les ityphalles pendus au treizième coup de malheur les vertus et les propriétés de plusieurs sortes de fientes de fientes puantes dont se nourrissent les fleurs odoriférantes ks-ks dont on avale un pétale pour guérir la fièvre quotidienne trois pétales pour la fièvre tierce quatre pour la quarte Flauros le grand général à figure de léopard et à queue d'homme tout simplement ks-ks Le Fleuve d'Huile de Foie de Morue ks-ks le péanite och-och les Voltigeurs Hollandais hax pax max l'lle des Amis Mysogynes sista pista rista xista ks-ks l'hékacontâlithos la pierre qui possède les vertus de tous les péchés capitaux et pour ne point finir un Serbe saute au saut du Serbe et la mort au troisième saut lui fait faire le saut de la mort ESPRITS SOUTERRAINS ESPRITS SOUSCÉLESTES nous avons creusé dans votre terrible chair une tanière en vous adressant cette petite prière afin que vous l'exaucissiez sans faire trop de chichis d'avance merci »
Une à une les saisons Un à un les appels dans ton gosier grossier S'éteignent Eventreur de ventres il s'endort maintenant comme une chienne dans la poussière Bien la seule fois 0 Monhy ô Monhy Les rochers profonds les sentiers de guerre lasse Ineffaçable obsession de magnifiques jouets brisés Et la langue encore amère de mes larmes bouillantes Il ne me reste plus qu'à faire souffrir la douleur De ce corps conçu dans le mystère sordide Où est la peur l'effroi froid après la peur Très bas dans l'inconnu Donne vite et l'oubli des épées tranchant Les remous du cœur usé jusqu'à la corde Ecoute écoute encore cette sombre histoire Il était une fois un pauvre diable qui regardait le monde à travers les carafes de vin blanc Avoir deux jambes gauches n'était pas pour lui une mauvaise plaisanterie L'ozone des après-pluies le rendait fou Une idée ressemblant à l'Eternel Retour le rendait furieux Il était une fois il était une fois Un fou-furieux Toujours celui que tu verras dans tes yeux ouverts ou fermés pour toujours
MONNY DE BOULLY.
Moi et moi
Incident de frontière entre rêve et veille : un épuisement soudain m'ensevelit, je sommeille sur un divan. Quelqu'un entre : j'entends, je n'entends pas, je dors, je m'éveille, je continue à dormir. En un instant naît la seission mémorable. Moi-qui-veille se lève et montrant au nouveau venu Moi-qui-dors toujours étendu sur le divan dit en se penchant : — « Il dort. » Sans la moindre angoisse. La crainte commence à saisir Moi-qui-veille quand Moi-qui-dors s'agite et crie en proie aux lémures du profond sommeil. Moi-qui-veille se tournant vers son hôte dit finement : — « Il rêve. » Moi-qui-dors se dresse brusquement sur son séant. Moi-qui-veille poussé par un souvenir de solidarité l'aide à se dresser complètement. Spectacle unique : Moi-qui-veille prend le bras de Moi-qui-dors, comme on fait un convalescent et tous deux (ou tout un en deux) font au pas le tour de la chambre. Au secours ! Moi-qui-dors chancelle, Moi-qui-dors s'affaisse. II échappe à Moi-qui-veille et tombe très lourdement sur le sol. Son crâne rebondit. Moi-qui-veille, toujours debout, le contemple, puis inquiet, se tourne vers son hôte et dit : — « Très ennuyeux, quand il faudra que je rentre là-dedans (et il indique du pied Moi-qui-dors étendu, inerte) je me trouverai courbaturé et j'aurai mal à la tête pour le reste de la journée. »
La foire aux bœufs
Jaillie de l'Esplanade la rue déserte, pavée en dos d'âne. Contre toutes prévisions coutumières, elle aboutit à une plage de gravier gris. L'eau des grands Lacs soudain surgit. A gauche un ponton ripoliné de blanc, à rampe de cuivre. Bouées, ceintures de sauvetage, personnages officiels glabres, à casquettes galonnées. Descendant la plage, un vague troupeau de buffles vient s'abreuver. Sous un ciel limpide et très clos, les eaux à l'infini parsemées d'ilôts, — terres rouges, végétation luxuriante très verte. La foire aux bœufs, fête instituée par les Amériques : cavalcade aquatique longeant le ponton de gauche à droite. Le clou de la cérémonie : un bison de granit moussu, haut comme une cathédrale supporte sur sa bosse deux cent quarante-trois marins américains également bossus. Il s'avance à grand trot en faisant gicler des montagnes d'eau devant ses genoux. Défilé d'îlots à vitesses variables, suivis de tortues porte-bagages. Chaque cornac d'îlot clame sa vitesse horaire en passant devant le starter-à-une-dent qui enregistre sur le ponton. Un cornac propulse à grands moulinets de bras un ilot grand comme une assiette sur lequel il est juché. Il siffle étrangement en passant devant le ponton, - le starter proteste. Vitesse-maximum cent soixante et un kilomètres à l'heure par un long canot bariolé de bleu sombre et d'écarlate comme un lingham-fétiche nègre.
R. GILBERT-LECOMTE.
POLITIQUE
De quelque côté qu'on se tourne, masquée de tourbillons ou blême d'indécision, éclate une crise, belle éruption d'abcès de conscience. Alors que le mieux serait peut-être d'inventer une machine à perpétuer l'absorption automatique de véronal pour dormir jusqu'à la mort (uniquement pour ne pas se suicider, vieille question trop simple), l'individu se gratte les Uancs et les tempes afin d'en extraire la solution à ses tourments Nous sommes tous devant un mur et ceux même qui savent ce qu'il y a de l'autre côté ne découvrent d'issue que peinte sur le mur. Il n'y a que fausses portes et fausses fenêtres. C'est insuffisant pour sortir. Le surréalisme a vu son terme, c'est-à-dire l'esprit poussé à son extrême limite a vu son terme en soi-même. C'est un sort tragique de se heurter à sa propre fin en guise de prison. Comment, lorsqu'on est l'esprit, peut-on pour vivre cesser d'être ? L'existence et la non-existence cohabitent difficilement. Il semble bien, d'ailleurs, qu'il en soit de même au sujet de la crainte de la mort. Il serait peu de chose d'être mort si l'on avait conscience d'être mort. Ce qui revient à dire qu'il serait acceptable pour tous de n'être plus tout en conservant l'existence. (Bien entendu, on peut soutenir le contraire.) Le surréalisme pur a fait cette expérience: Certain de sa prison, dernière apothéose de l'individu, il ne trouvait pour sortir de lui-même que l'entrée dans le collectif. Se libérer de soi-même. Mais quelle que soit l'attitude qu'on adopte, si négative qu'elle soit, on se heurte au positif à la porte de sortie; mais par positif j'entends parler des tremblements de terre, des éruptions volcaniques, de la peste et autres faits du même genre, avec lesquels il faut bien compter et contre lesquels le négatif est inopérant. L'existence du collectif est un de ces phénomènes analogues aux aérolithes et aux raz de marée. Ce n'est ni plus ni moins mystérieux mais ce l'est autant. Et rien ne peut s'opposer à ce que l'entrée de l'individu dans le collectif s'accompagne obligatoirement de silence. On me dira en dernier ressort — et en a parte — que l'entrée de l'Esprit dans le collectif se pouvait satisfaire en perpétuant son action, et n'avait d'ailleurs d'autre but que la perpétuité de cette action qui est négative. Il opérait comme le mycelium d'un champignon dans le bois de peuplier : le bois devient phosphorescent, mais il est pourri. Ce n'était peut-être qu'un prétexte qu'il se donnait à soi-même. La force à laquelle je faisais allusion plus haut, et qui est d'ordre extra-humain (j'entends que c'est plus fort que la volonté) fait qu'il n'y a pas d'Individu, mais seulement une collectivité. Chaque individu n'est qu'un fragment de la collectivité : la crise universelle est là-dedans. C'est une crise du silence. Il n'y a de voix que collective, et justement devant le mur tout le monde est chanteur de grand opéra. L'ESPRIT PUR comme les autres. Se réfugier dans le social — et en la circonstance il s'agissait de se servir de la seule révolution possible, la communiste — ne pouvait donner de résultat que si l'on gardait le silence. Il ne pouvait plus subsister d'activité de l'Esprit pur comme fin. Interdire à l'esprii de se manifester serait évidemment stupide. Il se manifeste d'ailleurs en dehors de toute intention de manifestation, alors qu'on a le stylo à la main. Ce qu'il ne fallait justement pas faire, c'était de s'asseoir devant sa table et de prendre le stylo à la main, en bon fonctionnaire de l'Esprit pur. Mais alors, à quel titre entrer dans le communisme ? C'est avoir une singulière opinion de la collectivité communiste que de croire qu'elle a besoin d'intellectuels purs. Elle a besoin de techniciens du communisme et des techniciens des diverses branches de l'activité sociale; voilà pour l'esprit. Quant au reste, il n'y a de place que pour les mains. Le plus digne était de n'être plus que des mains. Des mains communistes soutenues par une volonté communiste. Cette solution était analogue à celle du suicide. Comme celui-ci, elle nécessitait une certaine dose de courage. Or, il est remarquable qu'aucune autre génération que celle-ci n'a proclamé aussi haut la valeur absolue du suicide comme solution de la vie, et que, parmi ces proclamateurs on ne compte aucun suicidé. On ne compte aucun Rimbaud non plus, et de même on attend encore celui qui mettant son cerveau dans un coffre dont il jetterait la clé à la Seine, irait dorénavant chaque matin à l'usine comme décolleteur. Il m'est arrivé de dire que le communisme consacrait le malheur des hommes : qu'on ne suppose pas que je vais promettre par voie d'affiches cinquante francs de récompense à qui m'apportera la meilleure manière d'assurer le bonheur. D'abord parce que la recherche du bonheur me semble une préoccupation imbécile, ensuite parce que l'humanité a en réserve des liasses de bonnes recettes assurant le paradis universel par la volupté de de quelques-uns, ou encore cette manière américaine qui consiste à répandre la plénitude alimentaire, somptuaire ou voluptuaire jusqu'à ne plus faire de toute la société qu'un amas de ventres couverts de gabardine et roulant sur un moteur. On revient périodiquement sur le sujet de la destinée humaine. C'est un souci aussi stérile que celui qui présiderait à la recherche d'un point spatial vers lequel se dirige le soleil et son système. Mais on peut toutefois affirmer, quelque force qu'on donne à l'esprit, que la collectivité s'embarrasse peu de l'esprit pur. Elle ne s'inquiète de l'esprit qu'au point de vue utilitaire. Elle reconnaît, en ce qui concerne les sciences, par exemple, que le savant opère ses investigations en dehors de toute utilité ei que les applications de toute découverte n'interviennent qu'en dernier. Mais si elle consent à lui décerner les honneurs sociaux, les mêmes que ceux qu'elle réserve à un grand épicier ou à un foudre de guerre, c'est à cause des résultats utilitaires de ses découvertes. Il est assez singulier que la Genèse n'envisage la création de la race humaine que sous cette forme d'un individu devenant couple et qui se perpétuant finit par constituer la société. De fait, la société, telle que la conçoit l'Ancien Testament n'est qu'un amas d'individus. Son histoire n'est qu'une suite de vociférations de grandes gueules ouvertes au-dessus d'un grouillement dont on ne connaît rien. L'histoire humaine générale est cependant un singulier mélange que règle toujours la température et la pression de la masse collective. Tour à tour la voix individuelle est le signe d'une révolte contre la tyrannie sociale ou la proclamation du consentement, et quelque chose comme le chant de l'oiseau mâle en plumage de noces. Les individus en état de révolte coincident avec les périodes individualistes. Leur abondance est une apothéose et marque le relâchement de la cohésion sociale. Mais par un retour singulier, par une transformation mystérieuse, l'abondance des récoltes précipite la chute du désordre et du relâchement et réclame le resserrement collectif. La révolte des individus contre la tyrannie sociale opère une révolution et n'a de cesse que la contraction n'ait ramené la sécurité collective en péril; c'est alors une tyrannie bien plus stricte que la précédente, mais elle est acceptée par les individus qui dans la circonstance n'ont été que des glandes préservatives de la société et n'ont réalisé leurs fonctions externes que pour masquer leurs fonctions endocrines et favoriser les hormones. Discourir est donc assez vain, du point de vue de l'intelligence. Du point de vue de l'esprit qui est bien différent du précédent, on peut sauver la face si compromise par les faillites passées, en imaginant que l'Esprit individuel n'existe pas et que seul existe l'Esprit collectif, d'une existence effective, et affleurant à la surjace de la connaissance en des points différents — si peu — qui sont les individus. Ainsi concevra-t-on que la collectivité ne court de la part des individus aucun danger, qu'elle sait toujours ce qu'il lui faut, et ne fait que ce qu'il faut qu'elle fasse. Mais en cela encore, comme toujours, on remarquera que nous avions commencé par poser la fin, et que se séparer d'une position négative reste vain, puisque nous ne pouvons rien déduire que nous n'ayons commencé par concevoir. Il ne nous reste que notre volonté et notre voix pour crier plus fort que les autres notre absence d'espoir à la recherche de l'espoir.
Trouver une possibilité d'évasion dans le silence de l'individu au sein du collectif ne pouvait résulter que d'un malentendu ou d'une duplicité de passage, et aboutir à une impasse. Mais la révolte demeure la seule possibilité d'évasion et de libération; et à l'avance, la seule possibilité d'acceptation des lois sociales, quelles qu'elles soient, me remplit de dégoût. Etant donné l'obscurité de sa fatalité, la société vient se confondre avec Dieu. L'acceptation des volontés de l'une devient la soumission à Dieu. La seule ressource qui nous reste pour manifester notre existence est la révolte contre ce personnage à face de caméléon. L'acceptation des lois futures d'une société, fût-elle établie par la plus chère révolution, ne peut être comprise que comme moyen explosif. Mais la chose faite, si nous nous maintenons en état de révolte permanente, il nous reste l'opposition (c'est peu dire) aux nou- velles formes sociales cristallisées et fonctionnaristes et l'opposition à l'acceptation de notre propre bureaucrate, celui que nous nourrissons dans notre cœur. Il apparaît de plus en plus que la révolte contre l'oppression collective est celle qui renforce le plus les tendances instinctives de notre bureaucrate intérieur. Notre révolte contre nous-même devait nous conduire à la possibilité de libération absolue. La plus grande dévastation était à exercer à l'intérieur. La preuve en est donnée par ceux qui ont persisté à chercher sans retour dans la révolution sociale la solution possible à leur tourment : au sein du collectif, ou ils se soumettent à jamais, ou ils renaissent avec l'orgueil de l'individualiste; ils se révolteront contre la perspective du vide complet comme devant le pied qui marche sur leur pied. Etre prisonnier de soi-même n'est pas un sort pour qui rêvait de libération absolue. Il doit y avoir désormais rupture complète au sein du même individu entre l'individu et l'individu. L'état de vacuité inremplissable est le seul qui libère l'être au sein de n'importe quelle société. On sait quelle recherche est faite à la traine d'une littérature populaire. C'est une singulière coïncidence que cette recherche et la naturelle pente qui conduit la littérature de notre époque du surréalisme au réalisme. Je suppose que l'état de vacuité inremplissable donnera la clé pour une espèce de réalisme inaccepté permettant de sortir de l'un et de l'autre en laissant l'être en perpétuel état de disponibilité. C'est pour éviter d'enchaîner le moindre de mes traits qu'en relisant les lignes précédentes je suis pris d'un rire inextinguible; Dieu merci, comme dit l'autre, on peut toujours se libérer de soi-même.
On peut se demander quelle position nous reste devant la société si on cesse d'être totalement absorbé par elle. Entrer dans le communisme et en sortir au même moment n'était pas si méprisable qu'on le pense. Du point de vue de l'acceptation et de la négation, cela se déjend, il s'agissait d'une suite de révoltes aussitôt brisées que tentées afin de former aulour de sa vie une chaîne de libération continue. C'est à dessein que je parle de chaîne. Il reste à savoir, en effet, s'il ne faudra pas finir par se libérer de la libération. Il n'est pas sûr que l'acceptation affirmée d'une chaîne quelle qu'elle soit apporte la clé de cette porte de sortie. L'interpénétration de l'esprit collectif, les réflexes sociaux sont les signes d'une tyrannie enchaînante dont il est bien difficile de se garder aussi bien dans l'acceptation apparente que dans la révolte. D'autre part, la méfiance à l'égard de tout ce qui tombe sous le sceau politique a trop de points de contacts avec le scepticisme classique et national pour qu'on ne donne pas une part de soi-même à la révolte contre les lois. Là encore, on ne saurait trop affirmer qu'il ne faut pas confondre l'indépendance, la liberté et la libération. L'absolu secret d'une prison est, au sein du collectif comme de l'individuel, ces corridors, une porte de sortie autant que d'entrée. Rien ne complique le problème de la libération comme la liberté perpétuelle. C'est peut-être là que git l'attraction la plus vivace de l'esprit vers le communisme.
L'homme hait l'homme. La haine est le lien le plus fort entre les hommes: c'est la revanche de l'individu contre les liens du collectif. Si libératoire qu'elle soit, elle n'en est pas moins un lien au même point que l'amour. L'amour pour un objet sexuel ou physique ou métaphysique projette sans doute sur la toile de fond d'assez jolis paysages. Il ne dépend que de soi d'entretenir en soi ce ver du fruit qui vous détache avant la maturité et dans la pire acceptation vous conserve l'intégrité de l'œil central.
Il est peut-être plus facile de veiller à cette vie fragile et de conserver ce détachement dans l'amour que dans la haine. Il y a le bureaucratisme de la haine comme celui de l'amour. L'un comme l'autre sont aussi onéreux. A moins que tout ne soit submergé dans la haine de soi-même. On sait quel but poursuit l'amour. Il se confond avec celui de la haine, et en fin de compte ne se trouve au bout que la destruction. Qu'il s'agisse du collectif ou de l'individu, et que l'un pense se libérer par l'autre, l'amour et la haine s'arrangeront pour faire le vide ou si l'on préfère, la vidange. Le rejet hors de soi de tout ce qui y a été accepté, la possibilité de n'être jamais plus qu'un masque sous lequel on n'est pas nu, mais vide, d'un vide dont le vide physique ne donne pas même la moindre idée, et de changer de masque comme de chemise... et l'on sait si ces chemises-là se salissent vite, cela fait perdre à toute question sociale et politique, un peu de son acuité ardente..... Et cependant cela n'empêche pas que la masse se précipite comme une folle sur son malheur, entre en transe sur son travail, enchaîne un soir au matin et un matin au soir... marcher, manger, travailler, souffrir, crever. Et de toute manière au bout du chemin on place la musique et une grande lanterne. Démocrate à l'américaine ou prolétariat communiste. Marcher, manger, travailler, souffrir, crever, lanterne et musique. Peut-être afin de réveiller la masse en marche sur sa voie de sommeil et de ténèbres, et de la dresser une fois pour toutes contre son sort, les seules voix ayant chance d'être entendues seront-elles celles qui jailliront du vide complet de l'individu, vide du cœur, de l'âme, de l'esprit.
G. RIBEMONT-DESSAIGNES.
CHRONIQUES
La critique des critiques
Avec toute la mauvaise foi prévue, courriéristes littéraires et critiques sitôt le nez sur le Grand Jeu, ont joué le mépris, l'indignation, l'ironie, l'incompréhension, la supériorité, comme, devant la sommation : « la bourse ou la vie! » l'interpellé ferait l'idiot, protestant qu'il ne comprend pas. Parmi quelques exceptions, pourtant, nous devons citer :
GUY-CROUZET (La Grande Revue) qui, ne se bandant pas les yeux devant l'évident, reconnaît la nécessité d'une toujours nouvelle critique de la connaissance. La plus timide honnêteté est aujourd'hui courage. ANDRÉ GAILLARD (Les Cahiers du Sud), avec une plus franche sympathie qui le met nettement de ce côté de la barricade, est, en outre, une des rares personnes qui nous aient fait un reproche capable de nous toucher et méritant d'être discuté : « Encore une nouvelle revue. Celle-ci, du moins, est nette et propre, autant que le genre le permet. » Il va sans dire que si nous publions, c'est que la question préjudicielle a été tranchée.
LEON PIERRE-QUINT (Europe Nouvelle et Nouvelles Littéraires) n'a pas peur de croire à la réalité de notre rôle. Aucun ne nous a mieux situés dans le développement historique de la pensée, ni aussi explicitement et avec meilleure foi dans le domaine particulier de la littérature; et si nous n'avons nous-mêmes aucun point de ce genre à prendre, il nous est toujours agréable que ceux qui le font le fassent bien. Sa critique, elle aussi, se meut sur un plan où elle mérite d'être prise en considération. La science que vous attaquez, nous dit Léon Pierre-Quint, est la science positiviste et pragmatiste, en telle décadence aujourd'hui que c'est une porte ouverte que vous enfoncez. Les jeunes savants d'aujourd'hui recherchent aussi l'Unité. (Voilà bien flatter ces jeunes savants que les comparer à nous!) Et là-dessus, à nos attaques contre la pensée scientifique il oppose la philosophie des sciences de M. Meyerson. La Raison est une, it est vrai, une avec l'Esprit et avec le Monde. Mais la science ne pourra jamais que connaître cette unité; nous voulons l'être, la vivre. L'esprit occidental est identique à l'Esprit : mais il en est une énorme déformation, un système complet de tics professionnels. Nous n'opposons pas une Pensée à une Pensée, une forme de pensée à une forme de pensée, mais la Pensée une à toutes les formes de pensée. Il est bon, en fin de compte, que Léon Pierre-Quint nous oppose une philosophie comme celle de M. Meyerson dont il faut bien désormais tenir compte - triste nécessité peut-être - sous peine de ne pas paraître sérieux et qui, faute d'être comprise et surmontée, peut entretenir de dangereuses illusions (1).
Et prenons maintenant, au hasard, quelques-uns de ceux qui nous en veulent.
Parmi ceux qui rigolent, notons le courriériste de l'Homme Libre, quelque vieillard lubrique et jovial, qui a lu de Maurice Henry nombre « de pages réjouissantes » et s'écrie : « Ah! jeunesse! » Beaucoup plus jeunes que vous ne pensez, Monsieur! Le courriériste de l'Ami du Peuple, lui, après nous avoir reproché des « plaisanteries périmées » et une « langue biscornue », soupire : « Que tout cela paraît sténile! » Beaucoup, beaucoup plus vieux qu'aucune mémoire, Monsieur! CHARLES HENRY-HIRSCH que nous croyions mort depuis longtemps, nous apprend dans les pages du Mercure de France qu'il continue de représenter la même respectable tradition d'imbécilité qui lui fait voir le Grand Jeu comme une suite de mots jetés au hasard, et lire avec un entêtement de veau systématique la phrase la plus simple comme une mauvaise plaisanterie ou comme langage purement gratuit. Le Mercure nous sert ses derniers bavements d'agonie. Il n'est guère que Madame RACHILDE qu'il eût pu choisir pour nous critiquer avec une plus lamentable bêtise. La revue 1928 qui nous cite sous la rubrique : « Coquetteries et stérilités » contient enfin, sous la signature de JEAN GODMÉ, une « Lettre au Grand Jeu sur la vertu de pureté » qui est un modèle de fétide onction ecclésiastique. Monsieur Godmé, qu'il soit bien entendu d'abord que, rien ne vous autorisant particulièrement à parler au nom d'un dogme dont vous n'êtes pas un représentant bien significatif, la seule prétention de votre ton protecteur et pseudo-fraternel peut être considérée, à juste titre, comme offensante; autrement dit, en quelque circonstance qu'il vous rencontre jamais, chacun de nous obéira à la nécessité de vous donner une leçon de correction. Cette question purement temporelle mise de côté, il n'est pas très utile de s'étendre sur la vanité littéraire, au pire sens du mot, d'une démarche aussi inadmissible que celle que vous entreprenez, car vous ne ferez aucune difficulté, sans doute, pour avouer au fond de vous-même que vous ne vous êtes jamais leurré un seul instant sur l'efficacité possible de telles exhortations (2). Au fond, vous avez cédé uniquement au désir d'exhiber tout gratuitement vos petits talents de prédicateur néo-thomiste. La pauvreté de votre dialectique, il faut l'avouer, est bien décevante. Si vous avez peur de situer le problème, voulez-vous que nous vous y aidions? Et d'abord, que vient faire Gide dans votre galimatias? S'il se peut que nous ayons parfois quelque sympathie pour un certain Gide, il est parfaitement ridicule de nous faire les disciples d'un écrivain pour qui le problème éthique se pose en des termes qui nous sont entièrement et tout simplement étrangers. Au contraire, sans rien fausser, il est facile de vous situer parmi la lie de ces remueurs de larves, Massis, Maritain et autres, qui ont édifié sur la Somme de Thomas d'Aquin le bluff le plus naïvement prétentieux de ce siècle. Il n'est même pas besoin de faire intervenir la critique kantienne pour être en droit de juger imbécile ou hypocrite tout intérêt porté aujourd'hui à cette pauvre singerie de métaphysique, à cette imparfaite machine à calculer les attributs de Dieu. Sous la même condamnation tombe toute tentative pour adapter une mystique à de misérables fins temporelles, sociales en particulier. La Somme théologique est le tombeau du christianisme. Les religions en s'organisant tuent la révélation immémoriale à chaque instant nouvelle en nous; et plus particulièrement parmi les religions, le christianisme; et dans le christianisme, le thomisme; et dans le thomisme, vous et vos complices. Et nous ne parlons pas dans le vague; nous savons ce que nous voulons dire : il n'y a pas si longtemps, le symbole de la Croix (qui est aussi bien, soit dit en passant, australien, fuégien, bantou, aztèque, égyptien, que chrétien), ce symbole de l'union du Mâle et du Femelle, et du Feu, ce Signe qui est notre écartelement dans notre symétrie bilatérale d'homme, dominait les salles des tribunaux, et en son nom P'homme jugeait! Et ce n'est pas une couche de lait de chaux qui a pu effacer ce vol ignoble du Signe, ah! non! Il y faudra sans doute des mers de sang. Et vous nous accusez d'avoir volé votre langage, faussaires! qui nous enlevez le simple usage des mots immémoriaux. Nous ne sommes pas des sceptiques. Nous ne sommes pas des jouisseurs. Cette mystique du plaisir que vous semblez nous reprocher, on ne la voit guère que chez quelques dévots des vôtres. Pensez-vous convertir les croyants que nous sommes, croyants à nous faire tuer, et plus, en une foi éternelle et sans nom, auprès de laquelle s'en vont en cendres les petites saletés des argumentations thomistes? Vous, avec votre pauvre ritualisme, vos cadavres de dogmes, votre morale inerte de castrats, nous vous défions de vivre une semaine le régime que nous impose l'incessante contemplation d'une Evidence noire, gueule absolue. Et vous parlez de « pureté des corps! » Et vous parlez d'aller vers votre dieu — quelque démiurge de septième ordre - lorsque vous en êtes encore à ces questions, lorsque vous invoquez encore « le sens de l'honnêteté »! Où voyez-vous notre « prudence », et que nous cherchions « la paix par l'omission? » Capitalistes de dogmes, tyrans étouffeurs des Secrets, vous pouvez bien parler d'une « bourgeoisie de l'intelligence! » Nous sommes de la race de fer et de feu des prophètes, des inspirés, ennemis des religions assoupissantes. Au regard de ce monde, nous ne pouvons annoncer que le malheur et la révolte. Vous seriez bien étonnés de reconnaître le Paraclet dans cette apparition qui se révèle à nous, le Cheval-Cyclope du sommeil profond et des tueries. Oserais-tu, gosse déformé dans les forceries occidentales des comprachicos spirituels, venir nous regarder en face et nous insulter encore du nom d' « amis »? Je vous vois chercher dans le catalogue des péchés, et y copier pour nous l'étiquette : Orgueil. Sachez que, quoi que nous fassions, nous ne pouvons pécher. Orgueil n'a plus de sens pour nous. Péché n'a plus de sens. Il s'agit bien d'autre chose, maintenant! Et vous, ignorez-vous que le péché contre l'Esprit soit le seul irrémissible?
R. Gilbert LECOMTE. R. DAUMAL.
(1) Nous consacrerons ici, et au courant de pensée qu'il représente. dans le prochain numéro, un assez important article a M. Meyerson (2) Nous sommes d'ailleurs en bonne compagnie parmi les espoirs de conversion de la revue 1928, entre Aragon (sic) et Breton (sic) qui auront bien entendu négligé de répondre a vos petites saletés d'agent provocateur. Evidemment, le silence seul conviendrait, mais nous tenons dó courager explicitement chacun.
Chronique de la vie sexuelle
Qu'il soit bien entendu que nous n'entendons attacher à cette chronique aucune valeur de documentation plus ou moins scientifique. S'il faut parter de valeur, qu'il s'agisse ici d'une valeur de scandale.
Six cas de pollution sans attouchement.
I. - Questions à un jeune athlète. — Dites-moi, mon jeune ami, Monsieur votre père couche avec Ma- dame votre mère? — Bien sûr. — Vous les avez vus? — Oui, quelquefois. — Et vous est-ce qu'avec votre sœur... L'athlète rougissant. — Comment le savez-vous? — Mais votre père lui-même avec votre sœur? — Hélàs oui. — Et avec vous? — Oui. — Votre mère ne vous a-t-elle jamais...? L'athlète gémit après une visible révolte intérieure : — Oui avec elle aussi. — Ah! Ah! mais votre mère avec... avec l'Ane. — Oh oui! — Et vous aussi avec l'Ane? — Oui. — Ah! Ah! au revoir, mon ami, voici pour vous.
II. - P. exigeait pour cette mise en scène un garçon boucher et un rat vivant dans une cage. Le garçon boucher devait avouer avec détails d'abominables crimes imaginaires. Pendant ce temps, il prenait le rat dans une de ses mains et, à l'aide d'une longue aiguille à tricoter, finissait par lui crever les yeux. Les cris du rat calmaient P. au comble de l'agitation.
III. — P. aimait pour son plaisir physique de vastes mises en scène. Au milieu d'une chambre il se faisait enchaîner à plat ventre sur un divan. Autour devaient défiler des hommes en uniformes divers de facteurs, de pompiers, d'agents de police. A tour de rôle, en passant devant lui, ils le giflaient deux fois. Puis entraient au galop de jeunes garçons costumés en grooms et lorsque eux aussi le giflaient la séance était terminée.
IV. - N. demande à une femme préalablement stylée :
— Dites-moi, avez-vous déjà vu cuire une moule? — Bien sûr! doit-elle répondre. — Et que faisait la moule, la moule pendant que l'eau chauffait? Que faisait-elle, Mademoiselle, dites? — « Oh! rien de spécial... elle bavait... se tordait... » — Aaaah : très bien! très bien! elle bavait, se tordait, elle souffrait... N. s'intéresse de plus en plus. — Mais avez-vous déjà vu cuire deux moules, deux moules? — Aussi ! — Racontez-moi ça, je vous prie. La femme doit faire une description précise de la souffrance des moules dans l'eau chaude. — Avez-vous déjà vu cuire dix moules? ........ — Avez-vous déjà vu cuire cent moules? ........ — Avez-vous déjà vu cuire mille moules? A ce moment sa curiosité est satisfaite.
V. - M. demande à une femme :
— Connaissez-vous dans les environs un hôtel qui a au moins cing étages? Elle lui en indique un avec six. - Allons-y, dit-il. Une fois arrivé, M. s'adresse à la gérante. — Je voudrais une chambre au sixième. Si rien n'est libre au sixième, alors au cinquième. Mais pas plus bas. M. glisse trois billets dans la main de la femme et lui tend la clef de la chambre du sixième. — Passez devant, commande-t-il. Il regarde attentivement tous les mouvements de ses hanches et de ses jambes, dans leur effort d'ascension. Elle l'entend respirer dans l'ombre. Au palier du sixième elle se dirige vers la chambre. Mais lui, tournant le dos, se met à redescendre les marches.
VI. - A Paris-Plage, en 1927. O. offrait à une femme de rencontre une très belle paire de chaussures neuves. Elle devait les mettre à ses pieds pour la première fois, sur la plage, marée montante. O. interdit à la femme de se reculer quand la mer approche - Elle est deboui, immobile, sur le sable -- Quand la première vague mouille et abîme les chaussures encore intactes et n'ayant jamais servies. O. s'agite et enfonce ses ongles dans la paume de ses mains.
Origine du sentiment patriotique.
A sept ans, Roger Vailland entrait en érection lorsqu'il imaginait des récits de batailles. En particulier, en combinant les mouvements stratégiques de deux armées dans une campagne connue. Il est probable que ce n'est pas un cas isolé et que c'est d'une mauvaise interprétation de ce fait que résulte, chez la plupart de nos contemporains, l'amour de la patrie et de l'armée. C'est, somme toute, la seule déviation sexuelle incontestablement dégoûtante.
Une enquête.
Nous avons rencontré un nombre déjà considérable d'hommes, dont les premières érections et pollutions résultèrent, dans l'enfance, de l'imagination détaillée de scènes où ils étaient frappés avec des verges, des fouets, des cravaches, etc.
— Fûtes-vous à l'origine de votre vie sexuelle masochiste? — En fait ou d'imagination dans le sens le plus banal de ces deux mots? — Par quels instruments aimiez-vous être frappés? - Dans quel décor? — Cette forme du masochisme a-t-elle une valeur universelle dans la sexualité infantile?
Nos lecteurs sont invités à répondre. Nous publierons les résultats de celte enquête à partir du prochain numéro.
L'Amante implacable.
« Malfilâtre, raconte le D: Gœury-Duvivier, est mort épuisé et victime d'un des plus tristes caprices de la passion solitaire. Il a raconté à un de ses amis, dans les dernières circonstances de sa vie, qu'il ne manquait jamais d'aller le Dimanche, le Lundi et le Jeudi aux jolies fêtes du Ranelagh, à Passy; que là il recueillait avec avidité les plus gracieux types féminins qu'il pouvait remarquer, qu'il en analysait les perfections, puis qu'en les rassemblant, il en composait un être idéal, avec lequel toutes ses forces s'épuisaient. C'était une hallucination qui n'avait de terme que dans l'extrême syncope. Il a reconnu que la manie qui causait sa mort était plus puissante que sa volonté. »
Encore sur les livres de René Guénon
(1)
La trame essentielle de ma pensée, de notre pensée, de la pensée, est inscrite — je le sais depuis des ans -— dans les livres sacrés de l'Inde. Chacune de mes découvertes, je la retrouve toujours, peu après l'avoir faite, dans tel verset d'un Upanishad ou de la Bhagavad-Gità que je n'avais pas encore remarqué. Cela m'induit nécessairement à faire confiance à ces Paroles, à la Parole unique d'où elles procèdent et à la tradition mystique qui découle d'elles. Tous les moments de la pensée totale et réelle sont là : l'éclair instantané de la métaphysique; le piétinement, qui tue et ressuscite, des trois sabots énormes de la dialectique; l'ordre nécessaire imposé par la critique aux cadavres de la pensée; enfin une morale où les concessions à l'intérêt proprement humain sont si rares et si volontairement exotériques, qu'elles ne peuvent tromper. Mais les mains occidentales changent l'or en plomb. La métaphysique hindoue s'émiette entre ces gros doigts rouges, en curiosités de mythologie et d'exotisme, en recherches bien consolantes de paradis précis, en petits conseils salutaires que ne désavouerait pas un clergyman, en cris d'amour vers certaines entités comme le Néant qui sous leurs sombres visages cachent les plus redoutables espoirs. Cela parce qu'il est impossible de comprendre réellement la moindre partie de la pensée hindoue si l'on n'en a pas saisi l'ensemble dans la pureté originelle d'un seul acte de l'esprit. L'édifice multiple n'a de sens que par l'unité et la simplicité du feu qui brille à son faite. Or, René Guénon ne trahit jamais la pensée hindoue au profit des besoins particuliers de la philosophie occidentale (philosophie des sciences, fondements d'une morale, d'une politique, d'une esthétique, ete.). S'il parle du Vêda, il pense le Vêda, il est le Vêda. Peut-être y a-t-il des erreurs, des fausses interprétations dans ses livres; je ne sais; mais certainement il ne trahit pas. Il est le seul, que je sache, à ne pas le faire, entre ceux qui ont écrit sur la métaphysique hindoue. Il s'est si exclusivement incorporé à l'esprit originel de la Tradition dont nous nous réclamons avec lui, que, comme contre-partie à cette assimilation, ce qu'il y a de plus profond dans des penseurs d'Europe comme Spinoza, Hegel et les post-kantiens allemands, lui échappe tout à fait. Il importe peu. Je préfère lui voir garder cette dure loi, palpable dans le ton de ses phrases, qui le défend de tout compromis. Il est sûr ainsi de ne pas sacrifier à ces idoles modernes : science discursive, morale, progrès, bonheur de l'humanité, autonomie de l'individu, la vie, la vie en beau, tout ce fer et ce granit absurde qui pèse sur nos poitrines. Car elles existent, elles sont lourdes, ces idoles et la transformation que nous cherchons devra les briser; d'abord les briser, et notre apparence humaine montre pour cela le visage de la révolte. René Guénon, je ne sais rien de votre vie proprement humaine; je sais seulement que vous espérez peu convainere des multitudes. Mais je crains que le bonheur de penser ne vous détourne de cette loi, historique au sens le plus large, qui pousse nécessairement ce qu'il y a d'homme en nous vers la révolte; révolte que nous considérons non comme une tâche que nous sommes chargés d'exécuter, mais comme une œuvre que nous laissons s'accomplir par le moyen des enveloppes humaines qu'abusivement nous nommons « nôtres ». Nous voulons nous libérer en laissant aller les formes contingentes de nos êtres à leurs destins propres. Nous pouvons dire avec vous « que ces manifestations se rattachent directement aux conditions particulières du Kali-Yuga ». Mais en tant qu'hommes, n'êtes-vous pas vous aussi soumis à ces conditions? « Il faut bien que le scandale arrive... » Mais nous refusons d'ajouter la révoltante parole du Christ : « ... mais malheur à celui par qui le scandale arrive! » Bien plutôt, en le laissant s'accomplir, nous nous délivrons. Puisque ces hommes qui portent nos noms sont des agents de révolte, parlons-leur plutôt comme Krishna au guerrier : Par un tel combat qui s'offre ainsi de lui-même, la porte du ciel s'ouvre aux heureux Xatriyas... » (2); et, pour le plus réel de moi-même : « Ce n'est pas moi qui agis » (3).
RENÉ DAUMAL.
(1) Je pense plus particulièrement à L'Homme et son devenir selon le Vedanta (Bossard, 1925, que je viens de lire) (2) Bhagavad-Gita, II, 32. (3) ibid., V, 8.
La Genèse des Monstres
« Chaque individu est un monstre par rapport aux autres individus de son espèce. » Quelle est la portée de cette définition biologique? Elle ne dépasse en rien l'empirisme. Le mépris que nous professons pour la Science Positive (Cf. R. G.-Lecomte : La Force des Renoncements) et même pour la métaphysique conçue comme une Science des Causes Premières est justifiable entièrement : se bornant à classifier, à légiférer des rapports plus ou moins constants dans le cycle des phénomènes naturels, à se fixer pour but une conception unitaire mais mécanistique du monde, n'abandonnant jamais la dialectique aristolélicienne, la Science tenta d'éclipser à l'esprit, non pas le concret ni l'abstrait, mais le SECRET, tel que nous le révèlent les religions d'Extrême-Orient, la mentalité primitive, le Domaine Occulte et, majestueusement de nos jours, la Vision Poétique. « L'opium endort parce qu'il a une vertu dormitive. » A priori, aucune tentative explicatrice de la Science ne franchira jamais les limites de ce cercle vicieux. Ajoutons que pour un idéalisme absolu comme le nôtre, une démarcation quel conque entre le réel et le surréel ne saurait être tracée.
Au sujet des monstres je juge nécessaire de rappeler une hypothèse des anciens, réaliste au sens platonicien. (Les idées existent réellement, ce sont des choses.) Selon eux les monstres ne diffèrent des autres animaux que par leur impuissance à se perpétuer par voie de génération : ils viennent au monde comme y sont venus les premiers animaux de chaque espèce. Je place cette hypothèse bien au-dessus des tâtonnantes théories modernes de la monstruosité comme celle de la germination et des causes occasionnelles. Pour le moins elle ne s'embourbe pas dans le relativisme et l'ignorance masquée par un vocabulaire spécial. Pourtant, certains savants aujourd'hui oubliés, comme Plessmann, dans sa Médecine Générale; Harting, dans une thèse; Demangeon, dans ses Considérations physiologiques sur le Pouvoir de l'Imagination maternelle dans la Grossesse, soutiennent une opinion populaire, retrouvable à toutes les époques et dans toutes les conceptions révélatrices du monde, à laquelle nous nous rallions. Je citerai à l'appui quelques cas de monstruosité extraits de publications diverses. Un savant professeur de Louvain, Cornélius Gemma, rapporte qu'en 1545, une dame de noble lignée mit au monde, en Belgique, un garçon qui avait, au dire des experts, la tête d'un démon avec une trompe d'éléphant au lieu de nez, des pattes d'oie au lieu des mains, des yeux de chat au milieu du ventre, une tête de chien à chaque genou, deux visages de singe sur l'estomac et une queue de scorpion longue d'une demi-aune de Brabant (trente-cinq centimètres). Ce petit monstre ne vécut que quatre heures, et poussa des cris en mourant par les deux gueules de chien qu'il avait aux genoux. Lavater rapporte les deux faits suivants : Une femme enceinte jouait aux cartes. En relevant son jeu, elle voit que, pour faire un grand coup, il lui manque un as de pique. La dernière carte qui lui rentre était effectivement celle qu'elle attendait. Une joie immense se communique comme un choe électrique à toute son existence; et l'enfant qu'elle mit au monde porta dans la prunelle de l'œil la forme d'un as de pique, sans que sa faculté visuelle fút d'ailleurs offensée par cette conformation extraordinaire. Une dame de condition du Rhinthal voulut assister, dans sa grossesse, au supplice d'un criminel qui avait été condamné à avoir la tête tranchée et la main droite coupée. Le coup qui abattit la main effraya tellement la femme enceinte, qu'elle détourna la tête avec un mouvement d'horreur, et se retira sans attendre la fin de l'exécution. Elle accoucha d'une fille qui n'eut qu'une main; l'autre main sortit séparément, après l'enfantement. Le Journal de Médecine, mois de février 1908, donne des détails curieux sur un enfant né avec deux têtes, mais placées l'une au-dessus de l'autre, de sorte que la première en portait une seconde; cet enfant était né au Bengale. A son entrée dans le monde, il effraya tellement la sage-femme que, croyant tenir le diable dans les mains, elle le jeta au feu. On se hâta de l'en retirer, mais il eut les oreilles endommagées. Ce qui rendait le cas encore plus singulier, c'est que la seconde tête était renversée, le front en bas et le menton en haut. Lorsque l'enfant eut atteint l'âge de six mois, les deux têtes se couvrirent d'une quantité à peu près égale de cheveux noirs. On remarqua que la tête supérieure ne s'accordait pas avec L'inférieure; qu'elle fermait les yeux quand l'autre les ouvrait, et s'éveillait quand la tête principale était endormie; elles avaient alternativement des mouvements indépendants et des mouvements sympathiques. Le rire de la bonne tête s'épanouissait sur celle d'en haut; mais la douleur de cette dernière ne passait pas à l'autre; de sorte qu'on pouvait la pincer sans occasionner la moindre sensation à la tête d'en bas. Cet enfant mourut d'un accident à sa quatrième année. Une négresse de Carthagène mit au monde un enfant (nègre-pie) tel qu'on n'en a jamais vu : c'était une fille qui naquit en 1738, et vécut environ six mois. Elle était tachetée de blanc et de noir depuis le sommet de la tête jusqu'aux pieds, avec tant symétrie et de variété qu'il semblait que ce fut l'ouvrage du compas et du pinceau. Sa tête était couverte de cheveux noirs bouclés, entre lesquels s'élevait une pyramide de poils crépus, qui du sommet de la tête descendait, en élargissant ses deux lignes latérales, jusqu'au milieu des sourcils, ayant tant de régularité dans la division des couleurs que les deux moitiés de sourcils qui servaient de base aux deux angles de la pyramide étaient d'un poil blane et boucle, tandis que les deux autres moitiés, du côté des oreilles, étaient d'un poil noir et crépu. Comme pour relever encore l'espace blane qui formait la pyramide au milieu du front, la nature y avait placé une tache noire qui dominait le reste du visage. Une autre pyramide blanche, s'appuyant sur la partie inférieure du cou, s'élevait avec proportion, et, partageant le menton, venait aboutir au-dessus de la lèvre inférieure. Depuis l'extrémité des doigts jusqu'au-dessus du poignet et depuis les pieds jusqu'à la moitié des jambes, la jeune fille paraissait avoir des bottines et des gants naturels, d'un soir clair tirant sur le cendré, mais parsemé d'un grand nombre de mouches aussi noires que du jais.. De l'extrémité inférieure du cou descendait une espèce de pèlerine noire sur la poitrine et les épaules; elle se terminait en trois pointes, dont deux étaient placéas sur le gros muscle des bras; la troisième, qui était la plus large, sur la poitrine. Les épaules étaient d'un noir clair tacheté comme celui des pieds et des mains. Les autres parties du corps étaient tachetées de blane et de noir de façon très variée : deux taches noires couvraient les deux genoux. Toutes les personnes du pays voulurent voir ce phénomène, comblèrent cette petite fille de présents; et on offrit de l'acheter à grand prix. L'auteur à qui nous empruntons cette description assure que la mère avait une petite chienne noire et blanche qui ne la quittait jamais, et, qu'ayant examiné en détail les taches de sa fille et de la chienne, il y trouva une ressemblance totale, non seulement par la forme des couleurs, mais encore par rapport aux lieux ou les nuances étaient placées. Voici encore un autre cas de monstruosité semblable aux précédents. Il m'a éte relaté par Vera Cramer. La mère de Vera, Mme Milanov, avait en 1908 un appartement à Brooklyn (New-York) au 33, Debevoise Street. Une dame, Clara, habitait chez eux pendant sa grossesse. Clara était toujours très impressionnée par la vue des poulets. Surtout les pattes des volatiles la fascinaient. Bile disait à Mme Milanov : « Comme les pattes de ces petits animaux sont belles et gracieuses! Je ne cesse de les admirer. » Mue Milanoy attira l'attention de sa fille sur les propos étranges de Clara. Au mois de mars 1903, elle accoucha de Florence, une enfant bien développée qui avait des mains conformées exactement comme des pattes de poulets. Vera Cramer a revu Florence à l'âge de 6 puis de 16 ans. Ses mains n'avaient pas changé d'aspect. Elle habite aujourd'hui The Bront-New-York.
Tous ces faits soulignent ce que j'ai dit au commencement de ma chronique : si un Geoffroy Saint-Hilaire ou un Mathias Duval peuvent, en faisant subir un certain traitement à une femelle enceinte, provoquer des monstruosités déterminées, de telles expériences nous aident uniquement à pénétrer le mécanisme physiologique des formations anormales. La tératologie est dans les langes. Peu importe. Il faut, pour faire revivre en notre esprit la generatio spontanea d'un monstre, reprendre les arguments de René Daumal esquissés dans le cahier précédent du Grand Jeu, au sujet de Lévy-Bruhl.
La coïncidence qui se retrouve dans chacun des faits précités, doit être identifiée, en dehors de tout conceptualisme, à la participation des mentalités primi- tives. « Un homme est un requin, une sorcière se transforme en hyène et j'ai toujours su qu'en aimant une forme je deviens cette forme : visage humain, animal ou montagne ». Nos engendreuses de monstres participaient de leurs amours, qu'ils se soient traduits par la peur, l'attachement sentimental ou la fascination de l'objet aimé. Nous n'avons pas à nous préoccuper de la vitalité des monstres. Un enfant nait toujours presque mort. Il participe de la mort. Rien de ce que nous apprend la tératogénie et la médecine en général ne peut modifier notre conception idéaliste de la conception monstrueuse. L'authenticité de nos assertions est dans les faits. Notre argumentation théorique les coordonne à la mentalité occidentale.
MONNY DE BOULLY.
Chez Victor Hugo
Les Tables Tournantes de Jersey
par Gustave SIMON
Je veux faire remarquer ce livre comme propre à faire germer de sottes questions dans les esprits de mes contemporains. Annibal, Dante, Galilée, Jésus, le Lion d'Androclès, l'Ombre du Sépulere, Socrate, Léopoldine, la Mort et d'autres parlent à Hugo et à ses amis; et, qui en vers, qui en prose, leur tiennent de longs propos dans la langue d'un Hugo déchaîné ou saoûl. Sur ces sortes de conversations en général, je ne suis pas assez enclin à tenter de convainere le lecteur, qu'il soit intelligent, bouche bée, hargneux, éclectique, indulgent, imbécile ou désireux de s'instruire pour lui exposer ce que je sais. Non, mais c'est moi qui lui poserai quelques questions casse-têtes, excellents guides pour ses méditations (1) :
1° Distinguez-vous entre la pensée de Platon et la pensée que vous formez en lisant son œuvre, ou vous en souvenant? 2° Quand Platon vivait, pensiez-vous? et vous vivant, Platon pense-t-il? et parle-t-il français et parliez-vous grec? 3º Si je suis ce qui pense, lorsque je dis : « je me pense », « me », désignant ce qui est pensé, est autre que « je », et j'affirme donc en même temps : « je me pense » et « ce n'est pas moi que je pense »; qui donc pense, et qui est pensé? Mêmes questions en remplaçant « je » et « me » par les séries de pronoms personnels correspondant aux deux emplois de sujet et de patient (« je me pense », « je te pense », « je le pense », etc.; « tu me penses », « tu te penses », etc., etc.). Cet exercice pratiqué consciencieusement même à coup sûr très loin et très près de soi. Quiconque aura honnêtement répondu à ces questions comprendra que toute pensée est éternelle, et qu'elle est d'autant plus souvent et de plus diverses manières manifestée qu'elle est moins liée à telle nature individuelle : et d'autant mieux alors elle pourra être exprimée par quelque individu vivant, intermédiaire rendu plus sensible ou par une disposition naturelle, de médium comme on dit, ou par un entraînement spécial de voyant, ou par un système complexe de leviers du genre aiguille de balance, comme porte-plume, pinceau, Ouid-ja ou guéridon. Cette question de principe laissée, parce que pour moi transparente, je ne puis énumérer les révélations, si évidentes qu'elles sont monstrueuses de simple vérité, faites à Victor Hugo par le moyen des tables. L'appareil spirite (ridicule si vous voulez, ah! mais taisez-vous, il ne s'agit pas de cela) a seul permis à Hugo de devenir, livré poings et pieds déliés de sa nature sans doute grossière et trop tôt figée, le traducteur pour nous du Père-Mot, pressenti déjà dans La fin de Satan. Et vous verrez son orgueil, non, sa conscience de s'éveiller énorme, la tête soufflée d'Esprit pendant le sommeil ayant soulevé le toit un peu. Je ne veux que citer ces paroles dictées par Jésus-Christ, chant de mort peut-être commencé de son règne : — Pur ou impur. Pair ou impair. Passe ou impasse. Propre ou im- propre. Pie ou impie. Prévu ou imprévu. Pitoyable ou impitoyable. Immonde ou monde. Immense ou anse. Œil ou cercueil. Riche ou friche. Dessert ou désert. Milieu ou lieu. Lieu ou Dieu. Dieu ou feu. Feu ou bleu. Bleu ou euh ». — Ceci est la peinture profonde de l'homme, de toute chair-esprit, de moi-même », répond Victor Hugo. Eh bien oui, malgré mon propre rire déchirant, c'est ÇA, la grotesque Révélation, énorme et proche, où les évangiles morts bientôt vont se dis- soudre — en nous! — dans la seule mer Horrible.
RENÉ DAUMAL.
(1) J'ai une confiance telle en la méthode socratique, que je suis convaincu qu'un Socrate moderne serait condamné à mort ou pire.
Elle chante
Les colliers s'épaississent. Et voilà, avec les anneaux bleus des ténèbres, celle qui va chanter derrière les grilles. Les yeux tendus en éclairs de marbre, ma statue recule et j'avance, mains de ciel. Un nuage grand et fort roule des tombereaux sur ma tête. Des craquements, et le silence, le silence noir où l'on ne rencontre que l'angoisse, l'inquiétude sans nom quand on sait que l'on va pleurer de joie. Yvonne George chante, comme on chante derrière la douleur, dans la boue du désespoir - oh la bouche emplie de cette pâte atroce! — Tendons la main : voici les murailles humides des cachots, les froides limaces, et les cloches dont le son se glace avant d'arriver jusqu'à nous; la voix déracinée. Voici les voyages en mer, dans l'odeur du goudron, le soleil qui éclate en grenade mûre et les matelots de tous pays. La folie verte, le clapotement de l'eau profonde la nuit, la sueur des erimes... Sur tout cela, et dans cette voix aux mille visages, le goût de la mort, Baudelaire et Nerval. Yvonne George n'est pas une chanteuse de Music-Hall, elle est une drogue pour les désespérés, l'oiseau bleu des marécages qui abandonne ses plumes oranges aux crapauds fantômes qui ont perdu leur chant. Après l'avoir écoutée, que faire, sinon pleurer, pleurer pendant des jours et des nuits, et des jours encore et encore.des nuits jusqu'à la mort, jusqu'à la mort...
MAURICE HENRY.
Pour combattre la vie chère
Voici quelques conseils qui vous aideront efficacement dans la lutte contre la vie chère qui sévit d'une façon particulièrement grave à notre époque : Travaillez pour gagner votre vie. Engagez-vous dans l'armée française. Lisez « le Grand Jeu ». Fondez un foyer; détruisez-le. Enfin occupez-vous d'art, de littérature, de philosophie; cherchez la sagesse humaine; trois fois par jour, demandez-vous, debout sur une jambe, en retenant votre souffle et devant un miroir, si vous êtes heureux. Peut-être finirez-vous par ricaner, mais je vous assure que la vie vous deviendra moins chère!
Commentaire de M. IZAMBARD à la lettre inédite de Rimbaud
La lettre a été écrite sur une seule feuille pliée en deux ce qui donne deux feuillets, soit quatre pages. Les pages 1 et 2, recto et verso, les seules qu'il soit utile de reproduire à part, présentent deux déchirures qui ont fait disparaître des parties de lignes. Une troisième déchirure en bas de page n'a rien enlevé qu'une mince bande de papier blanc qui ne portait pas d'écriture. La page 1 (recto) contient la date, 12 juillet 1871 (1), l'en-tête, « (Cher) Monsieur » et tout le commencement de la lettre. La suite et la fin se lisent à la page 2 (verso), avec la signature, et la première ligne d'un post-scriptum. Ce post-scriptum se continuait à la page 3, suivi d'un « [Je] vous serre la main » et des initiales de rappel : A. R. (toujours visibles, de la main de Rimbaud), sur la partie non arrachée. A la 4° page, dont le haut et le bas ont également disparu, l'adresse subsiste au complet, avec l'estampille du départ : Charleville, 15 juillet. Il manque seulement l'estampille d'arrivée à Cherbourg, ce qui est sans importance.
Par quelle aventure cette lettre a-t-elle subi les avaries que montre le fac-similé? A voir ces plaies béantes, on songe à la fameuse tache d'encre du manuscrit de Longus, telle que la reproduisent les éditions de Paul-Louis Courier. En effet, c'est d'une étourderie pareille, et dont l'auteur bat sa coulpe, que provient « l'horrible catastrophe » comme eût dit l'Abbé Furia en son style grandiloque. J'étais à Cherbourg depuis huit jours à peine, en train de m'installer dans mon modeste appartement, à l'angle du Quai de Caligny; je l'avais choisi pour sa belle vue sur la rade. Très soigneux des lettres de Rimbaud, je les rangeais d'ordinaire, cedro digna, dans le bois odoriférant d'anciennes boîtes à cigares désaffectées. Mais elles n'étaient pas encore déballées quand cette lettre-ci m'arriva. J'inaugurai donc pour elle une nouvelle boîte, toute neuve : asile provisoire. Elle y demeura abritée, mais oubliée aussi, jusqu'au jour où, désigné pour une résidence nouvelle, j'eus derechef à faire mes paquets. Alors, dans la presse du départ, j'entassai dans cette même boite d'autres lettres quelconques et, par-dessus le tout, un flacon de colle à froid, bien bouché... Puis, le couvercle rabattu, la boite ficelée prit place dans une malle. Rien ne dure autant que le provisoire... Cette boîte m'a suivi dans toutes mes pérégrinations de professeur, puis de journaliste, partout où j'ai pour quelque temps fixé mes lares; d'Argentan à Caen, puis à Agen; dans la Meuse, dans l'Eure et dans les Hautes-Alpes; ensuite à Lille, et puis à Paris, mon port d'attache... Et jamais l'idée ne m'était venue de vérifier son contenu, dès longtemps oublié. Il a fallu qu'en 1911, quarante ans plus tard, cherchant des pièces documentaires à opposer aux inventions feuilletonnesques de Berrichon, j'eusse l'idée d'en couper les ficelles et d'en soulever le couvercle : Horreur!... Je n'aperçus qu'un aggiomérat cristallisé de papiers agglutinés... car le flacon de colle s'était dé- bouché sans qu'il y parût à l'extérieur : le liquide visqueux avait stagné en lacs, glissé en cascadelles, s'était infiltré dans les interstices de ces dossiers hétérogènes et, en séchant, avait cimenté le tout en un bloc inexplorable. Je découvris bien, au fond, la lettre de Rimbaud, reconnaissable à l'écriture, mais quand je voulus la dégager des autres, je n'en pus venir à bout sans anicroche : quelques lambeaux restèrent soudés à des feuillets placés au-dessus d'eux; je les aurais mis en bouillie en m'obstinant à les décoller. Mais ces feuillets, qui les retenaient, ayant moins d'intérêt pour moi, il m'était loisible de les détacher du bloc, puis de les regarder par transparence. Je pus ainsi reconnaitre et identifier sur le champ, sans méprise possible, tous les mots arrachés au manuscrit autographe, il ne me restait plus, pour combler les lacunes du texte original, qu'à en établir une copie exacte, présentant les mêmes vides et aux mêmes endroits; puis à récrire à la main, dans ces vides, tous les mots récupérés de visu. C'est ce que j'ai fait, et je garantis pour les pages 1 et 2 l'exactitude rigoureuse de mon recolement. Le sauvetage du second feuillet (pages 4 et 3) fut plus mal aisé, car c'est au fond de bois qu'adhérait la page 3 par le haut et par le bas. Et le bois n'est pas transparent (2). Donc, le haut du feuillet, restant plaqué contre son support opaque, ne se laissait pas déchiffrer. Mais sur des languettes de papier que j'en détachais comme des copeaux, j'arrivai à lire deux ou trois tronçons de mots : « caisses de... vous les renverra ». Ce fut suffisant pour me remettre sur la voie et préciser mes souvenirs. Il me devint alors facile de deviner le sens de ces quelques lignes, sinon leur teneur exacte; de les relier à la première ligne du Post-scriptum : « J'ai vu, en une lettre de vous à M. Deverrière » ...et de la continuer à peu près ainsi : « ...que vous étiez inquiet au sujet de vos caisses de livres. Il vous les fera parvenir dès que vous l'en prierez, ou... dès qu'il aura reçu vos instructions. »
Les premières lignes de cette lettre n'ont pas besoin de commentaires. On comprend qu'un garçon de vingt-deux ans, après de longues heures passées en chemin de fer, arrivant dans un port muni d'une plage et de canots de promenade, ait couru a ces menues joies dont il raffole et n'ait pas omis de l'écrire ensuite au camarade resté là-bas. Rimbaud répond « je vous jalouse », c'est une simple hyperbole, mais je sens bien qu'il me comprend, lui chemineau de la grand'route, arbitrairement ravalé au rang de cul-de-jatte. Les Boïards... c'est une allusion à ces offres de préceptorat dans une opulente famille russe, offres que j'avais déclinées deux mois auparavant en dépit des brocards de Rimbaud (3). Car « ce ratelier » de l'Alma Mater, où je gagnais loyalement mon... picotin d'avoine, me semble tout de même plus avouable que la vie grasse et picaresque d'un Gil Blas chez son Archevêque de Grenade, lequel lui montrera la porte pour peu que son adulation tiédisse. Plus loin, la lettre évoque nos souvenirs communs de 1870 : « étant venu, en septembre... » Oui, c'était après Mazas, après sa première fugue : je le ramenais alors à sa mère, que je m'efforçai de lui rendre plus clémente. Ah ouiche! j'en fus pour ma tentative. Alors, je m'en fus chez moi emballer mes livres : car, en quittant Charleville à l'orée des vacances, j'y avais gardé mon logement, sous les Allées, pensant y revenir à la rentrée des classes. J'avais prié mon propriétaire, M. Petit Dauchy, d'en remettre la clef à Rimbaud quand il la demanderait pour venir travailler. Il avait largement profité de la permission pendant les vacances scolaires, avant sa fugue (1). Tantôt il les lisait sur place, tantôt il les emportait chez lui en grand secret. Mais cela n'allait pas sans danger, car la maman continuait à exercer une censure tâtillonne sur ces lectures qu'elle jugeait nocives, au même titre que la prose du nommé « hugot ». Alors Rimbaud, avec des précautions d'apache, les réintégrait chez moi, y joignant même quelques livres à lui, achetés en cachette, à crédit, comme bien on pense. « J'ai d'autres Banville chez moi » dit sa lettre. Parmi ces livres, il y en a qui lui viennent de moi : Les Cariatides et les Odes funambulesques : je les lui avais offerts en juillet 1870 avant de prendre mes vacances. Il avait su se faire remettre par son libraire Florise et les Exilés, ceux-là même que, plus tard, il entreposa chez moi, en mon absence, pour les soustraire aux regards fureteurs de son argus. Car on aurait vite éventé le pot aux roses, deviné qu'Arthur avait une ardoise chez son libraire et cela eút amené un éclat. De nouveaux achats aggravèrent son cas en augmentant sa dette : un volume de prose critique, les Samedis de A. de Pontmartin, qui ne cassait rien; puis, des poèmes encore; Les Couleuvres, de Louis Veuillot; Les nuits persanes, d'Armand Renaud : nulle salacité; Les Glaneuses, de notre ami Paul Demeny. Il oublie Les Stoïques de Louisa Siéfert : c'est d'elle qu'il me citait, dans sa lettre du 25 août, une vingtaine de vers d'affilée, en terminant par ce chaleureux éloge : « C'est aussi beau que les plaintes d'Antigone dans Sophocle ».
Ces livres, il m'avait prié de les garder comme souvenir : je les avais done emballés avec les miens. Il me les redemande à présent, et je comprends certes, la nécessité qui l'y contraint. Le léger service qu'il me demande est peu de chose en effet, mais... je serais bien empêché de le lui rendre, au moins sous la forme qu'il indique, car ces livres je ne les ai pas. Je ne les ai pas encore!... Ils sont tous restés, avee les autres, tassés dans mes caisses, dans la cave de mon propriétaire, qui a eu l'obligeance de les garder en dépôt pendant toute la guerre, pendant et après le siège de Mézières et l'occupation prussienne et encore pendant la Commune qui gênait le trafic des voies ferrées... Et ces choses, Rimbaud devrait les savoir, que dis-je, il les sait pertinemment, puisque, dans le post-scriptum de sa lettre il répond à la question posée par moi à ce sujet. Mais sa judiciaire est obturée par le bolide « énorme » prêt à fondre sur lui. Songez donc : trente-sept francs cinquante à trouver! Pour lui, le pôvre, c'est une somme... Pour moi aussi c'en est une, après tous les frais de déplacement ou s'est émietté mon maigre budget. Et nous ne sommes qu'au milieu du mois! Je pus réunir la somme, cependant, et la lui fis parvenir, suivant nos rites, par le canal de l'ami Deverrière. Je n'ai pas souvenance qu'il m'en ait accusé réception... Je n'en fus ni surpris ni froissé : aucun code publicain ou pharisaïque ne régentait nos rapports épistolaires; aucun formalisme ne nous jugulait... D'ailleurs Rimbaud ne savait pas remercier. De qui l'aurait-il appris?... De celle qui, toujours bandée dans son orgueil amer, aurait cru se déshonorer par un Merci de bonne venue?... La phrase sacramentelle, « Dis merci au monsieur » que l'on serine aux petits enfants jusqu'à les en obséder, lui ne l'a jamais entendue. Le merci banal l'écœura par sa banalité même, et l'autre, le sincère, lui gonfle la poitrine, mais ne sort pas, n'ose pas sortir. Ce n'est done pas sécheresse, mais inhabitude, mauvaise honte, si j'ose dire. On peut relire pour s'en convaincre sa lettre du 2 novembre 1870, qui s'achève comme en un sanglot étouffé « Ce sans cœur de Rimbaud ». C'est seulement quatre mois plus tard que mes caisses de livres, après des vicissitudes multiples, me rejoignirent, non pas à Cherbourg, mais à Argentan, ma nouvelle résidence, j'y retrouvai, naturellement, les volumes désignés ci-dessus. Il s'ensuit que je les ai toujours, avec quelques numéros du Parnasse Contemporain qu'il y avait joints autrefois. Il se réduit à bien peu de choses, mon lot de souvenirs... Dame! Que possédait-il en propre et qu'avait-il à donner?... Un jour, à Charleville, il m'avait apporté deux petites eaux-fortes, sur papier mince, représentant des scènes d'intérieur dans d'humbles cabanes villageoises; toutes deux d'un faire très savant mais d'une touchante naïveté et d'une suave bonhomie. Il me dit qu'il avait déniché cela pour quelques sous chez un brocanteur. Dans un coin, la signature d'Adrien Van Ostade. C'était des copies évidemment. Par la suite, je les ai fait mettre en passe-partout pour les abriter, et je les ai toujours dans mon cabinet de travail.
Georges IZAMBARD.
(1) La lettre porte bien la date du 12 juillet 1871 mais elle n'a été jetée dans la boite, à Charleville, que le 15 juillet comme l'indique l'estampille postale.
(2) Les pages se suivaient dans l'ordre que voici : 2,1, 4, 3 - la 2 au-dessus, la 3 au-dessous, contre le fond.
(3) Voir sa lettre du 12 mai 1871, que j'ai publiée dans la Revue Européenne, d'octobre 1928.
(4) Cf. mon Rimbaud à Douai, chez Kra, 1928, pp. 38, 50, 51 « Heureusement, j'ai votre chambre, m'écrivait-il, dans une lettre du 25 août 187O. Vous vous rappelez la permission que vous m'aviez donnée... J'ai tous lu tous vos livres »
La Lettre du voyant
Charleville, 15 mai 1871.
J'ai résolu de vous donner une heure de littérature nouvelle. Je commence de suite par un psaume d'actualité :
(Chant de Guerre Parisien.)
Voici de la prose sur l'avenir de la poésie : Toute poésie antique aboutit à la poésie greeque. Vie harmonieuse. — De la Grèce au mouvement romantique - moyen âge - il y a des lettrés, des versificateurs. D'Ennius à Théroldus, de Théroldus à Casimir Delavigne, tout est prose rimée, un jeu, avachissement et gloire d'innombrables générations idiotes : Racine est le pur, le fort, le grand. - On eût soufflé sur ses rimes, brouillé ses hémistiches, que le Divin Sot serait aujourd'hui aussi ignoré que le premier venu auteur d'Origines. Après Racine le jeu moisit. Il a duré deux mille ans! Ni plaisanterie, ni paradoxe. La raison m'inspire plus de certitudes sur le sujet que n'aurait jamais eu de colères un Jeune France. Du reste libre aux nouveaux d'exécrer les ancêtres : on est chez soi et on a le temps. On n'a jamais bien jugé le romantisme. Qui l'aurait jugé? Les critiques!! Les Romantiques? qui prouvent si bien que la chanson est si peu souvent l'œuvre, c'est-à-dire la pensée chantée et comprise du chanteur. Car Je est un autre. Si le cuivre s'éveille clairon, il n'y a rien de sa faute. Cela m'est évident : j'assiste à l'éclosion de ma pensée : je la regarde, je l'écoute : je lance un coup d'archet : la symphonie fait son remuement dans les profondeurs, ou vient d'un bond sur la scène. Si les vieux imbéciles n'avaient pas trouvé du Moi que la signification fausse, nous n'aurions pas à balayer des millions de squelettes qui, depuis un temps infini, ont accumulé les produits de leur intelligence borgnesse, en s'en clamant les auteurs! En Grèce, ai-je dit, vers et lyres, rythmes : l'Action. Après, musique et rimes sont jeu, délassement. L'étude de ce passé charme les curieux : plusieurs s'éjouis- sent à renouveler ces antiquités : -- c'est pour eux. L'intelligence universelle a toujours jeté ses idées naturellement; les hommes ramassaient une partie de ces fruits du cerveau : on agissait par, on en écrivait des livres : telle allait la marche, l'homme ne travaillant pas, n'étant pas encore éveillé, ou pas encore dans la plénitude du grand songe. Des fonctionnaires, des écrivains; Auteur, créateur, poète, cet homme n'a jamais existé. La première étude de l'homme qui veut être poète est sa propre connaissance, entière. Il cherche son âme, il l'inspecte, il la tente, l'apprend. Dès qu'il la sait, il la doit cultiver : cela semble simple :en tout cerveau s'accomplit un dévelop: pement naturel; tant d'égoïstes se proclament auteurs; il en est bien d'autres qui s'attribuent leur progrès intellectuel! - Mais il s'agit de faire l'âme monstrueuse : à l'instar des comprachicos, quoi! Imaginez un homme s'implantant et se culti- vant des verrues sur le visage. « Je dis qu'il faut être Voyant, se faire VOYANT.
Le poète se fait voyant, par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Toutes les formes d'amour, de souffrance, de folie; il cherche en lui-même, il épuise en lui tous les poisons, pour n'en garder que les quintessences. Ineffable torture où il a besoin de toute la foi, de toute la force surhumaine, ou il devient entre tous le grand malade, le grand criminel, le grand maudit, le suprême Savant! - Car il arrive à l'inconnu! - puisqu'il a cultivé son âme, déjà riche plus qu'aucun! Il arrive à l'inconnu; et quand affolé, il finirait par perdre l'intelligence de ses visions, il les a vues! Qu'il crève dans son bondissement par les choses inouïes et innommables; viendront d'autres horribles travailleurs; ils commenceront par les horizons ou l'autre s'est affaissé!
- La suite à six minutes
Là j'intercale un second psaume hors du texte : veuillez tendre une oreille complaisante, et tout le monde sera charmé : — Jai l'archet en main, je commence :
(Mes petites amoureuses)
Voilà. Et remarquez bien que, si je ne craignais de vous faire débourser plus de 60 c. de port, -- moi pauvre effaré qui, depuis sept mois n'ai pas tenu un seul rond de bronze! — je vous livrerais encore mes Amants de Paris, cent hexamètres, Monsieur, et ma Mort de Paris, deux cents hexamètres! -- Je reprends : Donc le poète est réellement Voleur de feu. il est chargé de l'humanité, des animaux mêmes; il devra faire sentir, palper, écouter ses inventions. Si ce qu'il rapporte de là-bas a forme, il donne forme; si c'est informe, il donne de l'informe. Trouver une langue; - Du reste, toute parole étant idée, le temps d'un langage universel viendra! Il faut être académicien, - plus mort qu'un fossile, - pour parfaire un dictionnaire, de quelque langue que ce soit. Des faibles se mettraient à penser sur la première lettre de l'alphabet, qui pourraient vite ruer dans la folie! Cette langue sera de l'âme pour l'âme; résumant tout, parfums, sons, couleurs, de la pensée accrochant la pensée et tirant. Le poète définirait la quantité d'inconnu s'éveillant en son temps, dans l'âme universelle : il donnerait plus que la formule de sa pensée, que l'annonciation de sa marche au Progrès? Enormité devenant norme absorbée par tous, il serait vraiment un multiplicateur de Progrès! Cet avenir sera matérialiste, vous le voyez. - Toujours plein du Nombre et de l'Harmonie, les poèmes seront faits pour rester. Au fond ce serait encore un peu de Poésie grecque. L'art éternel aurait ses fonctions, comme les poètes sont citoyens. La Poésie ne rythmera plus l'action; elle sera en avant. Les poètes seront! Quand sera brisé l'infini servage de la femme, quand elle vivra pour elle et par elle, l'homme jusqu'ici abominable, — lui ayant donné son renvoi, elle sera poète, elle aussi! La femme trouvera de l'inconnu! Ses mondes d'idées différeront-ils des nôtres? Elle trouvera des choses étranges, insondables, repoussantes, délicieuses; nous les prendrons, nous les comprendrons. En attendant, demandons au poète du nouveau, — idées et formes. Tous les habiles croiraient bientôt avoir satisfait à cette demande : —- ce n'est pas cela!
Les premiers romantiques ont été voyants sans trop bien s'en rendre compte : la culture de leurs âmes s'est commencée aux accidents : locomotives abandon- nées, mais brûlantes, que prennent quelque temps les rails. — Lamartine est quelquefois voyant, mais étranglé par la forme vieille. — Hugo, trop cabochard a bien vu dans les derniers volumes : les Misérables sont un vrai poème; J'ai les Châtiments sous la main : Stella donne à peu près la mesure de la vue d'Hugo. Trop de Belmontet et de Lamennais, de Jehovahs et de colonnes, vieilles énormités crevées. Musset est quatorze fois exécrable pour nous, générations douloureuses et prises de visions, que sa paresse d'ange a insultées! Oh! les contes et les proverbes fadasses! ô les Nuits! ô Rolla, ô Namouna! ô la Coupe! tout est français, c'est: à-dire haïssable au suprême degré : français, pas parisien! Encore une œuvre de cet odieux génie qui a inspiré Rabelais, Voltaire, Jean La Fontaine, commenté par M. Taine! Printannier l'esprit de Musset! Charmant son amour! En voilà de la peinture à l'émail, de la poésie solide! On savourera longtemps la poesie française, mais en France. Tout garçon épicier est en mesure de débobiner une apostrophe Rollaque, tout séminariste emporte les cinq cents rimes dans le secret d'un carnet. A quinze ans ces élans de passion mettent les jeunes en rut; à seize ans, ils se contentent de les réciter avec cœur; à dix-huit ans, à dix-sept même, tout collégien qui a le moyen fait le Rolla, écrit un Rolla! Quelques-uns en meu- rent peut-ètre encore. Musset n'a rien su faire. Il y avait des visions derrière la gaze des rideaux : il a fermé les yeux. Français, panadis, trainé de l'estaminet au pupitre du collège, le beau mort est mort, et, désormais ne nous donnons même plus la peine de le réveiller par nos abominations! Les seconds romantiques sont très voyants : Théophile Gautier, Leconte de Lisie, Théodore de Banville. Mais inspecter l'invisible et entendre l'inouï étant autre chose que reprendre l'esprit des choses mortes, Baudelaire est le premier voyant, roi des poètes, un vrai Dieu. Encore a-t-il vécu dans un milieu trop artiste; et la forme si vantée en lui est mesquine. Les inventions d'inconnu réclament des formes nouvelles. Rompus aux formes vieilles : parmi les innocents, A. Rénaud a fait son Rolla, — L. Grandet a fait son Rolla; les gaulois et les Musset, G. Lafenestre, Coran, C. L.. Copelin, Soulary, L. Salles; les écoliers, Mare, Aicard, Theuriet; les morts et les imbéciles, Autran, Barbier, L. Pichat, Lemoyne, les Deschamps, les Des Essarts; les journalistes, L. Cladel, Robert Luzarches, X. de Ricard; les fantaisistes, C. Mendès; les bohèmes; les femmes; les talents, Léon Dierx et Sully-Prudhomme, Coppée. - La nouvelle école, dite parnassienne, a deux voyants, Albert Mérat et Paul Verlaine, un vrai poète. Voilà. Ainsi je travaille à me rendre voyant; - Et finissons par un chant pieux :
(Accroupissements)
Vous seriez exécrable de ne pas répondre : vite, car dans huit jours je serai à Paris, peut-être. Au revoir.
A. RIMBAUD. (Lettre à Izambard.)
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