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Hommages à Jean-Michel Goutier

Jean-Michel Goutier nous a quittés

Poète et essayiste, Jean-Michel Goutier vient de s’éteindre, à l’âge de 85 ans, le 27 août 2020. Il fait partie de cette génération, devenue rare, qui connut André Breton. C’est à la demande de ce dernier qu’il réalisa, avec sa compagne Giovanna, « La Carte absolue » sur le thème de l’androgynat, dans le cadre de l’Exposition internationale du Surréalisme en 1965 : « L’Écart absolu ». Dès lors, il participa activement, à partir de 1965, aux activités du groupe surréaliste jusqu’à sa dissolution en 1969. On ne dira jamais assez combien les adhérents à ce groupe en furent durablement marqués, l’impression d’appartenir à une communauté initiatique non ésotérique, une sorte d’égrégore dira Jean-Michel, qui les liait par un pacte. Revenu écœuré de la guerre d’Algérie, il ne pouvait trouver meilleur lieu pour exprimer sa révolte et lui donner un sens nouveau visant à « changer la vie » et à ouvrir la pensée à la poésie qui était pour lui synonyme de liberté. Durant toute sa vie, son engagement pour défendre l’idéal surréaliste et le promouvoir fut indéfectible.

Jean-Michel Goutier ne s’est jamais beaucoup soucié de réaliser une œuvre personnelle.
À cela, il préférait de loin la mise en commun des moyens d’expression dans des écrits et des aventures collectives, répondant ainsi d’une certaine manière à l’injonction de Lautréamont : « La poésie doit être faite par tous. Non par un. » Quelques livres ont cependant jalonné son parcours : « Chanson de geste » (Le Soleil noir, 1976), « Pacifique que ça » (Éditions La Goutte d’eau, 1995), « Toute affaire cessante », avec des dessins de Giovanna (Éditions A noir, 1998) et une monographie sur Iván Tovar. Mais son tempérament généreux le portait surtout à évoquer l’œuvre des poètes et des artistes qu’il aimait et dont il savait parler magnifiquement. Voici à titre d’exemple ce qu’il écrit dans sa préface au livre de Stanislas Rodanski, « Des proies aux chimères » : « Mais il en est de certaines œuvres rares comme de lointains continents engloutis pour lesquels il n’existe ni carte, ni boussole, commentaires et références sont frappés d’inanité et alors il faut avancer seul au-devant de l’inconnu. »

Il rédigea de nombreuses préfaces – Maurice Blanchard, Stanislas Rodanski, Aloysius Bertrand, Édouard Jaguer, Jacques Lacomblez, André Breton (Lettres à Simone Kahn),
René Crevel… – et textes pour des expositions – Kurt Seligmann, « André Breton, la beauté convulsive » (Centre Georges Pompidou), « La Révolution surréaliste » (Centre Georges Pompidou), Arshile Gorky, Magritte, Jean Arp et Sophie Taeuber, José Pierre, Giovanna, Yves Elléouët, Jacques Hérold… –, sans oublier moult conférences, y compris dans un cadre international, où ses prestations étaient très appréciées. Par ailleurs, il avait conçu et réalisé « Je vois, j’imagine », ouvrage d’art sur les poèmes-objets d’André Breton (Éditions Gallimard). C’est précisément cette activité intense et chaleureuse qui constitue l’œuvre de Jean-Michel Goutier et il serait important de rassembler tous ces textes épars, ainsi que ses poèmes publiés dans des revues, en un livre qui porterait ainsi témoignage de ce que fut le surréalisme, du moins certaines de ses orientations, après la mort d’André Breton.

Nous ne saurions passer sous silence l’énergie qu’il déploya au fil des ans pour la publication d’auteurs parfois peu connus et oubliés. Ainsi, il anima « Les cahiers noirs du soleil » aux Éditions du Soleil Noir, fut cofondateur du collectif d’éditions « Le Récipiendaire », créa et anima la collection « En Dehors » aux Éditions Plasma.

Enfin, il est important de souligner le rôle essentiel qu’il a joué pour la publication des œuvres de Benjamin Péret et certaines lettres d’André Breton publiées chez Gallimard : « Lettres à Aube » et « Lettres à Simone Kahn ».

Jean-Michel Goutier fut un homme intègre qui, à l’instar de Péret, détestait toute compromission, ce qui a pu lui valoir des inimitiés. Poète, il le fut dans sa vie comme dans ses multiples activités et rares sont ceux qui ont porté aussi haut que lui le goût de la liberté.

Adieu Jean-Michel.

                                                               Alain Roussel
01 septembre 2020


Pour Jean-Michel Goutier

 

Qu’un être comme Jean-Michel Goutier disparaisse, et c’est la stupéfaction qui étreint les survivants. Nous nous retrouvons incrédules devant cet arrachement brutal, devant cette « injustice », pour reprendre le mot employé dans son message par celle qui aura partagé sa vie entière, Giovanna, aux côtés de laquelle nous nous recueillons : Giovanna, qui aura vécu avec lui tant d’années faites d’amour fusionnel, de complicité des corps et des esprits, de suscitations réciproques à la création, dans l’art comme dans la poésie.

Ce 2 septembre 2020, il me revient en mémoire l’interrogation que la mort d’un ami, Pierre Mabille, dicta en 1952 à celui dont la rencontre et l’œuvre auront marqué précocement la destinée de Jean-Michel. On devine que je veux parler d’André Breton.

Le texte dense et sourdement bouleversé que la mort de Mabille inspire à Breton quelques jours plus tard s’ouvre sur l’étonnement accablé devant l’inimaginable, étonnement condensé dans la formule : « Vous, Pierre, dans les ombres ? » À peine prononcé, le questionnement douloureux trouve son démenti, Breton invoquant aussitôt le rayonnement humain et spirituel qui émanait de l’ami disparu. Il parle ainsi de la « trouée de lumière » que chacun de ses passages semblait instaurer dans l’instant ou de l’univers étoilé que constituait son immense savoir.

 

Aujourd’hui, c’est à notre tour de nous demander : « Vous, Jean-Michel, dans les ombres ? » Non, il ne saurait rallier les ombres, lieu de l’oubli, celui dont nous gardons tous présente à l’esprit la lumière qui résidait dans son regard intense, perçant, éclatant même.

 

L’œil de Jean-Michel pouvait parfois s’illuminer de l’indignation suscitée par l’injustice. Sa voix prenait alors des intonations particulièrement vibrantes et l’on se rappelait alors qu’il avait été, très jeune, acquis à l’anarchie, la « claire Tour qui sur les flots domine » pour reprendre la formule du poète Laurent Tailhade que Breton aimait citer.

 

Car Jean-Michel Goutier avait la volonté de rester un homme de la véhémence, ne déclarant admettre ni les compromis, ni les jeux de l’arrivisme, ni les récupérations intellectuelles, surtout quand les manœuvres qui l’irritaient trouvaient leur prétexte dans des travaux consacrés à ce surréalisme qui aura été l’âme de toute sa vie et dans l’orbe duquel il aura composé lui-même une œuvre de poète et de critique. Quant à lui, il voulait rester guidé par un élan de l’être, élan qui impliquait à ses yeux un désintéressement sans concessions.

 

C’était souvent le feu de la sympathie, la joie des retrouvailles, l’expression de l’enthousiasme passionné qui éclairaient son visage, son regard. Il était, en quelque sorte, l’ennemi du neutre. Quand il parlait de ce qu’il aimait, la voix se chargeait d’inflexions pressantes, les mots se précipitaient dans sa bouche. Je n’oublie pas l’une de nos dernières conversations téléphoniques, dont la publication de textes de Breton — qu’il ne désignait pas autrement qu’« André » —  était une fois de plus le sujet.

 

J’ai rencontré Jean-Michel voici trente-cinq ans, vers 1985, alors qu’avec l’admirable, l’irremplaçable Marguerite Bonnet commençait la mise sur pied de la Pléiade des œuvres complètes d’André Breton, dont je ne savais pas alors que ce serait pour moi une aventure de plus de vingt années. En ces temps, nous avions la chance de consulter manuscrits et livres de Breton dans l’atelier magique du 42, rue Fontaine, resté dans ma mémoire inséparable de la présence d’Elisa, au beau regard voilé. L’âge ne l’empêchait pas de suivre et d’encourager notre travail. Après la mort d’André Breton, Jean-Michel allait consacrer une immense partie de son temps à assister Elisa, notamment dans la gestion de l’œuvre et dans les incessantes tâches de correspondance qui en découlaient. Il ne se ménagea pas alors pour faciliter nos propres travaux, répondant avec une promptitude exemplaire à nos demandes.

C’est cette disponibilité sans réserve que j’ai retrouvée en lui ces dernières années lors de la préparation de deux volumes de correspondances d’André Breton (lettres à Jacques Doucet et correspondance échangée avec Paul Eluard). Aube Breton-Elléouët dirait beaucoup mieux que moi le rôle qu’il a rempli dans ces publications auxquelles elle-même a donné voici plus de dix ans une impulsion décisive à laquelle l’engagement sans réserve d’Antoine Gallimard a permis de donner une réalisation exemplaire. Non, nos publications n’auraient pu se faire sans le suivi attentif et généreux dont Aube et Jean-Michel les ont fait bénéficier. Je ne peux que me remémorer avec reconnaissance et émotion l’ingrate lecture des épreuves du volume Breton-Eluard à laquelle Jean-Michel, à ma demande, avait bien voulu s’astreindre.

Qu’il en soit une nouvelle fois remercié, dis-je spontanément en utilisant les mots qui me montent aux lèvres. Cher Jean-Michel, c’est encore une citation de Breton qui me vient à l’esprit pour vous situer aujourd’hui. Il s’agit plus exactement d’une citation faite dans l’hommage à Mabille que j’ai évoqué tout à l’heure. Empruntés au Tombeau composé en 1897 par Mallarmé pour la mort de Verlaine, ce sont quelques mots glissés par Breton en caractères italiques à la fin de son texte : « Un peu profond ruisseau calomnié ».

En vérité, après « ruisseau calomnié », Mallarmé avait ajouté : « la mort ». Eh bien, Breton avait éludé justement ce mot définitif, comme pour signifier que Pierre Mabille vivait toujours à ses propres yeux. Vous aussi, cher Jean-Michel, vous êtes et resterez vivant pour nous.

Vous n’êtes pas mort.

                                                                                                                                                Étienne-Alain Hubert
2 septembre 2020

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Exposition : Jamais, Oscar Dominguez et Pablo Picasso

Exposition : Jamais,
Oscar Dominguez et Pablo Picasso

Del 15 de juliol al 8 de novembre de 2020
 au Musée Picasso Barcelone

L’objet surréaliste Jamais d’Oscar Dominguez (un phonographe modifié) réputé détruit ou disparu a refait surface. Grâce un reportage photographique dans l’atelier parisien de Picasso datant de 1947, Emmanuel Guigon a pu en retouver l’heureuse propriétaire, Catherine Hutin, la fille de Jacqueline Picasso.

Nous avons pu établir que le phonographe Jamais était un des clous de l’Exposition internationale du surréalisme de janvier-février 1938 à la galerie Beaux-Arts de Paris, au même titre que le Taxi pluvieux de Dali présenté à l’entrée de la galerie.

L’exposition Jamais, centré sur le phonographe (qui a été restauré), permet de restituer l’atmosphère de la salle principale de l’exposition de 1938 et d’évoquer en particulier la performance de la « danseuse surréaliste » Hélène Vanel.


Un catalogue de 112 pages, rédigé par Emmanuel Guigon et Georges Sebbag, et abondamment illustré, accompagne cette exposition. Le lecteur pourra choisir un des quatre catalogues (espagnol, catalan, français et anglais).

Nous vous proposons de télécharger en PDF un extrait de la version française ici

Commissaires d’exposition : Georges Sebbag et Emmanuel Guigon

Iveta Slavkova, Réparer l’homme, par Catherine Dufour

Iveta Slavkova, Réparer l’homme – La crise de l’humanisme et l’Homme nouveau des avant-gardes autour de la Grande Guerre (1909-1929), les presses du réel, mars 2020, 416 pages (65 illustrations)

 Compte rendu par Catherine Dufour

[Télécharger cet article en PDF]

 

 Prologue. La crise de l’humanisme et le besoin d’un Homme nouveau

« Réparer l’homme », chercher dans l’expérience de la Grande Guerre l’énergie nécessaire à la refondation de l’Humain, telle a été la mission paradoxale poursuivie par deux avant-gardes majeures, le Futurisme et le Bauhaus, nées respectivement en 1909 et 1919. L’Homme nouveau sublimé devait permettre de triompher du chaos, de la décadence qui en était la cause, et des remises en question de la modernité. L’essai ambitieux d’Iveta Slavkova tente de comprendre les soubassements et configurations de ce nouvel humanisme issu des décombres de la guerre. Le prologue de l’ouvrage montre que la quête d’un Homme nouveau est en réalité très ancienne et en retrace la généalogie depuis la Renaissance. Le Surhomme de Nietzsche en a constitué une étape essentielle, par sa fascination de la guerre comme acte vitaliste et expression de la volonté de puissance d’une subjectivité entravée par une morale mortifère. De nombreux intellectuels et artistes du début du XXe siècle ont à leur tour prêté à la guerre une vertu régénératrice, tel Fernand Léger, dont l’idéal de héros bâtisseur dans un univers de machines tendait à faire oublier le démembrement des corps sur les champs de bataille. Chemin faisant, cet essai ambitieux met à jour les similitudes structurelles du Futurisme et du Bauhaus. Ces deux avant-gardes, issues de pays dont l’unification nationale récente ne s’était pas réalisée sans peine, ont été portées par une dynamique nationaliste et un idéalisme radical. Toutes deux ont fait de l’artiste un démiurge habilité à dire comment le monde devait être. Toutes deux ont entretenu des rapports ambigus avec des dictatures dont elles ont favorisé l’émergence et flatté les tropismes totalitaires, tout en étant en conflit avec elles. Toutes deux enfin ont été considérées après coup comme déshumanisantes, à cause de leur relation étroite avec la guerre, de leur élitisme dominateur, misogyne ou raciste dans certains cas, de leurs liens avec la modernité urbaine, la machine et l’industrie, de leur haine d’une Nature méprisée. L’humanisme forcené et paradoxal de ces deux avant-gardes, si différentes par ailleurs, l’une réputée plutôt de droite et l’autre de gauche, fut à l’origine, après la seconde guerre mondiale, d’un courant antihumaniste réactionnel, représenté par Jacques Audiberti, Camille Bryen, Martin Heidegger…

Chapitre I. L’horreur d’une guerre nouvelle, La perfection d’un Homme nouveau.

Le premier grand chapitre de l’ouvrage est consacré au contexte général de mythification de la guerre et de propagande dénégatrice. Une guerre parallèle a lieu par le biais de l’affiche publicitaire, de la photographie, des reportages cinématographiques, des cartes postales. Plusieurs reproductions issues de revues illustrées, comme Le Miroir, expriment un lyrisme ou un pathos propres à atténuer la sauvagerie et l’absurdité des massacres. Les états-majors et la censure contrôlent strictement les images : les cartes postales, qui permettent de relier le front à l’arrière, minimisent les dures conditions de la guerre au profit de représentations optimistes (soldats jouant aux cartes), humoristiques ou édifiantes (combattants sans expression apparente de désarroi, infirmières dévouées). S’appuyant sur une très riche documentation historique et iconographique, Iveta Slavkova propose des analyses minutieuses des détournements destinés à sublimer la réalité, y compris la plus violente (le bombardement d’Arras, les tranchées). Le répertoire architectural des monuments aux morts est lui aussi très significatif, reprenant les codes des temples antiques et de la statuaire des héros et des Victoires, ou ceux du sacrifice chrétien et des Pietà. L’invention du Soldat inconnu, cet archétype unificateur, idéalisé et anonyme, cherche à atténuer la douleur des deuils particuliers, et à les glorifier en les rattachant au corps collectif de la Nation. Des lettres d’instituteurs analysées par les historiens font entendre des jeunes gens qui, messagers des idéaux républicains, ont porté la haute idée de leur mission jusque sur le terrain des tranchées, dans l’espoir d’une humanité meilleure forgée par le sacrifice. S’il existe bien sûr une littérature qui dénonce la guerre, la plupart des livres publiés à l’époque, dans les pays concernés, concourent à la mythification des combats décrits comme une occasion exaltante de se réaliser. Le Songe, de l’ancien combattant Henry de Montherlant, n’est qu’un exemple parmi d’autres… L’auteure propose un tour d’horizon des écrivains européens qui ont participé à l’élaboration de la figure de l’Homme nouveau, souvent caricaturale. Parmi les plus grands, elle analyse l’« humanisme d’acier » d’Ernst Jünger, pour qui la guerre est une affirmation prométhéenne contre la décadence. Pour la plupart des intellectuels allemands, la guerre est source de cohésion nationale entre les élites et le peuple. Pour Thomas Mann, elle symbolise la tension salutaire entre germanité et latinité, elle ennoblit l’individu, elle est humaniste, civilisatrice, éducatrice. Sa grandeur transcende les souffrances individuelles. En France, le manifeste « Pour un parti de l’Intelligence » (1919) insiste sur sa portée spirituelle. Il est signé par le Comité du soldat inconnu et par des personnalités de l’art et de la littérature tels Paul Bourget, Maurice Denis, Edmond Jaloux, Camille Mauclair ou Charles Maurras, qui justifie tous les sacrifices au nom du triptyque sacré : Dieu, l’Humanité et la France. Même Henri Barbusse, pacifiste convaincu, accepte « avec joie » le don de soi, au nom de la fraternité. Curieusement l’Homme nouveau exalte l’idée de Nation tout en revendiquant une dimension universelle ; les actes barbares ne sont que contingences à relativiser au regard des Idées supérieures. Le massacre industriel devient presque abstrait. Le modèle antique gréco-romain, viril et intègre, plane sur une guerre moderne qui fait ressurgir les Titans. Le culte de Winckelmann pour la statuaire grecque classique triomphe. Le principe de la fiction historique pratiquée par David pour embellir le corps de Marat assassiné, au mépris de tout réalisme, est encore vivace. En Allemagne, l’Homme nouveau se décline dans le « style cyclopéen » monumental de Franz Stassen qui, en 1914, représente des hommes-titans sur fond d’éléments architecturaux empruntés au Jugendstil. Malgré les gueules cassées, cette esthétique va s’imposer. La figure de l’aviateur, Christ descendu du ciel ou surhomme triomphant, à l’intersection de valeurs antiques et modernes, est un avatar glorieux de l’Homme nouveau. Robert Delaunay célèbre l’aviation dans son Hommage à Blériot (1914) et autres tableaux qui redessinent le monde à l’échelle d’une hélice pré-futuriste, œil spirituel omniscient du nouvel humanisme. L’artiste peut s’identifier sans peine à cet homme supérieur engendré par la guerre et les machines. Un célèbre collage de Carrà, Manifestazione interventista [Démonstration interventionniste] propose en 1914 une version nationaliste du regard panoramique de l’aviateur : une vue aérienne à travers l’hélice d’un avion diffuse ses fuseaux rayonnants sur une toile parsemée de « mots en liberté » patriotiques. Ce collage montre combien l’inhumanité souvent reprochée au futurisme (apologie de la guerre, de l’homme-machine et de l’industrie destructrice, rejet des valeurs de Lumières) était en fait l’aboutissement d’un projet humaniste d’ascension, de perfection, de totalisation, la quête d’un Homme maître de lui-même et dominateur.

Chapitre II. L’Homme nouveau du futurisme, Entre hybride multiplié et sujet absolu

Le deuxième chapitre de l’essai approfondit les caractéristiques de l’humanisme futuriste, aux antipodes de l’humanisme de la Renaissance, malgré des affinités, ce qui est un paradoxe pour un mouvement qui prétendait faire table rase du passé et de la tradition. L’Homme nouveau futuriste n’est plus le sujet central unifié et harmonieux de la création. C’est un sujet multiplié et hybride, un dieu tout-puissant maître du monde et de lui-même. Le nationalisme et la modernité cosmopolite font bon ménage, c’est un deuxième paradoxe. Se souvenant du Risorgimento qui avait conduit à une réunification italienne au goût amer, car tributaire des puissances européennes, le futurisme rêvait de Panitalianisme, d’où le cosmopolitisme conquérant de Marinetti. Son vitalisme et sa foi en des Hommes régénérés par la guerre pour mieux assurer l’unité de la Nation frisent le fascisme, ce que nuance cependant Iveta Slavkova en retraçant les étapes de la relation entre Marinetti et Mussolini jusqu’à leur rupture en 1922. La glorification de la Guerre s’enracine dans une obsession de la virilité, attestée par une multitude d’œuvres futuristes. De longs développements sont consacrés à la misogynie légendaire de Marinetti, qui pourtant soutenait les suffragettes, souhaitait l’abolition du statut domestique de la femme, la réforme du divorce, l’égalité des salaires, et admirait certaines femmes émancipées. Valentine de Saint-Point, comme lui, ne lésine pas sur les contradictions, chantre d’une idéologie sexiste misogyne préfasciste ou inversement d’un progressisme de femme libérée, masculinisée et annonciatrice avant l’heure des idées de « genre ». En fait, Marinetti redoutait le féminin et l’amour, ce principe émollient qui menaçait la stabilité de l’homme. La vulve, piège de la virilité guerrière, lui inspirait de la terreur, et la parturition du dégoût. Une étude approfondie de Mafarka le futuriste (1909) établit que ce roman, sur fond de fantasmes sexuels débridés et de fantasmagories mythologiques hallucinées, est un manifeste pour la parthénogenèse. Mafarka engendre Gazourmah sans acte sexuel ni matrice féminine, par la seule volonté de son esprit, en une variante burlesque de la conception christique. Ce fils est sculpté dans du bois de chêne ciselé par les étoiles, et transformé en chair. Doté de grandes ailes en acier d’homme-avion, cet être infatigable d’une insigne beauté, capable de tout contrôler, y compris les éléments naturels et mécaniques qui le constituent, est une synthèse du projet futuriste de maîtrise absolue de l’univers par un sujet hybride multiplié. Ce nouvel Icare, qui n’est pas l’Homme de la Renaissance, entretient pourtant avec lui de curieuses ressemblances… Les innombrables manifestes techniques de la littérature futuriste reprennent, dans un autre registre, le thème du moi multiplié, en prônant une écriture éclatée (« les mots en liberté ») et l’abolition du sujet (le « je », le petit moi) au nom d’une conscience propulsée dans toutes les directions de l’univers et du monde industriel, pour en capter les énergies et les placer sous la tutelle d’un moi renforcé.

On retrouve cette multiplicité, inséparable d’une affirmation radicale de maîtrise, dans les peintures d’Umberto Boccioni, Luigi Russolo, Carlo Carrà, Gino Severini, Giacomo Balla. Iveta Slavkova retrace l’évolution de ces artistes, de leurs sympathies anarchistes des débuts à leur culte de la « race » latine. Leur misogynie ressort dans plusieurs tableaux. Tous souscrivent à l’engagement guerrier qui transforme leurs toiles en « drames plastiques ». La « sensation dynamique » et la dislocation sensorielle de la vision produisent des compositions centrifuges ou centripètes, des heurts violents et maîtrisés de lignes, de forces, de formes, de couleurs, de foules, bref une « rhétorique héroïque » de l’élan vital. A partir de 1914-1915, la guerre est présente explicitement dans des « tableaux-synthèse » constellés de recherches typographiques. L’artiste futuriste est le seul à pouvoir contenir les vibrations cosmiques tout en évitant la dissolution (la décadence, le féminin). Le spectateur, lui-même multiplié, est projeté au centre du tableau par cette peinture « immersive », si bien mise en valeur par les grands formats de l’exposition parisienne de 1912. Une toile mérite qu’on s’y arrête, Elasticità (1912) de Boccioni, à la pointe de l’avant-garde par son traitement plastique et sa thématique d’une nature agressée par les pylônes et cheminées d’usine, anticipation assumée des destructions de la Grande Guerre. L’élasticité, caractéristique essentielle de la matière, qui permet le mouvement des corps et le retour à leur état initial, est une métaphore de l’expansion du moi dans l’univers. Un cheval et son cavalier, fondus dans le paysage, mais identifiables au centre du tableau, figurent les dilatations et contractions de ce moi multiplié qui peut, à tout moment, revenir à lui-même. La référence à une célèbre statue de Marc Aurèle, un symbole national, y est évidente. Le cheval, allié inattendu des futuristes à l’ère des voitures et des avions, concentre en lui la force brute de la vie moderne, tandis que le cavalier métaphorise le triomphe de l’Homme sur la nature : maître de ses instincts, résistant à une dissolution dans le paysage qui semble imminente, il est le sujet-artiste souverain qui domine le monde. Iveta Slavkova prolonge cette réflexion sur le va-et-vient entre multiplicité et unité par le commentaire approfondi d’une sculpture de Boccioni, de 1913, Forme uniche della continuità nello spazio [Formes uniques de continuité dans l’espace]. Un Homme hybride s’élance dans l’espace, solitaire, encore englué dans la matière. La métamorphose des éléments – chair ou air, pleins ou vides, ombres ou lumières – y est traitée avec génie. L’absence de bras fait place aux ailes embryonnaires qui « dorment dans la chair de l’homme » (Marinetti). Le visage de ce combattant cruel forme une croix-glaive, associant le baptême à la conquête. Le dynamisme qui le porte vers l’avant fait penser à L’Homme qui marche de Rodin ou même à la Victoire de Samothrace. La sensation de continuité spatiale résulte des flux qui traversent son corps, organique et inorganique comme celui de Mafarka. L’exégèse des écrits théoriques de Boccioni permet de comprendre les objectifs d’un « rythme plastique pur » en résonance avec la pensée de Bergson dans Matière et mémoire : rendre sensible le prolongement des choses dans l’espace et l’esprit libéré par le mouvement, dépasser la notion d’espace-temps au profit de la durée, produire une quatrième dimension. Cette nouveauté radicale ne peut masquer certaines parentés avec Michel-Ange ou Le Bernin, malgré les dénégations de Boccioni. Un tableau de Severini, Synthèse plastique de l’idée « Guerre » (1914-1915), illustre plus précisément le rapport du nouvel humanisme futuriste à la nature : un paysage métallique dans lequel s’entrecroisent un relevé topographique, des formules mathématiques et chimiques, un poteau électrique et une cheminée d’usine, est surplombé par le mot ANTIHUMANISME. Des diverses interprétations qui ont été faites de ce tableau, Iveta Slavkova privilégie celle de Philippe Dagen qui y décrypte l’inscription futuriste d’un ordre belliciste et d’un désir de destruction de la nature au profit d’une race rénovée. Une lecture freudienne de l’humanisme athée « déshumanisant » du futurisme, édifié sur un moi dominateur, et tributaire souterrainement de mythologie chrétienne et d’esprit de la Renaissance, permet de l’interpréter comme une défense contre les forces inconscientes, un fantasme d’« intégrité totalisante du sujet» induisant un modèle politique autoritaire.

 Chapitre III. La pureté, la morale et la machine : l’Homme nouveau du Bauhaus

Le chapitre III permet de dégager, au-delà des similitudes, les différences entre le projet d’Homme nouveau du Bauhaus et celui du Futurisme. Au sujet multiplié le Bauhaus oppose un sujet qui, tout aussi dominateur, tire son identité d’un Idéal d’unité, de simplicité, de création épurée. Les grandes étapes du Bauhaus, de sa fondation en 1919 à Weimar par Walter Gropius à sa fermeture par les nazis à Berlin en 1933, sont envisagées à partir de quatre personnalités majeures – Walter Gropius, Hannes Meyer, Johannes Itten, Oskar Schlemmer – et ponctuées par la description de couvertures de revues, de dessins et maquettes, de reproductions de tableaux, de photographies. Au Bauhaus tout commence avec des idéaux anciens. La cathédrale est le symbole fondateur du [« Programme et manifeste »] de Gropius, dont la couverture en 1919 reproduit une illustration de Lyonel Feininger, Die Kathedrale, un bâtiment d’allure gothique revisité par les codes plastiques contemporains : distorsions, géométrisation, facettes éclatées à la manière cubiste et faisceaux lumineux d’inspiration futuriste. La cathédrale gothique incarne une germanité glorieuse, un idéal mystique, mais aussi le mode de vie des guildes et corporations du Moyen Âge, qui alliaient l’art de la construction à des principes de vie collective. Le Bauhaus excelle à ajuster la tradition aux exigences de la vie moderne. L’architecture, indissociable des utopies politiques, y occupe une place centrale. L’école, à ses débuts, sympathise avec les « Arts and Crafts » du designer et théoricien socialiste anglais William Morris. Gropius, comme Morris, était hostile à une accumulation capitaliste aveugle et rêvait d’une vie harmonieuse dédiée au travail manuel et à la beauté des objets. Mais, contrairement à Morris, il ne condamne pas la production industrielle. La sympathie initiale du Bauhaus pour l’artisanat est d’ailleurs un motif de conflit au sein de l’école, provoquant en 1923 la rupture dite « constructiviste », pro-industrielle, qui incarnera, aux yeux de la postérité, l’identité véritable du Bauhaus. D’innombrables projets d’habitat et de cités futures voient le jour, au nom d’un bonheur collectif conforme à la « vraie » nature humaine. Gropius aspire à une ville faite de bâtiments en béton, bien alignés, standardisés, garants d’une vie égalitaire.

Hannes Meyer, marxiste convaincu, pousse à l’extrême l’idéal de standardisation de l’habitat anti-bourgeois, pensé pour un individu inscrit dans le collectif. L’égalité proclamée des citoyens et des sexes – malgré un modèle dominant de femmes virilisées – sous-tend ses projets de design coopératif de la seconde moitié des années 1920 : peu d’objets et de mobilier, des espaces identiques produits en série, des formes sobres, des lignes épurées. Chez Meyer, comme chez Gropius, l’architecture a une vocation morale : restaurer le vivant broyé par la guerre, combattre le chaos par une catharsis nécessaire, sublimer la violence. L’architecture de verre, matériau cristallin vecteur de lumière et de vérité, reflète parfaitement les qualités de l’Homme nouveau. Influencé par Bruno Taut, concepteur en 1917 d’une cité-jardin idéale et d’une architecture de cristal à connotation spirituelle, Gropius regrette cependant son absence de pensée fonctionnelle : en 1925, la façade entièrement vitrée des ateliers du Bauhaus à Dessau tiendra compte de besoins plus terrestres. Héritiers de la pureté d’Adolf Loos, élitistes et visionnaires, les architectes du Bauhaus se considèrent comme des maîtres spirituels. Leurs convictions démocratiques sont indéniables, mais leur condescendance, voire leur mépris, vis-à-vis d’un peuple qu’il faut éclairer malgré lui, ne le sont pas moins. Et leur aspiration au « Grand Tout » n’est pas dépourvue d’implicites nationalistes, théosophiques, potentiellement totalitaires.

Avec Johannes Itten « le gourou », pédagogue charismatique, c’est une nouvelle partie qui se joue. Contrairement à Gropius, le Bauhaus ne lui apparaît pas comme un outil politique et social, mais comme un terrain de recrutement d’artistes supérieurement doués, désignés pour parfaire leur élévation spirituelle. Adepte de la religion mazdéenne fondée sur l’enseignement de Zarathoustra (Zoroastre), il va chercher ses idées de réalisation de l’Homme nouveau dans l’occultisme proche-oriental, dans la science des proportions et des nombres, dans des techniques de maîtrise du corps et de la pensée pour améliorer la race. Son hermétisme philosophique puise aussi dans le courant « völkisch » du début du XXe siècle, un mélange de néo-paganisme germanique et de christianisme, de mythologie allemande ancienne, de romantisme, de franc-maçonnerie, de théosophie, de biologie et de darwinisme. Son Kinderbild [Portrait d’enfant], de 1921-1922, synthétise ses conceptions esthétiques, ésotériques et idéologiques. On voit bien qu’Itten préfigure le nazisme en se réclamant des Aryens (les Perses zoroastriens), ancêtres d’une race supérieure et d’une Nation fusionnelle, soumise « librement » à des élites reconnues.

Dernière figure incontournable du Bauhaus, Oskar Schlemmer livre une autre interprétation de l’Homme nouveau. La Forme règne dans son œuvre, en tant que telle, et ne cesse de s’épurer. L’artiste démiurge a pour mission de transposer les lois de l’univers dans le réel par la force du point, de la ligne, du triangle et du cercle. La guerre et ses massacres sont sublimés par la géométrisation des formes, des corps et du mouvement. Le logo officiel du Bauhaus conçu par Schlemmer en 1921, avec des variantes en 1922-1923 lors de la transition « constructiviste», est un visage stylisé, géométrisé, jouant sur les contrastes noir-blanc, sur la spiritualité sous-jacente d’un œil carré en forme de fenêtre, préfigurant les unités standard métallisées de la verrière de Dessau. Cet Homme nouveau, bien accordé à l’architecture de béton, fait penser à la statuaire grecque de Winckelmann. Der Tänzer [Le Danseur], sans doute un autoportrait idéalisé de 1923, éclatant de blancheur, et une photographie de 1926 du projet Raumtanz [Danse de l’espace] résument l’idéal humaniste de Schlemmer : gestes retenus, précision quasi mécanique rehaussée par les horizontales, les verticales et les obliques, têtes rasées ou masquées, corps indifférenciés, standardisés, anonymes, dans des costumes et des décors eux-mêmes stylisés ou symboliques. Un architecte-démiurge préside à ce monde homogène, égalitaire et universel. Fasciné par les foules, par les individus qui fusionnent dans le « Grand Tout », Schlemmer, dans son « Ballet mécanique » de 1917, juge exaltante la gymnastique des stades et des parades militaires : ces exécutions géométriques démontrent que « l’homme est la mesure de toute chose » (Héraclite). Au Bauhaus, il consacre son cours à l’Homme, étudié dans une perspective encyclopédique digne de la Renaissance. Iveta Slavkova compare une de ses planches pédagogiques de 1928, Mensch im Ideenkreis [L’Homme dans le cercle des idées], avec le célèbre Homme de Vitruve de Léonard de Vinci. Un coureur, saisi de profil en pleine action, abstrait et stylisé, lévite harmonieusement dans un cercle entouré d’inscriptions correspondant aux grandes orientations de l’enseignement de Schlemmer : la biologie, la forme, la philosophie, l’esthétique et l’éthique. La perfection géométrique des corps dans ces deux œuvres, leur architecture cosmique, expriment une vision transcendée de l’homme. Mais il y a une grande différence : le rapport entre corps et esprit, dialectisé chez Léonard de Vinci, est symbolisé par le nombril qui, libéré de sa double connotation négative, chrétienne et platonicienne, est la preuve du vivant, du viscéral et de la sexualité. Schlemmer, en optant pour l’abstraction, pour l’esprit contre la chair, pour la perfection mathématique des proportions, ignore une telle complexité dialectique. Sa spiritualité renvoie à Jakob Böhme et à la figure de l’androgyne, antithèse de « l’homme mortel sexué » de Léonard de Vinci. L’homme de Schlemmer est une « figure d’art » (Kunstfigur), une représentation débarrassée de toute contingence biologique. Les lois mécaniques du monde industriel s’introduisent dans le corps humain. Cette esthétisation systématique de la vie ainsi que le nationalisme mystique de l’artiste, héritier du « völkish », expliquent que le salut nazi et le svastika se soient immiscés subrepticement dans certaines de ses œuvres décryptées par Iveta Slavkova, qui refuse cependant d’accuser d’enrégimentement un artiste qui s’insurgea à plusieurs reprises contre le nazisme, tenta de raisonner Goebbels et s’arrêta de peindre entre 1933 et 1935. De là à occulter ses ambiguïtés, comme l’ont fait certains de ses historiographes, il y a une marge… Schlemmer incontestablement, comme les Futuristes, a contribué à l’idéologie totalitaire par sa simplification et son esthétisation de l’Histoire. Les corps déchiquetés sur les champs de bataille ont retrouvé forme sur la scène du Bauhaus, nouvel espace de l’utopie à partir de 1921. Schlemmer y prolongeait les grands principes scéniques, débarrassés de leur expressionnisme mystique, de Lothar Schreyer, premier maitre de l’atelier théâtre du Bauhaus : refus de la narration, costumes abstraits, gestes mécaniques d’acteurs-marionnettes hermétiques à l’Histoire. Dans son célèbre Ballet triadique, monté en 1922, les préoccupations plastiques excluent définitivement la psychologie. Le chiffre trois règne sur les couleurs primaires et les formes géométriques mises au service d’un modèle social harmonieux. Iveta Slavkova dévoile pas à pas l’étrange complexité de cette œuvre qui exalte un Homme en symbiose avec les lois éternelles de l’art et celles du monde industriel. Inspiré par la marionnette romantique de Heinrich von Kleist et la « surmarionnette » d’Edward Gordon Craig, Schlemmer donne à voir des corps silencieux, « libérés » par le « dressage », comme l’a expliqué Éric Michaud, protégés des horreurs de la guerre et des maux de la République de Weimar par leur rigueur de machine. La « déshumanisation » des marionnettes, qui n’est pas dans son principe « antihumaniste », au contraire – l’homme domine la machine et celle-ci peut l’aider à son amélioration au profit du Grand Tout – a été interprétée diversement par les metteurs en scène ultérieurs. Les sociologues, quant à eux, ont analysé comment, à force de nier la peur du morcellement, le désir totalitaire l’a importé en Allemagne entre les deux guerres. Les traumatismes historiques ont été recouverts par des effigies d’hommes dominateurs, effrayés par les troubles de la psyché, du « devenir femme » et de la chair, dans un corps-machine sous contrôle absolu. Ces « idoles humanistes modernes » ont échoué à réparer le massacre et à protéger l’avenir…

Épilogue : Réparation, Rédemption, Devenir

La déshumanisation comme résultat d’un projet humaniste est l’étonnant paradoxe entretenu conjointement par le Futurisme et la Bauhaus. Mais tandis que le Futurisme, thuriféraire de la guerre, misogyne, raciste et anti-démocratique, faisait allégeance à une cruauté qu’il pensait inhérente à l’homme et à la créativité, le Bauhaus s’inscrivait globalement dans une tradition bourgeoise, altruiste, socio-démocrate, hostile à la violence. Le Futurisme aspirait à la guerre comme moyen de réalisation de soi tandis que le Bauhaus y voyait un mal nécessaire, une épreuve à traverser. Mais les deux mouvements se sont finalement rejoints : tous les acteurs du Bauhaus ont eu partie liée avec la guerre, de près ou de loin, et certains ont pactisé avec un pouvoir totalitaire ; à cette différence près que la domination du peuple par l’artiste signifiait, pour le Bauhaus, une réconciliation des individus avec leurs désirs profonds et leur « vraie » nature, souvent inconnus d’eux…

Le mouvement du « retour à l’ordre » des années 1920 prétendait que revenir à l’humanisme traditionnel ferait oublier la barbarie d’une époque. La guerre avait été la parenthèse nécessaire pour renouer avec un essentiel en perdition… « La guerre finie, tout s’organise, tout se clarifie et s’épure » écrivent Le Corbusier et Amédée Ozenfant dans Après le cubisme (1918). De fait, plusieurs avant-gardes perpétuent après la guerre le mysticisme de l’Homme nouveau. Le Néo-plasticisme de Mondrian considère que le spiritualisme et l’abstraction ont vocation à révéler la profondeur dernière des choses et la nature authentique de l’homme. Les constructivistes russes développent un projet humain totalisant, véhiculé par le communisme et un artiste démiurge qui recompose les formes et s’allie avec la production industrielle. Les similitudes sont grandes entre le constructivisme russe et le design coopératif de Hannes Meyer…

Les dernières pages d’Iveta Slavkova contrebalancent tout le reste de l’ouvrage. Il y est question en effet de Dada et du Surréalisme, ces deux avant-gardes qui, au contraire du Futurisme et du Bauhaus, ont déclaré leur intention d’en finir avec l’humanisme, cause ultime de la Grande Guerre. L’auteure nous propose un riche survol de textes, d’œuvres ou de manifestations dadaïstes, à Zurich, Paris ou en Allemagne, de Tzara, Arp, Picabia, Huelsenbeck ou Hausmann, qui clament haut et fort leur haine de l’humanisme, de la Renaissance, des Lumières, leur irrespect de la culture, de la raison, du langage construit et de toute idéologie totalisante. Dada ne veut rien, ne croit en rien, n’a pas de programme. Les dadaïstes célèbrent le culte du moi éclaté, de l’inconscient primitif, de la multiplicité fondamentale de l’Être. Ils revendiquent le cosmopolitisme et crient leur haine du nationalisme. Regardant l’horreur de la guerre en face, la nommant, la dénonçant, ils tirent parti de l’art non pour « réparer l’Homme » mais pour engager un grand travail de déconstruction énoncé dans tous leurs manifestes, à commencer par le Manifeste Dada 1918 de Tristan Tzara. Ces manifestes cultivent la dérision sarcastique, le blasphème et la destruction des formes (poésie phonétique, collage, assemblage). Le célèbre photomontage de Hausmann, ABCD (Portrait de l’artiste), de 1923-1924, scruté en détail, est une antithèse absolue du Danseur de Schlemmer. Tout y est : visage loufoque à la bouche grande ouverte, criant ou hurlant de rire, corps morcelé, mise en page éclatée, lettres surdimensionnées, fragments de papier, billets de banque et tickets, morceaux de ciel étoilé, utérus scientifiquement dessiné et pénis perforant une revue futuriste, évocation de sons discordants et de violence, etc. Les surréalistes à la suite de Dada manifesteront leur dégoût d’une conception de l’art dont les horreurs de la guerre avaient aboli le sens. À la suite de Breton, ils postulent que « l’homme n’est peut-être pas le centre, le point de mire de l’univers ». L’antihumanisme est relayé, après la deuxième guerre mondiale, par de nombreux philosophes ou écrivains, mais ce dernier chapitre accorde une place particulière à la déconstruction selon Foucault et Deleuze, à leur remise en question de la centralité de l’humain et du sujet. Deleuze oppose l’ambition totalitaire du Futurisme à la volonté chaotique de Dada, qui tire sa vitalité des « machines désirantes » animant un individu toujours autre que lui-même.

On ne peut que remercier Iveta Slavkova de nous prévenir en note que l’antihumanisme de Dada et du surréalisme est une problématique qui sera abordée dans un livre futur. Celui-ci semble en effet indispensable pour démontrer que les avant-gardes hostiles à une restauration humaniste illusoire ont contribué, mieux que le Futurisme ou le Bauhaus, à libérer l’avenir…


Position de thèse de Iveta Slavkova

http://melusine-surrealisme.fr/wp/wp-content/uploads/2020/07/Slavkova_Position.pdf

 

 

 

 

Des envois à la pelle au vent, par Georges Sebbag

Des envois à la pelle au vent

par Georges SEBBAG

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Henri Béhar, Potlatch André Breton ou La cérémonie du don, éd. Du Lérot, 2020, 560 p.

L’ouvrage d’Henri Béhar recense les envois qu’André Breton a apposés et signés en tête de ses livres et qu’il a adressés à ses proches et à ses amis, à des écrivains et à des artistes, à des critiques littéraires ou à des collectionneurs. Il rassemble aussi les envois autographes que de nombreux auteurs ont adressés à André Breton. Lorsque les dédicaces sont réciproques, on assiste parfois à une partie de ping-pong, ou bien s’y célèbre, comme l’affirme Henri Béhar, une cérémonie de potlatch, qualification sur laquelle nous reviendrons. La pêche aux E. A. S. (Envois Autographes Signés) a été fructueuse. Parmi les 1 750 volumes qui ont circulé entre Breton et quelque 448 personnes, il faut retenir le chiffre de 700 exemplaires dédicacés par le seul André Breton. Ce répertoire de dédicaces est établi notamment à partir du catalogue de vente de 2003 de la bibliothèque du 42, rue Fontaine ainsi que de divers catalogues de libraire ou de vente publique, où sont de plus en plus monnayés les envois d’André Breton et autres célébrités.

Le livre est agréable à feuilleter : le papier est solide, la maquette claire, le format conséquent,  les envois sont correctement reproduits. On peut d’ores et déjà faire l’hypothèse qu’une future édition, qui ratisserait encore plus large, atteindrait facilement les 1 000 pages ou davantage. Cette profusion de dédicaces dans le commerce littéraire n’est pas nouvelle. Mais elle se hisse à un sommet chez les surréalistes qui ont su mettre en pratique un esprit collagiste, sur le plan formel (cadavre exquis, par exemple), sur le terrain passionnel (formation de duos, trios, quatuors au sein du groupe) et dans le domaine temporel (hasard objectif, coagulation de durées automatiques). Dans l’ensemble, on ne peut s’empêcher d’admirer l’expression poétique et lyrique des envois de Breton, alors que dans l’autre sens, nombre d’envois déférents frisent le conventionnel.

La première leçon de cette masse d’envois provient de certains échanges, qui rompent avec la légende d’un Breton maniaque de l’exclusion. Sans même faire appel à leurs échanges épistolaires, on découvre qu’après 1945, les rapports d’André Breton avec Georges Bataille, Michel Leiris ou Roger Caillois sont au beau fixe. Les thuriféraires de ces trois derniers auteurs qui depuis des décennies ont brossé le tableau d’une guerre perpétuelle entre leur protégé et le surréaliste Breton en auront pour leurs frais. Premier échantillon : « à Georges Bataille, l’un des seuls hommes que la vie ait valu pour moi de connaître. André Breton » (Arcane 17, 1947) ; « À André Breton, avec lequel, je n’ai jamais cessé d’être uni profondément au-delà des amitiés faciles. » (Les Larmes d’Eros, 1961). Deuxième échantillon : «  À André Breton, ce livre qui lui revient de droit avec l’amitié de Michel Leiris. » (Nuits sans nuit, et quelque jours sans jour, 1961). Troisième échantillon : «  À Roger Caillois / – à nos divergences près / À mes yeux peu de chose  / en vive estime / et affection / André Breton » (Manifestes du surréalisme, 1955) ;  « Pour André Breton ce livre où il est souvent cité avec la fidèle amitié de R. Caillois » (Art poétique, 1958). S’il y a des exclusives chez Breton, elles sont plutôt rares ; elles concernent Aragon après 1932 et Éluard après 1945. À propos de ce dernier, Béhar a reproduit à juste titre une liste destinée à un libraire rédigée par Breton un mois après la mort de son ancien ami. Cette liste détaillait vingt-trois livres offerts par Éluard jusqu’en 1938, le plus souvent des tirages de tête comportant des envois plus mirifiques les uns que les autres.

Deuxième leçon : si les envois de Breton, qui ont souvent une triple fonction (expression poétique, évocation de l’ouvrage et inclusion du destinataire), peuvent nous informer sur la geste surréaliste, ils sont très loin d’égaler les lettres où Breton peut déployer à son gré ses désirs, ses émotions, ses idées et son talent ; il est rare qu’on puisse y déceler un propos ou un aveu franchement inattendus.

Troisième leçon. Rappelons que, le 11 mars 1928, Breton s’envole pour Ajaccio, où il compte surprendre Suzanne Muzard qui est alors avec Emmanuel Berl ; pour justifier sa visite, il demande à Suzanne de l’autoriser à lui dédier Nadja qui va bientôt paraître. Si l’on s’attache aux dédicaces de volumes en entier, précisons que « Les Champs magnétiques sont dédiés à la mémoire de Jacques Vaché » par Breton et Soupault, que Clair de terre est dédié « Au grand poète / SAINT-POL-ROUX / À ceux qui comme lui / s’offrent / LE MAGNIFIQUE / plaisir de se faire oublier », que Ralentir travaux est dédié par Breton, Char et Éluard « À Benjamin Péret » et que Le Revolver à cheveux blancs est dédié  « À Paul Éluard ». Il importe de comprendre la différence radicale entre les dédicaces imprimées et rendues publiques et les envois autographes à usage privé. Il est étonnant qu’Henri Béhar ne soit pas attaqué à la question des dédicaces dont l’offrande publique et le rôle stratégique permettent de mieux appréhender le problème des envois qui, eux, ne sont portés à notre connaissance qu’à l’occasion et de façon tardive. Car Breton s’est préoccupé très tôt de la question des dédicaces. Le 29 décembre 1920, il note ceci dans son Carnet : « B. Péret me dédie un poème : Memento. On m’a ainsi dédié : Reverdy Près de la route et du pont, Soupault Je mens, Tzara Noblesse galvanisée, Picabia Dada philosophe, Éluard Simples remarques et Influences, Paulhan La Mauvaise pendule et la première version de La Guérison sévère, Pansaers un poème, Ungaretti un poème. Ce doit être tout. Aragon ne me dédiera pas Anicet bien que Soupault le lui ait demandé. » L’échange des dédicaces est particulièrement répandue chez les dada-surréalistes. Il ne faut pas seulement y voir un renvoi d’ascenseur. La circulation des noms dans les œuvres des uns et des autres ne fait que poursuivre la pratique opérée par Breton dans son recueil Mont de piété. Ces emprunts et ces reconnaissances mutuelles, au même titre que l’écriture plurielle ou l’action collective, sont des manifestations typiques du collagisme surréaliste. Il y a tout un jeu de dédicaces entre les dada-surréalistes nommés Breton, Aragon et Drieu mais aussi entre les vieux amis Berl et Drieu qui, de février à juillet 1927, rédigeront à deux une série de cahiers intitulés Les Derniers Jours. Le jeu des dédicaces témoigne de toutes sortes d’échanges nourris. En mai 1922, André Breton publie dans Littérature « L’année des chapeaux rouges », qu’il dédie à Pierre Drieu la Rochelle. Ce long et beau texte sera repris à la fin de Poisson soluble. En 1924, c’est au tour d’Aragon de dédier à Drieu son ouvrage Le Libertinage. En 1925, Drieu lui renvoie la pareille en lui dédiant L’Homme couvert de femmes. 1927 est une année charnière. Drieu dédie à André Breton « Le sergent de ville », une nouvelle de La Suite dans les idées et l’important essai intitulé Le Jeune Européen, où l’auteur, sensible à la décadence et allergique aux nations, en appelle à la création des États-Unis d’Europe. Une phrase du Paysan de Paris sert d’épigraphe à la seconde partie du Jeune Européen. De son côté, Berl dédie son roman La Route n° 10 à Pierre Drieu la Rochelle. En 1928, Drieu dédie Genève ou Moscou à Emmanuel Berl, tandis que Breton, qui aurait souhaité dédier Nadja à Suzanne Muzard, y renonce. En 1929,  le nouvel ami et associé de Berl s’appelant Malraux, c’est à lui qu’iront les faveurs de la dédicace de Mort de la pensée bourgeoise. En 1930, Berl conçoit ainsi sa dédicace de Mort de la morale bourgeoise : « À ma femme, à mes oncles, à mes tantes, à mes cousins, à mes cousines. » Suzanne Berl-Muzard fait désormais partie de la famille. L’année suivante, il récidive malicieusement à l’occasion de son essai  Le Bourgeois et l’amour : « À Suzanne, pour Suzanne ». Mais cette fois-ci derrière son épouse Suzanne, une deuxième, voire une troisième Suzanne, semblent se profiler.

Quatrième leçon. En 1931, Breton publie sans nom d’auteur le poème L’Union libre, qui exalte toutes les parties du corps de Suzanne Muzard[1]. Il nous paraît particulièrement oiseux d’affirmer que la « femme » de L’Union libre est purement imaginaire. Sous prétexte que Breton a dédicacé après coup L’Union libre à Marcelle Ferry puis à Élisa Breton, José Pierre n’hésite pas à conclure que Suzanne Muzard n’est pas l’inspiratrice du poème mais que L’Union libre est « un hommage à la femme en général[2] ». Il est surprenant qu’Henri Béhar lui emboîte le pas. Dans le premier envoi, Breton proclame que Marcelle est devenue son amante, sa femme : « À Marcelle, / ma femme ici prédite, / L’UNION LIBRE / la liberté continuant à n’être / que la connaissance de la nécessité  / André Breton ». Dans le second envoi, André justifie comme il peut, par le voyage d’Élisa en France en 1931, le fait que la Chilienne deviendra son épouse, sa femme : « “Ma femme à la chevelure…” / c’était donc toi / mon amour / aussi vrai que je ne lui donnais / alors aucun visage / et qu’en ce début de 1931 / tu venais en France / pour la première fois / André » (Poèmes, 1948). Quand il dédicace L’Union libre vers 1933 et vers 1948 à deux femmes aimées, il n’entend pas détruire l’amour qu’il a eu pour Suzanne Muzard. Au contraire, cet amour antérieur lui sert de tremplin. Quant au déni du visage de Suzanne, il s’agit d’un tour dialectique dont Breton est familier : comme Nadja annonçait Suzanne, à son tour le poème dédié à Suzanne coïncide avec la visite annonciatrice d’Élisa à Paris. À ce compte, le poème du corps sensuel et glorieux de Suzanne contiendrait en germe toutes les beautés des femmes aimées à venir – Marcelle, Jacqueline et Élisa.

Cinquième leçon. L’interprétation générale donnée par Béhar aux envois qu’il a recueillis est loin d’être adéquate. Rappelons que le potlatch, selon Marcel Mauss, est une cérémonie ostentatoire, au cours de laquelle les richesses accumulées par une tribu sont partagées et consumées avec une tribu rivale, qui à son tour relevant le défi accumulera des biens encore plus somptueux, et ainsi de suite ; c’est à qui acquerra le plus de prestige dans une accumulation destinée à une pure dépense. Le potlatch est un « phénomène social total », festif et collectif, qui s’exprime au grand jour. Il n’est pas plus adaptable aux dédicaces imprimées mettant en jeu des individualités qu’aux envois autographes qui relèvent plutôt d’une cérémonie secrète et intime.

Sixième leçon. Il faut féliciter Henri Béhar pour les notices brèves et topiques consacrées aux 458 auteurs ou destinataires d’envois autographes. À toutes ces personnes, il faudrait ajouter André Cresson, le professeur de philosophie d’André Breton, qu’on a présenté à tort comme un anti-hégélien. Dans une lettre inédite du 4 janvier 1932, Cresson remercie Breton de lui avoir envoyé Les Vases communicants : « Non seulement vous ne me “désespérez” pas. Mais je vous lis avec beaucoup d’intérêt et d’amusement. Ce que vous dites des rêves me paraît plein de suggestions dont la valeur psychologique est incontestable. Et l’analyse de votre action dans une sorte de demi-rêve éveillé me paraît très véritable. / Seulement, il y a une chose qui m’étonne chez vous. Je comprends que la société bourgeoise vous dégoûte. Elle me dégoûte aussi. Mais ce que je ne comprends pas c’est l’amour que vous manifestez pour le régime communiste. Qu’on soit libertaire, anarchiste, individualiste à outrance, cela, non seulement ne m’effraye pas, mais me paraît tout à fait sympathique. […] je me représente l’organisation communiste comme le pire des bagnes que l’humanité a pu rêver. »

L’ouvrage d’Henri Béhar est une somme, qui a exigé de la constance et de la persévérance. Tout amoureux d’André Breton, tout connaisseur du surréalisme, se doit de l’acquérir.

Mai 2020


[1] Voir Georges Sebbag, André Breton L’amour folie / Suzanne Nadja Lise Simone, Jean-Michel Place, 2004, p. 184 et p. 197-202. Lire en particulier la lettre d’Aragon à Suzanne Muzard du 23 novembre 1971 et la réponse de Suzanne du jour suivant, où les deux correspondants s’accordent pour dire que L’Union libre concerne exclusivement Suzanne.

[2] André Breton, Œuvres complètes, II, pp. 1317-1318. José Pierre cite en outre une lettre à Jacqueline Lamba du 4 septembre 1939 ; son épouse se trouvant à Lyons-la-Forêt, Breton lui demande qu’elle lui parle de « ce beau pays qui est après tout celui qui m’a inspiré L’Union libre pour toi que je ne connaissais pas encore. »

Thomas HUNKELER, ou le nationalisme des avant-gardes, par C. Dufour

THOMAS HUNKELER (dir.), Paradoxes de l’avant-garde. La modernité artistique à l’épreuve de sa nationalisation, Classiques Garnier, 2014, 327 p.
THOMAS HUNKELER, Paris et le nationalisme des avant-gardes : 1909-1924, ParisHermann2018,
260 p.

Compte rendu par Catherine DUFOUR

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Ces deux ouvrages traitent du même thème, le nationalisme des avant-gardes.

Le premier, Paradoxes de l’avant-garde. La modernité artistique à l’épreuve de sa nationalisation, réunit, sous la direction de Thomas Hunkeler, les actes d’un colloque qui s’est tenu à l’Université de Fribourg en mars 2011. Trois chapitres développent les trois grands « paradoxes » des avant-gardes : le conflit entre aspirations cosmopolites et rivalités nationales (I), entre centre et périphérie (II), entre modernité et traditionalisme (III). Ce volume se compose d’études assez éclectiques, qui constituent une mosaïque de cas centrés autour de personnalités emblématiques ou marginales, de revues ou de mouvements. L’introduction de l’ouvrage, « Vers une ‘’contre-histoire’’ comparatiste des avant-gardes » explique que, si les mots « rupture » et « internationalisme » ont longtemps servi à caractériser les avant-gardes, la réalité est plus complexe. En effet, l’histoire des avant-gardes a été forgée par leurs protagonistes mêmes, souvent hagiographes ou mythologues dans l’après seconde guerre mondiale. Mais cette historiographie a elle-même été remise en question par une « contre-histoire » qui, au lieu de chercher à unifier et idéaliser, a établi les disparités, les ambivalences, les contradictions, les zones d’ombre. L’approche comparatiste est revendiquée ici comme outil méthodologique propre à « relativiser » au lieu de « totaliser » : elle ne perd jamais de vue que le cosmopolitisme a souvent cédé le pas au nationalisme, même dans le cas de Dada, champion de l’internationalisme. Le propos est donc de repenser la notion d’ « avant-garde » de façon moins totalitaire. Hélas les rivalités entre historiens ne sont toujours pas closes, et les chercheurs ou critiques s’identifient souvent aux artistes, courants ou pays qu’ils étudient.

Le deuxième volume, Paris et le nationalisme des avant-gardes 1909-1924, est une synthèse réalisée par Thomas Hunkeler, qui prolonge les thématiques abordées dans le premier volume, en six chapitres consacrés à des mouvements et revues essentiels de l’avant-garde européenne : le futurisme et le cubisme à Paris (I), l’expressionnisme allemand (II), l’avant-garde russe (III), le vorticisme anglais (IV), les revues d’art en France (V), Dada à Paris (VI). L’introduction plaide de nouveau pour « une autre histoire des avant-gardes », qui reconnaisse la place prise par les nationalismes au cœur du projet internationaliste. L’auteur y précise ses intentions en se défendant de tout « relativisme » (qui ne verrait dans le nationalisme des avant-gardes qu’un fait normal pour l’époque, se rapprochant ainsi de la droite ou de l’extrême droite) et de tout « révisionnisme » (qui consisterait à lire les avant-gardes en termes de nationalisme exclusivement). Une approche dialectique est revendiquée, qui n’oublie pas, comme dans le précédent volume, que l’histoire des avant-gardes a été écrite dans un premier temps par ses propres acteurs. Cette introduction insiste longuement sur les contradictions d’Apollinaire : « bâtard, métèque et fauché » à l’origine, mis longtemps à l’écart du fait de ses origines (décrites parfois comme juives !), puis traumatisé par une guerre qui le rendit patriote, Apollinaire se mit à chérir l’idée d’une tribune internationale où à défendre la supériorité nationale parisienne, menacée à sa périphérie par des nationalismes en éveil. Cet exemple nous ramène à une évidence : si les avant-gardes, Dada au premier chef, ont revendiqué l’internationalisme, c’est parce que le nationalisme faisait rage et que les désirs hégémoniques parasitaient l’idée cosmopolite. Ainsi s’explique que la proximité culturelle d’Apollinaire avec l’Italie ait pris des allures paternalistes, chauvines et dominatrices, et que Marinetti ait tenté d’inscrire le futurisme sur le territoire parisien. La position centrale de Paris dans l’histoire des avant-gardes se trouva inévitablement remise en question. Il faut rendre hommage à La République des Lettres de Pascale Casanova d’avoir étudié en détail ces mécanismes. Si le futurisme est souvent cité comme l’exemple de la collusion entre nationalisme et cosmopolitisme, il ne faut pas oublier que toutes les avant-gardes ont participé de cette ambiguïté. C’est pourquoi elles sont souvent appréhendées d’abord en fonction de leur origine nationale : allemande pour l’expressionnisme, italienne pour le futurisme, etc.

Paradoxes de l’avant-garde. La modernité artistique à l’épreuve de sa nationalisation.

I. L’Avant-garde entre aspirations nationales et rivalités internationales

Cette première partie se présente comme un catalogue qui envisage successivement des collectifs (le dadaïsme zurichois, Der Sturm, L’Internationale lettriste), une revue (Europe), des personnalités majeures (Tzara, T. S. Eliot, Cendrars) pour mettre en évidence dans chacun des cas la tension entre cosmopolitisme et nationalisme.

Wolfgang Asholt (Dada de Zurich à Paris. Une nationalisation de l’internationalisme ?) détaille la stratégie par laquelle Tzara à Zurich aurait œuvré dans le sens d’une francisation de Dada, afin de pouvoir, originaire lui-même d’une petite nation, intégrer les cercles littéraires parisiens qui se méfiaient de la part trop allemande de Dada, comme Apollinaire ou les revues Sic et Nord-Sud. Accordant une place de plus en plus grande aux artistes et écrivains français, qui culmina dans sa collaboration avec Picabia ou Arp, il aurait contribué sciemment à une déradicalisation d’un mouvement très cosmopolite à ses débuts, ce que Huelsenbeck ne se priva pas de lui reprocher. Mais Tzara ne se doutait pas qu’il serait à son tour, en conformité avec les analyses de Bourdieu, mis à l’écart de la vie littéraire française…

L’article de William Marx (Le modernisme entre internationalisme et nationalisme. T. S. Eliot : Paris aller-retour) se consacre aux ambivalences de T. S. Eliot, fasciné par Paris, la culture française et le destin de ces immigrants nés outre-Atlantique, tels Stuart Merrill ou Francis Vielé-Griffin, qui devinrent de vrais poètes symbolistes français. Mais paradoxalement, les influences qu’Eliot subit à Paris en 1910-1911, de La NRF, de Paul Claudel, Saint-John Perse, Bergson, et surtout Maurras, le conduisirent, dans un désir d’enracinement indispensable au travail d’écriture, à s’installer quelques années plus tard, et jusqu’à sa mort, dans un village du Somerset, berceau de sa famille, soutenant la monarchie et l’église anglicane par fidélité aux principes de l’Action française…

Hubert van den Berg (Der Sturm. Une revue et une galerie berlinoise d’avant-garde entre internationalisme et nationalisme ») se consacre à la galerie Der Sturm et à la revue du même nom, animés par Herwarth Walden à Berlin, dont l’internationalisme légendaire dans les années 1910-1920 contribua pour beaucoup, à l’heure de l’écriture des avant-gardes dans les années 60-70, à rendre indissociables les mots « internationalisme et « avant-garde ». Mais on sait depuis que Der Sturm a participé pendant la guerre à des activités de renseignement pour les services secrets allemands, utilisant l’expressionnisme comme étendard culturel d’un nationalisme qui ne disait pas son nom. Les artistes du Sturm ont donc joué diverses partitions, de l’internationalisme convaincu de Kurt Schwitters à des positions franchement nationalistes, comme celles de Lothar Schreyer, artiste « dégénéré »… qui fit allégeance à Hitler.  

Bruno Curatolo (Promotion et réception des avant-gardes dans la revue Europe : 1923-1939) tente de comprendre les ambiguïtés de la revue Europe, fondée en 1923 sous l’égide de Romain Rolland et officiellement favorable aux avant-gardes, en traquant le flou sémantique et les jugements contradictoires qui entourent le mot « avant-garde » dans différents articles sur la musique, la littérature, les arts plastiques, le théâtre. Chemin faisant, l’auteur constate qu’en progressant vers les sinistres années 30 la revue délaissa peu à peu les significations associées aux expérimentations d’après-guerre, pour adopter le sens humaniste et démocratique que prendrait le terme quelques années plus tard, à l’heure du TNP de Jean Vilar ou des Maisons de la Culture d’André Malraux.

Question de terminologie encore : Cendrars était-il d’avant-garde ? C’est la question posée par Claude Leroy (Modernité chez Cendrars. L’amour des commencements) à propos de cet écrivain qui assouvit ses pulsions destructrices et sa haine des Boches à « l’avant-garde » des champs de bataille, mais qui détestait, comme Baudelaire, la métaphore militaire appliquée à la littérature, sauf quand elle était utilisée au premier degré par Marinetti. Indéniable pionnier de la pensée européenne, Cendrars eut des affinités avec les dadas et les surréalistes, mais il détestait les « ismes », les groupes, les chefs (notamment Breton), et les rivalités de clans. Il préférait la modernité délirante et singulière de Moravagine et chérissait le Présent plus que les « lendemains qui chantent ». Se méfiant des dadaïstes embusqués qui guerroyaient avec des mots, il devint après 14-18 un vrai moderne, un créateur-défricheur (descobridor) débarrassé des accessoires modernistes. Il laissa alors libre cours au tropisme du « partir » et des commencements, en hommage à « la partition originaire du corps de la mère », son premier départ manqué, et à un corps amputé d’une main « partie au combat ».

Laurent Jenny (Entre fonctionnalisme et surréalisme. L’Internationale lettriste) montre comment L’Internationale lettriste, après avoir posé les bases du Situationnisme, échoua à cause d’une incompatibilité foncière entre les deux avant-gardes dont elle était issue : l’architecture fonctionnaliste d’Asger Jorn, volontariste et constructive, et le surréalisme de Debord, voué à la passivité de l’inconscient. Jorn contestait l’urbanisme de Le Corbusier, aussi répressif que celui d’Haussmann : les « cités radieuses », destinées à améliorer les conditions d’existence, négligeaient les aspirations esthétiques et imaginaires de la Nouvelle Babylone rêvée par Constant dans les années 60. Debord de son côté voulut dépasser la déambulation hypnotique de Breton en la menant vers un « urbanisme unitaire » activiste. Mais chez Debord, comme chez Constant, la construction tua la situation, et, au carrefour du fonctionnalisme et du surréalisme, la Révolution n’eut pas lieu… La Nouvelle Babylone se mua en musée d’art contemporain géré par des commissaires, plagiaires dévoyés des équipes techniques situationnistes.

II. Entre Centre et Périphérie

La Flandre, le Danemark, la Serbie et la Roumanie, nations périphériques autour desquels s’organise la deuxième partie du recueil, ont multiplié les paradoxes et les tropismes nationalistes.

L’avant-garde flamingante évoquée par Geert Buelens  (« En Flandre, les révolutionnaires qui ne sont pas des nationalistes flamands sont bien rares ». Quelques remarques sur le nationalisme, l’internationalisme et l’activisme dans l’avant-garde flamande après la Grande Guerre) fut tiraillée, pendant et après la guerre, entre une tendance conservatrice néo-symboliste, et une tendance progressiste influencée par l’expressionnisme allemand humaniste, le vers libre de Whitman, Dada, l’art abstrait et le Bauhaus, la Révolution avortée de Berlin en 1918. Or cette deuxième tendance, contre toute attente, se rallia à un nationalisme flamand… qui sympathisait avec l’internationale communiste ! Paul van Ostaijen et la revue Het Overzicht (1921) de Fernand Berckelaers (alias Michel Seuphor) y jouèrent un rôle de premier plan. Ce nationalisme paradoxal, très minoritaire, combattit activement le nationalisme belge traditionnel renforcé par la guerre. Mais la belle impulsion révolutionnaire prit fin … et le nationalisme flamand se radicalisa jusqu’à rejoindre plus tard le nazisme…

Sylvain Briens (La Renaissance gotique et Le grand voyage de Johannes V. Jensen. Fantasmagorie cosmopolite et historiographie nationale aux origines de l’avant-garde danoise) a choisi deux ouvrages de l’écrivain danois Johannes V. Jensen, La Renaissance gotique (1901) et Le grand voyage (1908-1922), pour mettre en évidence les thèmes entrecroisés de l’identité nationale et du cosmopolitisme, et leur influence décisive sur les avant-gardes du Danemark et de Suède. La Roue, un des figures récurrentes de Jensen, inspirée d’un fonds mythologique scandinave, est à la fois représentation cosmique atemporelle et hymne au progrès technique. Le grand voyage, gigantesque épopée qui remonte à la Préhistoire, établit d’étonnantes passerelles entre les Vikings, la découverte de l’Amérique et la modernité industrielle, célèbre le génie des Gots, source d’un nationalisme danois ouvert à l’universel. Jensen a inventé un nouveau genre, le « mythe », court texte fictionnel en prose consacré à un aspect du monde contemporain, qui fait penser aux mythologies d’Aragon (Le Paysan de Paris), de Barthes ou de W. Benjamin. Sa « fantasmagorie de l’histoire » est proche de « l’illumination profane » de W. Benjamin. Jansen influencera le suédois Harry Martinson dans les années 30, puis le Situationnisme danois et CoBra, ses héritiers directs.

Jens Herlth analyse les contradictions de Miloš Crnjanski (« Tout cela donc sans aucune prétention ». Miloš Crnjanski, la nation et l’avant-garde serbe), chantre de l’avant-garde serbe dans les années 1919-21, mais accusé dans les années 30 d’un nationalisme illustré dès 1929 par son roman Migrations. Jens Herlth refuse d’utiliser le mot « avant-garde » selon les critères normatifs des années 1960-70. Ce serait en effet oublier que, pour la jeune Yougoslavie multiculturelle de 1918, le mot « nationalisme » avait un sens bien particulier. Miloš Crnjanski souhaitait que la jeune nation intègre le modernisme européen, mais il voulait aussi qu’elle se distingue de la tabula rasa des Occidentaux ou des futuristes russes. Son unique manifeste, « L’Explication de Sumatra », plaide pour une poésie sans posture guerrière, inspirée du « neutre » de Roland Barthes et quasi bouddhiste. Un « sous-texte » engagé y affleure toutefois, une vision poétique de la « nation », fruit d’une tension entre le jugoslovenstvo, le modernisme yougoslave multiculturel affranchi du provincialisme, et le srpstvo, inspiré du passé national serbe. De même les écrivains de Zagreb ne pouvaient-ils ignorer leurs racines croates, ni Ivo Andrić ses origines bosniaques… L’idée romantique de nation se mua hélas chez Crnjanski en un nationalisme qui dériva vers le pire…

Quatre articles sont consacrés aux prolifiques avant-gardes roumaines. Ion Pop (Offensives et défensives de l’avant-garde roumaine) en retrace les étapes depuis la fin du XIXe siècle, partagé entre courants littéraires nationalistes d’inspiration rurale et tendances symbolistes cosmopolites. Le début du XXe siècle donne lieu à une offensive poétique anti-traditionaliste (Ion Vinea, Adrian Manu), qui culmine en 1913-1916, sans jamais atteindre la radicalité de Tristan Tzara. La Roumanie n’était pas prête pour l’onde de choc dadaïste, pas plus qu’elle ne l’avait été pour le manifeste de Marinetti publié à Bucarest dès 1909. Il fallut attendre les années 1924-30 pour qu’émerge une avant-garde digne de ce nom, incarnée par Ion Vinea, Ilarie Voronca, Max Hermann Maxy, Geo Bogza. Ses détracteurs, xénophobes ou antisémites, la taxaient de phénomène de mode « importé », oubliant que la littérature roumaine puisait depuis toujours à des sources étrangères et que Dada, mouvement « exporté », s’était inspiré de certaines spécificités déconstructives de la littérature traditionnelle. L’avant-garde roumaine évolua du constructivisme futuriste des années 20 vers le surréalisme des années 40 (Gellu Naum, Ghérasim Luca), en une « mosaïque de tendances » ponctuées par des accès de fièvre et recouvertes par l’occupation soviétique. Saşa Pană ou Geo Bogza se rallièrent alors au communisme prolétarien, tandis que Gherasim Luca, D. Trost ou Paul Păun prenaient le chemin de l’exil…

Ionannah Both (Comment peut-on être roumain ? Brève histoire de la réception critique des avant-gardes roumaines, en Roumanie) s’est intéressée à la réception des avant-gardes roumaines dans les histoires littéraires, rythmée par les revirements idéologiques. En 1924, pour qualifier les artistes d’avant-garde, « communiste » est une insulte qui rime avec « juif », malade mental ou dégénéré. En 1941, en temps de domination hitlérienne, Tzara et ses amis, jugés complices de l’Occident, sont évalués à l’aune d’une judaïté méprisée. Mais en 1944, quand l’Armée Rouge entre en Pologne, les « fils prodigues » de retour d’Occident sont encensés comme conquérants roumains de la culture européenne, dont on « redécouvre » les origines judaïques… Le socialisme d’inspiration soviétique fait bon ménage avec le surréalisme triomphant des années 40, mais les surréalistes dissidents doivent quitter le pays… Saşa Pană en 1969 publie la première anthologie qui « canonise » les avant-gardes, envisagées sous le seul angle « esthétique », et omet leurs compromissions avec le pouvoir stalinien. En 1983, sous Ceaușescu, le « protochronisme » est roi : les avant-gardes n’auraient rien inventé qui ne se trouve déjà dans la littérature roumaine ! Ion Pop, autorité critique essentielle, fait lui aussi, de 1970 à 2006, le jeu de la dépolitisation au profit du structurel, de l’éternel ou de l’intertextuel. Paul Cernat, membre éminent de la nouvelle critique roumaine, publie en 2007 un ouvrage d’un nationalisme encore vivace…

Adriana Copaciu (Les revues roumaines d’avant-garde à la recherche d’un nouvel espace de parole) dresse un panorama des revues d’avant-gardes roumaines, depuis le manifeste fondateur de Vinea, en 1924, jusqu’au surréalisme. L’auteure y approfondit les trois logiques déployées entre 1923 et 1928 : la synthèse, la synchronisation, l’internationalisation. La synthèse a été réalisée grâce à l’« Intégralisme » de Voronca, cette variante roumaine du constructivisme, distincte à la fois du radicalisme importé et du traditionalisme. La synchronisation ce fut l’adaptation au présent, qui permit aux revues de combler le « retard » pris par une culture périphérique méprisée. L’internationalisation enfin correspondit à une sorte de « colonialisme culturel inversé » – conforme aux théories de Bourdieu ou à celles de Pascale Casanova dans La République des Lettres – par lequel les revues triomphèrent des résistances nationales tout en consolidant leur lien à la nation grâce à des réseaux extérieurs ; ainsi fut légitimée, sans soumission ni plagiat, une culture roumaine jusque-là tenue à distance par les grands centres européens.

Adrian Tudurachi (« Le stéréotype ethnique dans la littérature roumaine d’avant-garde et les dérives de l’internationalisme ») a étudié le « stéréotype ethnique » mis au service de l’internationalisme par le futurisme, et par le dadaïsme zurichois qui porta sur scène les spécificités linguistiques de ses artistes au profit du polyglottisme. Dans l’avant-garde roumaine on relève une tension entre la résistance au parisianisme de la génération symboliste, et l’impossibilité, propre à toute culture mineure, de récuser les emprunts extérieurs. Cette avant-garde oscilla, dans les années 20, entre le modèle spirituel d’une sensibilité esthétique universelle prônée par Vinea et la quête matérialiste d’une égalité d’accès aux moyens culturels. Après avoir tergiversé, Voronca opta pour le modèle spirituel, apte à valoriser les différents stéréotypes ethniques. Mais, sous prétexte de cosmopolitisme, l’empathie pour « le cowboy agile du Colorado » ou « l’hindou vendeur de bananes à Calcutta » (Integral, 1925) perpétuait un monde ethniquement réifié. Et si philosophe Agamben inscrit ces stéréotypes dans le cadre d’une ironie ethnique antinationaliste, ceux-ci ne peuvent masquer un fond nationaliste… Bref, le stéréotype ethnique, qui a occupé dans l’avant-garde roumaine des fonctions diverses, ne saurait se réduire au désir de préserver le nationalisme au cœur de l’internationalisme.

III. Quelles traditions pour la modernité ?  

La troisième partie se penche sur l’inscription plus ou moins explicite du traditionalisme dans des collectifs ou chez des personnalités d’avant-garde.

Roxana VICOVANU (Le difficile équilibre du « retour à l’ordre », du « classicisme moderne » et de l’avant-garde. Le cas de L’Esprit nouveau) dresse un catalogue des nombreuses concessions au « retour à l’ordre » dans L’Esprit Nouveau (1920) de Paul Dermée, Amédée Ozenfant et Le Corbusier. Cette revue, officiellement ouverte aux avant-gardes, omet El Lissitzky, la typographie constructiviste, Lajos Kassák, etc. Prétendument cosmopolite et pacifiste, elle aspire à l’hégémonie européenne de Le Corbusier. Élitiste, elle défend la perfection, l’éternel, et un art consacré à l’utile. Elle s’oppose, malgré Dermée, aux conceptions artistiques subversives et aux idées politiques révolutionnaires. Ses préférences sont nationales et traditionalistes : le cubisme est apprécié parce que compatible avec Ingres ! Le retour au métier et aux « académismes » y domine. Paris y est très prisé car il concilie le rayonnement cosmopolite et le génie français. L’Esprit Nouveau hésite finalement entre deux tendances distinctes : le « classicisme moderne » du « retour à l’ordre » et le « modernisme esthétique », qui s’intéresse au passé (le Parthénon) sans exclure les recherches formelles des avant-gardes internationales.

Ce n’est un secret pour personne, comme le rappelle Isabel Violante (Les gares cosmopolites d’Ardengo Soffici) que les avant-gardes italiennes, cosmopolites avant 1914, sont devenues nationalistes après 1918. Le futuriste Ardengo Soffici ne fait pas exception à la règle. Ses écrits sur les gares italiennes, sensibles au charme cosmopolite de ces lieux, sont imprégnés de mélancolie, de nostalgie rurale et d’hymne à la lenteur, aux antipodes des conceptions futuristes de l’architecte Antonio Sant’Elia. Quand Mussolini dans les années 30 projette une reconstruction mégalomaniaque des gares, dont celle de Florence, Soffici s’insurge : en effet, malgré l’utilisation des pierres et marbres régionaux et le respect de certaines traditions locales, cette gare est un hymne aux formes, matières et tendances de l’architecture européenne d’avant-garde. Nikolaus Pevsner, peu suspect d’indulgence pour les régimes totalitaires, en chante d’ailleurs les louanges. Et alors que les artistes italiens, fascistes ou pas, sont divisés par ce projet selon leur degré d’adhésion aux innovations européennes, Soffici se déchaîne contre une modernité dominée par les étrangers, métèques, Juifs, francs-maçons, bolchéviques et autres dégénérés ; ou par le monde « nordique et protestant » ligué « contre Rome et sa latinité ». L’orientation fasciste de cet ancien futuriste, devenu allié des nazis, ira crescendo…

Denis Pernot (Barrès et les princes de la nouvelle jeunesse. Les vertus avant-gardistes d’un cadavre) montre comment Barrès considéré, avant la guerre de 14, comme un écrivain dépassé et concurrencé par Maurras, œuvra habilement pour redevenir « prince de le jeunesse » et guide de la nouvelle avant-garde. S’éclipsant derrière les paroles des combattants et endossant, après la guerre, le rôle de chantre des « écrivains morts pour la patrie », il alla jusqu’à contester la légitimité de la littérature, se sentant ainsi autorisé à fédérer l’avant-garde, fût-elle son ennemie. Très ambivalents, les dadas lui firent un procès en 1921, tout en aspirant à sa reconnaissance comme référence majeure d’une vie littéraire française… qu’ils récusaient. Barrès remit aux écrivains d’avant-garde son œuvre en héritage, pour qu’ils l’inscrivent dans un patrimoine qu’il avait lui-même négligé, de Rimbaud à Apollinaire. La distance prise, en apparence, vis-à-vis de sa « magistrature intellectuelle » facilita la « rupture intégrante » des jeunes rebelles, à l’origine d’une « filiation d’un projet inabouti du maître », très perceptible notamment chez Joseph Delteil.

Pierre Drieu la Rochelle, c’est aussi une histoire paradoxale, étudiée par Fabien Dubosson (Pierre Drieu la Rochelle et le surréalisme. Un « avant-gardiste de droite » dans une « arrière-garde de gauche » ?). Malgré sa formation de droite, Drieu s’engage aux côtés des surréalistes dès 1924, avant de se compromettre avec le fascisme dix ans après. Son expérience du front le liait au groupe de Breton. Mais pour lui la guerre était chargée d’un signe mystique de refondation des valeurs, y compris esthétiques. Sa Terre symbolique, qui n’était pas le sol sacré de Barrès, glorifiait le sacrifice de soi et les amitiés viriles. Drieu attendait de Dada et des Surréalistes qu’ils en soient les passeurs. Mais ces alliés d’un moment étaient antinationalistes ! Bien avant Gilles (1939), Drieu leur reprocha leur abandon de Dieu, puis, après les événements du Rif, leur adhésion au communisme, à Hegel, à l’amour de l’Orient contre l’Occident. Il voyait les surréalistes comme des hommes du XIXe siècle, préférant l’engagement réel à la révolution de l’esprit… dont il aurait dû être le guide. L’indécision de ses écrits, entre lyrisme mystique et déconstruction, reflète l’ambivalence d’un homme tenté aussi par l’Action française, contestée pour d’autres raisons …  Ses polémiques avec les surréalistes ont peut-être révélé les aspects totalitaires du mouvement, ceux-là même qui le fascinaient. Irrémédiablement solitaire, il renvoya dos à dos deux groupes autoritaires entre lesquels il ne put se décider… avant d’opter pour des choix plus radicaux…

Avec Alain Clavien (Les « helvétistes », entre avant-garde et réaction) nous sommes à Genève au début du XXe siècle, quand de petits groupes d’avant-garde cherchent à s’émanciper de la tutelle parisienne. Une mouvance nationaliste, dite « helvétiste », voit le jour, notamment dans La Voile latine de 1906 à 1910, et s’engouffre dans les débats suscités par les bouleversements structurels de la Suisse des années 1908-1910 : industrialisation, urbanisation, mouvements sociaux, exode rural, présence étrangère croissante. Les helvétistes s’orientent vers des positions antidémocratiques, xénophobes et antisémites, au nom de l’esprit guerrier ancestral, du patrimoine et des traditions contre les étrangers, de l’Ancien Régime contre le XIXe siècle décadent. Drôle de mouvement, qui, d’un côté, se dit d’avant-garde, sur le modèle du poète-prophète et de l’artiste éclairé, et de l’autre adopte les idées réactionnaires d’un ordre moral, religieux, rural, frugal, voué au travail. Les helvétistes n’hésitent pas à prendre en otage la figure parisienne de Ramuz et à utiliser Maurras et Barrès comme alibis « avant-gardistes ». Tant de contradictions laissent pantois ! Fédérés en ligue patriote à partir de 1912, ces nationalistes accueillent la guerre avec satisfaction…

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La synthèse qui suit, prise en charge intégralement par Thomas Hunkeler, propose une vue d’ensemble du nationalisme des avant-gardes européennes, envisagé sous l’angle de leur désir de conquête symbolique des grands centres culturels dominants, Paris en tête.

Paris et le nationalisme des avant-gardes : 1909-1924

I. « Nous avons pris la tête du mouvement de la peinture européenne ». Le futurisme et le cubisme à Paris

Le futurisme et le cubisme sont en rivalité à Paris. Les futuristes y mènent à partir de 1909 une véritable guerre de conquête, qui culmine au moment de l’exposition de février 1912 à la Galerie Bernheim-Jeune. Mais dès 1911 ils mettent leur italianité à distance pour être reconnus maîtres de la peinture européenne et Boccioni essaie de démarquer le futurisme d’un cubisme soupçonné de progermanisme. Officiellement ami des futuristes, Apollinaire oppose à leur volonté d’ascension une démonstration de supériorité nationale, et prend parti sans partage pour le cubisme, aux côtés de Salmon et Gleizes, qui veulent le sacrer « « art parisien » au détriment de son jumeau futuriste. Le cubisme est interprété alors comme héritier de Courbet, Manet, Cézanne ou Matisse, et le futurisme comme descendant de la Renaissance italienne, cet « attentat » au génie national. Gleizes se réclame du « celtisme » des néo-symbolistes et du retour à l’art médiéval ; de nombreux peintres cubistes illustrent cette francisation par le traditionalisme de leurs sujets. La revue Montjoie ! fondée en 1913 par le franco-italien Ricciotto Canudo devient un « organe de l’Impérialisme artistique français », celtique et parisien, antisémite à l’occasion, sorte de passerelle entre le Moyen-Âge et les innovations de l’avant-garde. En Italie, Papini et Soffici militent quant à eux, avant et après la guerre, pour une bonne entente entre une France gallo-romaine, celtique, et une Italie de sang grec, sémite et étrusque. Mais le Traité de Versailles redonnera vigueur à l’ italianisme anti-français !

II. « L’Ennemi n’est pas là où l’on a lancé les flèches ». L’expressionnisme allemand

Ce chapitre approfondit les analyses de Hubert van den Berg exposées dans le précédent volume. Les nationalistes s’en prennent à la « conspiration étrangère » des peintres futuristes exposés à la galerie du Sturm en 1912, mais aussi, à l’heure du « coup d’Agadir », des peintres français qui envahissent le marché. Une réponse aux polémiques lancées par le peintre nationaliste Carl Vinnen réunit toutefois, à l’initiative de Kandinsky et Franz Marc, de très nombreuses signatures favorables à l’internationalisme esthétique. Mais Franz Marc, dès 1912, sous l’influence du théoricien Wilhelm Worringer, propose une lecture « gothique » du Blaue Reiter, le rattachant à une peinture intemporelle, abstraite, spirituelle, tournée vers l’art des peuples, des enfants et des primitifs, la Russie et l’Orient. Représenté surtout en Europe du Nord, ce courant, antérieur à la Renaissance originaire du Sud, lui serait supérieur. Avec la Brücke, une étape est franchie : le « gothique » devient exclusivement germanique. Franz Marc, engagé volontaire mort au front, pense que la guerre est un « purgatoire » nécessaire à la refondation de l’esthétique allemande, en crise certes, mais destinée à triompher en Europe… Au même moment, les activités cosmopolites du Sturm masquent le double jeu nationaliste de Walden, qui prospère sur le marché de l’art et à l’écart du front… Ses convictions esthétiques, sincèrement internationalistes, comme celles de Franz Marc, ont assuré le succès de grandes œuvres… expressionnistes allemandes notamment…

III. « Salut à toi, magnifique Orient ». L’avant-garde russe, de la xénomanie au russocentrisme 

L’avant-garde russe du début du XXe siècle connaît les mêmes vicissitudes qu’un empire divisé entre un désir d’émancipation à l’occidentale et un nationalisme croissant. La Toison d’or, publiée en russe et en français (1906-1909), subit l’influence du symbolisme français et des peintres postimpressionnistes exposés à Moscou. Mais Larionov et Gontcharova s’intéressent de plus en plus aux loubki (estampes populaires à connotation religieuse), à l’art médiéval russe, à l’icône et l’artisanat national. Le groupe « Hyleïa » (1912), animé par le peintre David Bourliouk et le poète Bénédikt Livchits s’éloigne de l’imitation française au profit du primitivisme et de l’Orient. L’écart se creuse entre ceux qui, comme Bourliouk, restent fidèles à l’avant-garde occidentale malgré le particularisme « cubo-futuriste », et ceux qui s’en désolidarisent. Une gifle au goût public (1913), qui marque l’apogée du futurisme russe (Bourliouk, Khlebnikov, Kroutchonykh, Maïakovski), s’inspire des manifestes italiens. Mais Khlebnikov puise dans les archaïsmes de la langue russe et s’inspire de la poétique de la steppe plus que de celle de la ville ; la Russie est élargie au continent asiatique. Gontcharova et Larionov se rapprochent du géorgien Ilia Zdanévitch, thuriféraire d’un nationalisme rural anti-citadin. Rien d’étonnant à ce que « l’impérialisme italien » de Marinetti se heurte, à Moscou et Saint-Pétersbourg en 1914, au nationalisme esthétique d’un nouvel Orient, intérieur et spirituel plus que territorial…

IV. « Oh oui, à bas la France ». Le vorticisme anglais, une avant-garde en trompe-l’œil ?

Le futurisme proclamé en Angleterre par Marinetti et le peintre Christopher R. W. Nevinson en 1914, cède rapidement la place au « vorticisme » de Thomas Ernest Hulme, Ezra Pound et Wyndham Lewis. Hulme, influencé par Worringer, défend l’art « géométrique » des temps préclassiques et « gothiques », l’art des Byzantins, des primitifs, des expressionnistes et des cubistes. Le postimpressionnisme de Fry, le « modernisme esthétisant » du Bloomsberry et le flux universel des futuristes sont récusés au profit du cubisme d’Epstein, Cézanne ou Picasso. Compatible avec l’abstraction de Balla ou Severini, la nouvelle avant-garde revendique le Présent et l’art populaire spontané. Le premier numéro de Blast, de connotation nationaliste en juillet 1914, est un bric-à-brac de références contradictoires, calqué sur la typographie et les provocations futuristes – malgré l’anti-futurisme de Lewis – d’où ressort une apologie du génie moderne : résolument nordique, anglo-saxon, anti-français et anti-parisien. Avec la guerre, tout change. Le vorticisme, allié de l’esthétique allemande, est contesté. Le deuxième numéro de Blast, en 1915, s’inscrit du côté de l’Entente, tout en faisant la distinction entre une Allemagne nationaliste, anti-cubiste, anti-expressionniste et une Allemagne souterraine, esthétiquement alliée. Lewis énonce un credo artistique au-dessus des nationalismes, qui devrait être cubiste après la guerre… C’est ainsi que le vorticisme réussit à se dégager des influences dominantes, italiennes et françaises, pour affirmer une identité compatible avec une orientation universaliste.

V. « Les premiers sont les premiers ». Les revues d’art en France à l’épreuve du patriotisme

SIC, Le Mot et L’Élan sont trois revues antérieures à L’Esprit Nouveau analysé dans le précédent volume. SIC (1916-1919) est née des opportunités offertes par la guerre à son directeur, Pierre Albert-Birot. Après un premier numéro alliant patriotisme et éclectisme esthétique, l’orientation futuriste de la revue se précise, à la faveur d’une exposition de Severini à Paris en 1916. Inventeur du « nunisme », sorte de fourre-tout moderniste, Albert-Birot aspire à une synthèse, « typiquement française », qui intègrerait la tradition. Son patriotisme, influencé par Apollinaire sans être réactionnaire, se distancie peu à peu du futurisme. Quand paraît Littérature en 1919, Albert-Birot, ridiculisé par Aragon, met un bémol à ses prétentions de chef de file avant-gardiste. Sa revue avait pourtant pris parti pour Dada et Tzara…  Comparée à SIC, Le Mot (1914-1915) est foncièrement patriotique. La caricature des « boches » y est omniprésente et le cubisme y est critiqué pour ses sympathies allemandes. Cocteau met un frein à cet anti-germanisme systématique et, sans renier son patriotisme, s’efforce d’ouvrir la revue à un art contemporain réputé anti-français. Mais ses hésitations nuisent à son désir de synthèse, bientôt remis en chantier par L’Élan d’Amédée Ozenfant. Plus élitiste et moins conformiste, cette revue, loin d’être pacifiste, s’intéresse à l’international malgré l’admiration de son directeur pour Barrès. Le dernier numéro de 1916 annonce le « purisme » et soutient Edouard Jeanneret (Le Corbusier) qui, oubliant son chauvinisme, se mobilise avec Auguste Perret en faveur des architectes pro-allemands… en prévision d’une reconnaissance de l’architecture française dans l’après-guerre ! Pour Ozenfant, Jeanneret ou Perret, l’ennemi ce n’était pas l’Allemagne, mais le parisianisme petit-bourgeois, nationaliste et réactionnaire… Internationalisme et fierté nationale pouvaient coexister, ce que L’Esprit nouveau confirme à partir de 1920.

VI. « Ces toqués n’ont pas un bon accent ». Dada à Paris

Ce chapitre prolonge l’article de W. Asholt du précédent volume. C’est un réquisitoire quelque peu attristant contre le nationalisme parisien qui va crescendo de 1920 à 1922. L’arrivée à Paris de Tzara en janvier 1920 déconcerte et éclipse rapidement le mythe du jeune poète-messie. Ce métèque d’Europe de l’Est, ce juif à la pâleur de Dracula, et ainsi de suite, suscite des articles d’un racisme de la pire espèce. Accusé d’avoir été à Zurich ami des expressionnistes allemands (en réalité réfractaires), Tzara connaissait bien les réticences de la France à son égard. Confronté à la hantise d’un Dada boche diffusée par Apollinaire, il avait lutté pour se concilier des personnalités majeures de la vie intellectuelle française. Son intégration parisienne ne fut pas gagnée pour autant. A la suite de Rachilde ou de Cocteau dont la revue Le Coq (1920) devait s’intituler initialement Cocorico, Gide se méfia ouvertement du jeune écrivain, prometteur… mais juif. Jacques Rivière, directeur de la NRF, qui publia une « Reconnaissance à Dada » (1920) remarquée, tint par ailleurs des propos fort nationalistes. Et que dire de l’attitude de Breton ? Après l’euphorie des chahuts dadaïstes et de la riche contribution de Dada à Littérature, il prit ses distances vis-à-vis de Tzara lors du Procès Barrès (1921), cet hommage masqué au grand ancêtre, et du « Congrès international pour la détermination des directives et la défense de l’esprit moderne » (1922). Dans Comœdia et Littérature en 1922, il dénonça les affinités allemandes de Tzara et rendit hommage aux véritables inventeurs, français, de Dada : Picabia, Duchamp et Vaché. Le Projet d’histoire littéraire contemporaine d’Aragon, élogieux pour le dadaïsme dans sa première version, opta pour une interprétation française de la littérature contemporaine depuis 1913, le rôle de Tzara y étant juste effleuré…

Qui pourrait encore, après la lecture de ces deux ouvrages, ne considérer les avant-gardes que comme des véhicules de l’internationalisme ? Ils ont le mérite de détisser les mythes forgés dans les années 60-70, tels que Peter Bürger a pu les relayer dans sa célèbre Théorie de l’avant-garde (1974). Leur point de vue est riche, très documenté, nuancé. On peut certes reprocher au premier son éclectisme parfois discontinu et, à tous deux, une sorte de naïveté : qui pourrait croire en effet que les désirs de subversion cosmopolite des avant-gardes aient pu échapper, en toute pureté, au nationalisme constitutif de l’histoire de l’Europe du début du 20e siècle, comme encore aujourd’hui ? Mais ces deux volumes, dont le deuxième approfondit et synthétise les approches du premier, ont le mérite d’avoir « historicisé », selon le terme même de Thomas Hunkeler, des avant-gardes parfois fétichisées du vivant de leurs inventeurs-hagiographes, et de révéler les ambiguïtés et les paradoxes qui leur confèrent une profondeur vivante.

Mai 2020

Front Noir, qui n’est pas ce que l’on veut y voir*

Front Noir, qui n’est pas ce que l’on veut y voir*

par Louis Janover et Maxime Morel

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               Il est des revues ou des groupes de discussion qui sont comme les révélateurs des questions que se posèrent ceux qui, à tel moment de l’histoire, se tournaient vers la poésie et les avant-gardes pour y découvrir la dernière des vérités. Qui d’entre eux aurait pu ne pas s’interroger sur ce que devenait le surréalisme, un mouvement qui dès l’origine revendiquait un « non-conformisme absolu » ? Aussi, réentendre aujourd’hui la parole de ces réfractaires fait resurgir à la mémoire tous les objets de discussions et de discorde, tout ce qui a traversé ce courant de pensée et cette sensibilité. Voici les directions qui auraient pu ou dû être prises, les raisons pour lesquelles elles ne l’ont pas été et qui restent cependant en suspens alors que l’on peut croire cette histoire définitivement classée.

Front Noir, revue née d’une réflexion collective sur le surréalisme et le marxisme, est l’expression de cette remise en cause, à un moment crucial de l’histoire du surréalisme, quand plus rien des conflits que le groupe avait dû affronter  ne paraissait se rapporter à tel passage de la lettre ouverte que René Daumal adressait à André Breton : « Prenez garde, André Breton, de figurer plus tard dans les manuels d’histoire littéraire, alors que si nous briguions quelque honneur, ce serait celui d’être inscrits pour la postérité dans l’histoire des cataclysmes. » N’est-ce pas pourtant le même problème qui toujours taraude ceux que ne sauraient satisfaire le choix de la postérité, car l’honneur, aujourd’hui, c’est d’être inscrit dans les manuels d’histoire littéraire et de défendre ce et ceux qui ont permis cette entrée dans l’histoire. Le surréalisme s’écrit en lettres littéraires dans les livres, et le cataclysme reste loin en arrière, comme marque d’origine.

Cette inversion est le secret des prises de position de l’après-guerre. Le classement définitif est alors établi, et tous les problèmes qui se posent au groupe renvoient en fait aux polémiques et aux décisions de l’avant-guerre, et il suffit de s’y rapporter pour comprendre les raisons d’une intégration annoncée dans les faits et toujours démentie en parole. L’art surréaliste devient après-guerre la réponse à toutes les remises en cause, et le surréalisme va désormais prendre place comme école dans la chronologie, sans susciter  aucun étonnement. De la même manière, la révolution reste mesurée à l’aune d’Octobre, avec Trotski comme figure centrale et référence obligée, en dépit de la répression de Kronstadt. Qu’en est-il désormais de l’exigence originelle inscrite dans l’histoire comme acte de naissance et témoignage d’un refus qui ne fait grâce à aucune victoire ? Pierre Naville n’avait-il pas averti : « Notre victoire n’est pas venue et ne viendra jamais. Nous subissons d’avance cette peine. » Ce qui est au cœur de Front Noir faisait réapparaître la face cachée du refus, refus de cette victoire du surréalisme et d’Octobre.

Le compte-rendu que nous offre Jérome Duwa est comme l’illustration de la lecture à laquelle l’histoire du surréalisme est confrontée en dépit ou grâce aux pyramides d’études qui lui sont consacrées. La réédition de textes et documents parus dans Front Noir de 1963 à 1967, à la veille de Mai 68, date au symbolisme marquant, fait entrer comme un rai de lumière dans la montagne de l’hagiographie triomphante : toutes les questions qui avaient été posées puis écartées sont reprises au grand jour et apportent la preuve que l’interrogation critique soulevée par la revue était non seulement justifiée, mais qu’elle reste aujourd’hui encore centrale. Comment et pourquoi de la Révolution surréaliste, ce moment où par sa seule présence le mouvement définit son principe d’avenir et ce qu’il ne pouvait être, est né le surréalisme réellement existant, à contresens de ce à quoi elle aspirait et voulait être ?

Paradoxalement, dans son effort pour contourner les problèmes mis en lumière par Front Noir, Jérome Duwa fait réapparaître l’importance de cette interrogation. Il tourne autour de tous les points névralgiques, écarte les obstacles par allusion, mais pour désigner ce dont il nie l’importance le voilà obligé de se rapporter à ce qui a donné naissance à Front Noir, la négation par le groupe surréaliste des principes éthiques qui ont fondé son existence et  défini les contours de la révolution surréaliste. Voyons à quel détournement réducteur se serait livré Front Noir : « L’avant-garde fonctionne dans une logique de dépassement (le nouveau et le scandale) : certes, les surréalistes ont contesté cette réduction dès 1924, puisque Benjamin Constant est déjà surréaliste en politique ou Chateaubriand dans l’exotisme, etc. Qu’importe. »  Qu’importe en effet ce que fut Benjamin Constant en politique, qu’importe que la logique du dépassement consiste justement à inscrire les auteurs du passé dans une généalogie destinée à classer dans l’histoire celui qui établit la liste. L’on pourrait parler d’humour noir quand pour montrer que le surréalisme est resté fidèle au rapport poésie-révolution l’auteur nous renseigne : « C’est pourquoi Breton se tourne vers Fourier depuis son exil américain. C’est pourquoi Péret parle d’abandonner le terme de surréalisme depuis son exil mexicain. » On peut en effet s’interroger sur la place de cet « exil américain » dans l’histoire du surréalisme, mais il ne renverrait pas forcément à Fourier et à l’abandon du terme de surréalisme évoqué par Péret depuis son exil mexicain. Mais qu’est-ce au juste qui était arrivé à la fin ?

Ainsi, toutes les questions auxquelles Front Noir s’est efforcé de répondre et de mettre en perspective n’étaient autres que celles déjà posées par la Révolution surréaliste. Jérôme Duwa est donc contraint de revenir à ce qui a fait le surréalisme et qui explique ce qu’il a été et ce qu’il n’est pas devenu, et il le fait de manière à légitimer de manière détournée les positions prises par le groupe en opposition avec ses principes d’origine. Le surréalisme ainsi présenté n’a pas d’autre histoire que celle qu’il nous est donné de voir à l’arrivée, quand Jean Schuster définit sa position politique. Toute cette évolution n’est que l’illustration du déterminisme historique des avant-gardes : la finalité inscrite dans le départ exclut par avance toute discussion sur la possibilité d’une évolution autre. C’est pourquoi figure en exergue d’une plaquette de Front Noir qui fut reprise dans les Études de marxologie la phrase de  Sainte-Beuve : « Il y a une infinité de manières différentes dont une chose qui est en train de se faire peut tourner. Quand elle est faite, on n’en voit plus qu’une. »

Mais justement, tout sera fait pour qu’il en soit ainsi de la chose surréaliste. Quelles sont les autres possibilités qui s’ouvraient au surréalisme et qui ont été refoulées pour laisser à l’ « une » des faces tout l’espace à venir ? On cherchera en vain ce que signifient les exclusions qui façonnent le surréalisme et dont le Second Manifeste est l’illustration, qui étrille, avec d’autres, Panaït Istrati, Naville et Artaud, bien entendu. Cette divergence est mise en lumière par l’exclusion d’Artaud, et par la présence du Grand Jeu qui imprime à la sensibilité poétique cette dimension incommensurable, absolu poétique dont Roger Gilbert-Lecomte donne la profondeur, et dont la Révolution surréaliste rendit un temps vivante la promesse.

Tout ce qui gêne le surréalisme d’après-guerre est ramené à un détail dans son histoire, ce qui en fait un bloc sans histoire. Rien n’est dit non plus par Jérome Duwa sur le socialisme de conseils, sur ce qu’il a signifié, dans son rapport à la pensée marxienne, comme critique de classe du marxisme de parti et sur le rôle que Front Noir a joué dans la démystification des rapports marxisme-surréalisme. Rien non plus sur la fonction de classe du parti bolchevique et sur la place que Trotski a occupé dans la formation du mythe d’Octobre, à la racine de la contre-révolution qui s’est développée sous l’égide des partis communistes, mais pas seulement, la IVe Internationale prenant sa part dans la confusion destinée à  rendre inintelligible la pensée d’émancipation sociale que portait Rosa Luxemburg, Paul Mattick, Pannekoek…, comme un courant poétique resté fidèle à la Révolution surréaliste.

« Il est vraisemblable que les surréalistes signant et diffusant le tract Hongrie soleil levant en 1956 ou allant à Cuba en 1967 s’estimaient dans le sens de la révolution, même si leur espoir en la liberté n’était pas dénuée d’un certain pessimisme. » Les surréalistes ? Mais qui, en vérité ? Il est vraisemblable aussi que les compagnons de route et signataires de tracts en faveur de l’URSS s’estimaient dans le sens de la révolution et du communisme, ce qui justifie précisément l’analyse par Front Noir des régimes nés de la dictature du Parti unique et d’une certaine intelligentsia, pointe pensante d’un stalinisme révisé, à laquelle il n’est fait aucune allusion, et pour cause : elle permet de définir pourquoi ceux qui allaient dans le sens du tract sur la Hongrie cherchaient encore la voie de la révolution alors que ceux qui allaient vers Cuba, Etat bien installé sur les bases totalitaires, allaient dans le sens de la contre-révolution. Ce que met en lumière une analyse fondée sur des critères de classes telle qu’on en retrouve les éléments que Front Noir, alors que le problème du stalinisme n’est pas même effleuré par Jérôme Duwa, puisqu’il suffit à ses yeux d’estimer pour aller dans le bon sens.

On n’en saura pas davantage sur le régime de Castro et l’attrait exercé sur l’intelligentsia déstalinisée par ce totalitarisme exotique qui justement ramena l’avant-garde radicale dans la sphère de la nouvelle petite-bourgeoisie intellectuelle. Hormis une phrase glanée çà ou là, tout référence est absente à l’idée qu’expose Front Noir sur la dictature exercée par Castro — alors qu’un texte de J. Hartley ne laisse plus rien d’essentiel à découvrir. De même, rien n’est dit de précis sur l’article de Sédition qui a été la seule grande mise en garde appelant le surréalisme à revoir sa copie par rapport au point de vue qui faisait répondre le mouvement à l’appel de l’intelligentsia désormais libérée du corset orthopédique de la morale bourgeoise. Rien d’important pour qui ne veut pas voir ! Ce qui n’aurait été qu’une « sédition provinciale » selon José Pierre sera le dernier avertissement avant le tomber de rideau. Et la « Lettre ouverte au groupe surréaliste » montre quels acteurs s’avançaient désormais vers le devant de la scène.

À titre de révolte contre les détournements auxquels le surréalisme a été soumis après la mort d’André Breton, pourquoi ne pas citer l’intervention d’une surréaliste, Nicole Espagnol,  membre du mouvement depuis de nombreuses années. Dans une brochure ronéotée, « Défauts, faux et usage de faux », de décembre 1990, elle nous offre un florilège des prises de position de Jean Schuster, qui, depuis le Manifeste dit des 121, incarnait la ligne politique du mouvement. Charge accablante, et qui reste un témoignage moralement incontournable, bien qu’il y manque la pointe d’analyse critique qui montrerait comment et pourquoi a pu avoir lieu ce basculement[1].

Tout ce dont il est question et pas question dans l’article de Jérôme Duwa nous apporte la preuve par omission que la lecture de Front Noir nous renseigne sur ce qui est occulté dans le passé du surréalisme, et l’histoire tout court, et ce qu’il convient de remettre au jour pour comprendre notre société ; de même qu’il faut répondre aux questions que s’est posées Front Noir pour surmonter l’aporie du surréalisme et le renversement qui s’est opéré dans son histoire. Et quand l’importance des textes et auteurs réunis dans Front Noir ne peut être mis en cause, on ne trouve aucun élément permettant de montrer ce que signifie cette critique des milieux intellectuels dont le surréalisme faisait désormais partie.

Selon Jérôme Duwa, pour Louis Janover, « le rôle de l’intellectuel au service du socialisme de conseils » serait celui d’un « éducateur du mouvement ouvrier (aujourd’hui introuvable ou largement délocalisé) apportant des “ éléments de culture ” (p.53) contre le décervelage institué par la société, entendons l’Ecole. […] Le risque à courir, que n’aborde pas Front Noir, reste dans ce cas celui de la violence dans son rapport complexe à la justice et à la terreur ». Mais c’est justement ce rapport porté par le stalinisme et ses succédanés qui est au cœur de la réflexion de Front Noir et que n’aborde pas un instant Jérôme Duwa quand il parle, sur le mode quasi anecdotique, de certaines prises de position du surréalisme d’après-guerre, et du Manifeste dit des 121 alors que les auteurs du texte paru dans Sédition ciblent justement dans les luttes le pouvoir d’une bureaucratie dont on retrouve aujourd’hui encore les éléments dans les régimes en place dans les pays décolonisés. Ramener « le rôle de l’intellectuel au service du socialisme des conseils » défendu par Front Noir à celui d’ « éducateur » de la classe ouvrière relève d’une inversion totale du sens de cette critique, sauf à considérer ce qu’il en est, par exemple, de cette éducation dans la pensée proudhonienne. L’analyse de classe portée par les conseils montre que c’est le Parti centralisé qui prétend détenir la conscience de classe du prolétariat et d’en définir à son gré la finalité révolutionnaire. Les « éléments de culture » tirés par Front Noir de l’œuvre marxienne sont précisément destinés à faire apparaître le rôle « totalitaire » de cette conception.

Lisez Front Noir et lisez l’article de Jérôme Duwa en le rapportant aux positions politiques et artistiques du surréalisme, et vous pouvez comprendre d’où il nous faut partir aujourd’hui pour revenir à la Révolution surréaliste, et ce qui manque dans l’histoire du surréalisme et des avant-gardes d’après-guerre. Front Noir est de ce point de vue un révélateur et les réactions que provoque ce rappel à la mémoire en sont la preuve.

***

Pour mettre en perspective sa lecture de Front Noir, Jérôme Duwa se place d’entrée à distance philosophique, hors de portée de la critique : « […] me revient une réflexion d’ordre épistémologique sur la connaissance du passé humain ». Nous dirons pour notre part, et plus modestement, qu’avec ce texte nous revient à la mémoire une réflexion d’ordre politique sur la connaissance sociale et poétique du passé surréaliste qui nous éclaire sur ce qui doit être retenu de Front Noir et qui se rapporte à une idée de l’émancipation toujours aussi vivante — cette éthique du comportement révolutionnaire qu’on se plaît à confondre avec le jugement moral pour détourner le sens de la critique radicale qu’elle contient.

Louis Janover et Maxime Morel
Avril 2020

*Ce texte constitue une réflexion à propos de « “ Épochè ” et “ sympathie ”. En lisant Front Noir », article-compte-rendu de Jérome Duwa sur « Front Noir. 1963.1967. Surréalisme et Socialisme de conseils », paru dans La Revue des revues, n° 63, printemps 2020, p. 105-109.

— On peut lire sur le Site du Monde Libertaire la Présentation par Louis Janover au Salon de la revue du livre (12 octobre 2019) : Front Noir. 1963-1967. Surréalisme et Socialisme de conseils. Paris, Non Lieu, 2019, 22 €, site : editionsnonlieu. fr.


[1]Voir Louis Janover, « Le surréalisme entre le Rouge et le Noir », Le Monde libertaire, 4-10 janvier 1996. Nous renvoyons ici aux commentaires de José Pierre, qui n’a d’autre critère, pour la pertinence de son analyse, que ce qu’il veut entendre du silence ou des paroles d’André Breton : Tracts et Déclarations collectives, t. 2. 1940-1969, Paris, Le Terrain Vague, 1982, p. 231, p. 426 sq., p. 281.

 

Préface Man Ray par Jean-Michel Bouhours

« Jean-Michel Bouhours a bien voulu nous confier le texte original, en français, de la préface qu’il a donnée en espagnol au livre  d’Anita Puyol, Man Ray: luces, cámara, revolución, publié en 2001 par les presses de l’université de Saragosse. Nous l’en remercions vivement. HB »

Préface Man Ray

Jean-Michel Bouhours

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Dans l’ouvrage d’André Breton, Le Surréalisme et la peinture, rédigé en 1928 puis revu et augmenté en 1965, il est significatif de constater une présence plutôt discrète de Man Ray et la prédominance de sa production photographique sur sa peinture ou ses objets. Les succès de Man Ray avec la photographie ont indéniablement masqué l’originalité et la cohérence de son œuvre, l’Autre Œuvre comme on dit l’Autre Scène, de nature expérimentale et transdisciplinaire, celle d’un artiste à la fois peintre, cinéaste, créateur d’objets, poète et écrivain. Celui qui déclarait : « Je ne représente pas mes rêves, je les vis », traversa l’aventure du Surréalisme, à l’image d’ailleurs de son complice de toujours Marcel Duchamp rencontré en 1915 à Ridgefield, avec un certain flegme et une réelle indépendance d’esprit. Il fallut le travail d’Arturo Schwarz dans les années 60, la réédition des objets dada pour que la postérité prenne véritablement la mesure de ce pan de l’histoire de l’art du XXe siècle et de l’importance de l’œuvre de Man Ray.

La formule de Marcel Duchamp : « Man Ray : n.m synonyme de Joie, jouer, Jouir »  fit de l’Américain un digne héritier des Incohérents qui officiaient au cabaret du Chat noir à Montmartre à la fin du XIXe siècle. Mais le mot « joie » pouvait signifier aux dépends de celui à qui il était destiné, pour des esprits étriqués et chagrins, « peu sérieux ».

Quand les avant-gardes de l’entre-deux guerres firent l’objet d’une réévaluation d’envergure, Man Ray, qui souffrait de ce peu de reconnaissance de l’histoire à son égard, réagit à ces revers de fortunes critiques avec la publication de ses mémoires en 1963, le livre Self Portrait.

Riche, complexe, « rhizomatique », aujourd’hui l’œuvre  de Man Ray, fait de son auteur un précurseur authentique qui annonce la mutation contemporaine de la nature de l’acte artistique au XXe siècle. Man Ray ne posait pas de questions, il proposait des solutions. Pragmatique, l’artiste théorisa peu ; en revanche, il expérimenta beaucoup. Ses solutions passaient par des propositions artistiques en adéquation avec les disciplines auxquelles il « touchait ». Man Ray ne se préoccupait pas de la valeur reconnue aux mediums avec lesquels il expérimentait et a souffert du conservatisme du monde de l’art, tant américain que français, pour qui un bon demi-siècle fut nécessaire pour reconnaitre une égale valeur entre disciples traditionnelles héritée de l’Académie et les arts « à l’âge de la reproductivité mécanique » : photographie et cinéma.

« I simply try to be as free as possible. In my manner of working, in the choice of my subject no one can dictate to me to or guide me. They may criticize me afterwards, but it is too late. The work is done. I have tested freedom. »[1]

Man Ray travailla également à la commande, dans le champ de la photographie et accessoirement dans celui du cinéma. Le Tout-Paris des années folles (aristocrates, artistes, femmes et hommes du monde de l’art) ont posé devant son appareil : avec sa chambre photographique et son goût de la perpétuelle innovation (Perpetual Motif) , Man Ray révolutionna l’art du portrait  et s’inscrivit dans son histoire et celle de la photographie. Il avait la capacité de transfigurer l’exercice imposé en une œuvre de création. Son film Les Mystères du Château du dé fut pour ces raisons, déprécié. Man Ray lui-même déclarera immédiatement après l’avoir terminé qu’il ne songeait pas à le diffuser au public : comme si son auteur, lui-même trompé par les contingences du projet et les apparences d’un devoir bien fait, ne voyait plus l’ œuvre visuelle complexe fondée sur un solide fond mytho-poétique et littéraire qu’il avait lui-même imaginé.

Avec Hans Richter et Laszlo Moholy-Nagy, Man Ray fait partie des artistes qui développeront une œuvre cinématographique consistante au cours des années vingt. Pour autant les signes de la reconnaissance tarderont. L’article de Barbara Rose : « Kinetic Solutions to pictorial problems : the films of Man Ray and Moholy-Nagy », publié dans la revue américaine Artforum en septembre 1971 fut de ce point de vue révélateur et le signe déclencheur d’une relecture des films.

En 1997 avec Patrick de Haas, nous avons publié le premier ouvrage en français entièrement dédié à l’œuvre cinématographique de Man Ray : Man Ray directeur du mauvais movies. Lucien Treillard, ancien assistant et collectionneur qui inlassablement œuvrait à la reconnaissance de celui qu’il avait assisté pendant de longues années, nous y encourageait fortement ; il nous confia des bobines inédites provenant de Man Ray et qui, additionnées à celles conservées par le Man Ray Trust allaient constituer un ensemble exhaustif de l’activité cinématographique « post-professionnelle » ou « en amateur » de l’artiste. A ce moment précis, le Musée national d’art moderne recevait deux dations déterminantes : celle de la succession de Juliet Man Ray qui fit entrer l’ensemble des plaques de verres photographiques de l’artiste, ses archives dans lesquelles a plongé Ana Puyol, et un certain nombre de films inédits, les home movies de Man Ray ; la seconde fut celle des héritiers de Charles et Marie-Laure de Noailles qui permit de recevoir les archives liées à la réalisation du film Les Mystères du château du dé[2] , puis la copie colorée à la main inédite et dédiée à Marie-Laure avec cette dédicace  : «  A la vicomtesse de Noailles je dédie ces images qui ne dévoileront jamais, hélas ! toute sa gentillesse ni son charme »

En 2002, je recevais dans mon bureau de la conservation au Musée national d’art moderne, une jeune étudiante de Huesca, l’auteure du présent ouvrage. Elle m’était recommandée par son professeur et directeur de thèse, Agustin Sanchez Vidal. Son projet était le cinéma de Man Ray et l’étude de ses sources.

J’avais connu Agustin et ses travaux de recherches sur Buñuel et Dalí en 1993 au moment où je travaillais moi-même sur le film L’Age d’or (1930), autour de la restauration du négatif original du film et de la foisonnante correspondance épistolaire que Buñuel avait entretenu avec son mécène producteur du film. Mes recherches m’avaient amené vers les époques formatives de Buñuel et Dali, qu’en France nous ne connaissions que très mal. Aussi le projet d’Ana Puyol résonnait fortement. Sa démarche consistant à aller à la recherche de ce que notre propre historiographie française sur dada et le surréalisme avait pu négliger, me parut d’emblée la source de nouveaux horizons portés sur l’œuvre de Man Ray.

De son enfance, de ses origines familiales, de sa formation, de ses premières rencontres, nous connaissions ce que Man Ray lui-même avait bien voulu dévoiler dans Self Portrait et ce qu’avait reconstitué minutieusement l’étude de Neil Baldwin dans l’ouvrage Man Ray : Une vie d’artiste publié en français en 1990.

Le parti-pris d’Ana Puyol sera d’analyser la production cinématographique de Man Ray, objet de la seconde partie de ce livre, d’une part en la resituant au centre d’une problématique parfaitement interdisciplinaire dans laquelle chaque medium permet une avancée spécifique à la démarche globale de l’artiste et d’autre part à la lumière d’un « background » culturel à déchiffrer, un authentique puzzle, qui avait façonné le jeune artiste américain débarquant à Paris en juillet 1921.

 

L’analyse de la construction intellectuelle de Man Ray s’impose dans cet ouvrage comme une véritable herméneutique de l’œuvre. Les fondements d’une double culture juive et russe (littéraire, philosophique) de Man Ray, une construction idéologique libertaire issue du nihilisme russe, notamment autour des écrits de Bakounine, Kropotkine mais aussi de Max Stirner, l’auteur de L’Unique et sa propriété[3]. Cette construction idéologique ne fera que se consolider, sans doute même se structurer à la faveur de la fréquentation par Man Ray du Francisco Ferrer Center, un centre créé à Manhattan en l’honneur de l’anarchiste catalan exécuté à Barcelone et qui avait été le promoteur d’un projet pédagogique novateur et alternatif, l’École moderne, modèle pédagogique qui refusait tout dogme ou préjugé. Le Francisco Ferrer Center était animé par Emma Goldman, elle-même d’origine russe, une activiste anarchiste, partisane de l’action violente et féministe. Conçu sur le modèle de l’École moderne de Ferrer, le centre accueillait de multiples activités : lectures littéraires, débats d’idées, pratiques artistiques d’avant-garde, art de la scène, danse. L’enseignement hostile à la manière académique, se réinventait en permanence :  Man Ray en bénéficie, suivant en particulier les cours de Robert Henri, un professeur très imprégné des écrits de Bakounine, de Nietzsche et de Walt Whitman. Les cours d’après modèle vivant étaient dispensés dans une atmosphère musicale, afin de favoriser une captation dynamique de la réalité.[4] Dans Self Portrait, Man Ray évoque bien évidemment son passage au Ferrer Center et ses séances d’après modèle vivant très spécifiques mais il décrit son émotion érotique devant le modèle nu qui bouge : l’érotique du corps en mouvement ! Il évoque cette période formative essentielle sous le signe de la liberté et de l’amour, deux données qu’il ne faut assurément pas négliger ; pour autant c’était passer sous silence un contexte idéologique et philosophique transmis par des personnalités comme Emma Goldman ou Adolf Wolff, au centre d’un lien fort entre création et anarchisme. Plus tard, cette formation-là surdéterminera les positionnements toujours lâches de Man Ray avec les directives d’André Breton, notamment après le rapprochement du surréalisme avec la IIIe internationale en 1929 quand fut publié le  Second Manifeste du surréalisme.[5]. Cette philosophie politique d’essence anarchiste était intimement liée à la philosophie individualiste et transcendantale américaine de Samuel Butler, Walt Whitman et Henry David Thoreau, de laquelle Man Ray va s’inspirer pour sa propre philosophie de l’art.

La vie dans le phalanstère de Ridgefield en compagnie d’Adolf Wolff, d’Adon Lacroix poétesse belge et première épouse de Man Ray, d’Alfred Kreymborg est imprégnée par la poésie et guidé par la nécessité de réalisation d’une utopie au sein d’une colonie libertaire. Deux ans après l’Armory Show et le scandale du Nu descendant un escalier, Marcel Duchamp vient à Ridgefield rencontrer Man Ray. C’est l’année de la publication de la revue The Ridgefield Gazook, avec un dessin de Man Ray en couverture « The Cosmic Urge » moquant le cubisme : aujourd’hui dans l’histoire internationale du mouvement dada, cette revue à laquelle collabore Adon Lacroix et Kreymborg, est considérée comme « proto-dadaïste ».

Si Man Ray a déjà opéré une synthèse entre une littérature russe familiale et la poésie américaine, Adon Lacroix lui permet l’accès à la littérature avant-gardiste européenne et à la poésie symboliste de Mallarmé, de Lautréamont, Roussel ou encore Jarry.

Bien souvent, l’œuvre de Man Ray semble constituée d’une suite d’hapax, que la raison ne peut expliquer. Nous avons interprété ceux-ci comme des expérimentations isolées, fruit d’une inventivité tous azimuts, de hasards, d’accidents et de fantaisies, selon une doxa propagée par leur propre auteur. Untitled (Perpetual Motion) est un de ces hapax ; il date de 1908 et l’histoire ne retenait qu’un signe avant-coureur de préoccupations « mécanistes » que Man Ray aura dix ans plus tard. L’histoire de l’art mettra au compte du mouvement dada ces réalisations aux côtés de celles de Duchamp, Picabia, Morton Schamberg ou encore Juliette Roche. Les recherches d’Ana Puyol effectuées à partir du contexte de la connaissance et de diffusion des connaissances scientifiques au début du XXe siècle, l’appétence de Man Ray que confirme incontestablement sa collaboration longue en qualité d’illustrateur chez l’éditeur MacGraw Hill Book Company Inc. entre 1913 et 1919 confirment que le lien entretenu avec l’univers industriel et le monde de la machine auquel vont se référer des œuvres comme Dancer/Danger (1917-20) est le fruit d’une maturation intellectuelle personnelle profonde et non d’un effet de groupe  ou d’une « tendance » passagère.

 

La seconde partie du livre est consacrée à ce que son auteur appelle la « production conceptuelle » de Man Ray, sur laquelle j’ai moi-même longuement travaillé au cours de ma carrière. Les investigations d’Ana Puyol viennent soudain lever un voile, peut-être des voiles sur cette production. Man Ray y a incontestablement contribué, en mettant encore une fois toujours en avant le caractère fortuit, accidentel, voire étrange des évènements. J’employais le terme d’herméneutique pour qualifier cette recherche. La racine du mot provient de Hermès : le messager, l’entremetteur qui permet une interprétation de textes à décrypter. Décrypter Man Ray lui-même et son récit que Baldwin qualifia d’impressionniste. Qu’il y ait une volonté démiurgique cryptique dans la rédaction de Self Portrait de la part de Man Ray est-il totalement à exclure ? En cela, Man Ray aurait fait de son récit autobiographique l’équivalent d’un texte sacré, laissant aux autres le soin de chercher, d’interpréter pour ne pas couper court à l’exégèse, mais au contraire ne faire que l’introduire et la favoriser.

Plus prosaïquement, plusieurs explications factuelles sont possibles. Au moment où il écrit Self Portrait, la tentative de rapprochement et de collaboration d’André Breton avec la Fédération anarchiste est déjà révolue et la méfiance des surréalistes vis-à-vis de partis politiques est forte. Ceci peut expliquer le fait que Man Ray n’ait pas voulu insister sur le caractère structurant de cette philosophie politique sur son œuvre. Mais en revanche,  dans le champ de la création plastique, une nouvelle génération d’artistes émergeant après-guerre et se réclamant de Marcel Duchamp, « néo dadaïstes » – de John Cage aux artistes regroupés sous le  mouvement Fluxus – revendiquait pour l’art, le hasard, le jeu, l’ironie, l’humour : « l’art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art » ; autant de caractéristiques qui avaient toujours animé  Man Ray et qu’il lui semblait vraisemblablement nécessaire de rappeler aux jeunes générations.

[1] In Tashjan Dickran « Man Ray on the margin » p 98 cité dans le présent ouvrage p 111

[2] Publié in Patrick de Haas et Jean-Michel Bouhours , Man Ray Directeur du mauvais movies. Paris, 1997, ed du Centre Pompidou

[3] Qu’avait pointé Alain Jouffroy déjà dans « Marcel Duchamp, Francis Picabia et Man Ray » . Cf note 39 p 23 du présent ouvrage

[4] Cf p 25 du présent ouvrage

[5] Ce lien sera évoqué très tôt par Margaret C. Anderson dans la revue américaine Little Review (n°25, Chicago, New York) de mars 1916

Journée d’étude Elie-Charles Flamand

Samedi 8 février 2020 :

11h-18h : Journée d’étude sur Elie-Charles Flamand : poésie et alchimie, dirigée par Henri Béhar et Françoise Py. Avec la participation d’Obéline Flamand, de Pierre Geste, Marc Kober, Jean-Clarence Lambert, Patrick Lepetit et Michel Passelergue.

Introduction de Henri Béhar

Communication de Michel Passelergue :  Elie-Charles Flamand: une quête du Verbe dans les méandres du sens

Communication de Patrick Lepetit:

Communication de Marc Kober :

 

 

Bataille, Breton et la psychologie des masses

Bataille, Breton et la psychologie des masses

par Fiorella BASSAN

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Au milieu des années 1930, la situation politique en Europe s’aggrave de plus en plus. Le nazisme est au pouvoir en Allemagne, le fascisme en Italie. En France, la menace fasciste se fait de plus en plus pressante. Dans ce climat d’urgence, Georges Bataille et André Breton se retrouvent un instant ensemble, unis par la lutte politique. Après la rupture de Breton et du surréalisme avec le PCF et avec l’Union soviétique, après la fin de la collaboration de Bataille avec le Cercle communiste démocratique de Boris Souvarine, les deux fondent ensemble, en septembre 1935, Contre-Attaque, « Union de lutte des intellectuels révolutionnaires ».

 

Cinq années se sont écoulées depuis le violent contraste qui les avait opposés. Le moment est grave et les rancunes personnelles peuvent être laissées de côté, au moins dans l’immédiat. « Il me paraît impossible de continuer à poser d’étroites questions de personnes »[1], écrit Bataille à Roger Caillois le 26 septembre 1935. Et Breton : « Le problème de l’action, de l’action immédiate à mener, demeure entier »[2]. Déjà en avril 1935, Bataille se demande : « Que faire devant le fascisme, étant donné l’insuffisance du communisme »[3]. C’est le moment de l’action, de la lutte pour la cause révolutionnaire, que les communistes ont trahie.

Dans Position politique du surréalisme, publiée en novembre 1935, Breton mentionne dans la préface sa participation à la fondation de Contre-Attaque, « Union de lutte des intellectuels révolutionnaires », dont il reproduit à la fin du volume la déclaration de constitution et les 13 signatures (p. 496-500). Le livre contient les essais de Breton écrits d’avril à octobre 1935, qui présentent entre eux de remarquables fluctuations politiques. Si les conférences données à Prague sur la « Position politique de l’art d’aujourd’hui » sont toujours conformes au communisme, Du temps que les surréalistes avaient raison, publiée au mois d’août, après l’incident du Congrès international pour la défense de la culture, sanctionne la rupture avec le PCF et l’URSS, dont le régime actuel est, pour Breton, « la négation même de ce qu’il devrait être et de ce qu’il a été » (p. 471).

Dans cette perspective, la création de Contre-Attaque réaffirme l’engagement politique et révolutionnaire de Breton et de ses amis dans un groupe nouveau : l’abandon du PCF ne signifie pas l’isolement dans une tour d’ivoire ! La lutte se poursuit ailleurs.

Fondé en septembre 1935 – le manifeste inaugural date du 7 octobre –, le mouvement Contre-Attaque réunissait les surréalistes et leurs sympathisants, puis ceux qu’on appelait les      « souvariniens », soit les anciens membres du Cercle communiste-démocratique de Souvarine, réunis autour de Bataille, et finalement quelques isolés. Contre-Attaque était divisée en deux circonscriptions géographiques, le groupe Sade, rive droite, et le groupe Marat, rive gauche (le choix des noms, Sade et Marat, est significatif !). Bataille et Breton appartenaient au premier, qui comptait vingt-huit membres. Contre-Attaque en eut, au total, entre cinquante et soixante-dix.

 

Rapprochés par une stratégie politique partagée, Breton et Bataille cosignent plusieurs tracts. Lors des réunions, ils prennent la parole ensemble. Ensemble, ils conçoivent également les Cahiers de Contre-Attaque : des cahiers qui, à l’exception d’une première et unique livraison, ne paraîtront jamais, mais dont le programme est quand même très intéressant, en ce qu’il fait état d’une intention partagée, d’une collaboration étroite.

Parmi les douze cahiers prévus, deux auraient dû être rédigés par André Breton et Georges Bataille : Mort aux esclaves, présenté comme « actuellement sous presse », et L’autorité, les foules et les chefs (ce dernier par Bataille et Breton, avec Bataille en premier nom), qui proposait une référence intéressante à la « psychologie collective »[4].

Pour comprendre le fascisme rampant, l’analyse marxiste ne suffisait plus : il fallait l’intégrer par l’étude des superstructures sociales. Et pour combattre le fascisme, il fallait « une tactique renouvelée », capable d’utiliser l’aspiration fondamentale des hommes à l’exaltation affective et au fanatisme : une tactique empruntant les armes politiques créées par le fascisme, mais à des fins opposées, au profit de la cause des travailleurs[5].

L’histoire de Contre-Attaque est connue : le mouvement aura une courte vie, environ six mois, de septembre 1935 à mars 1936. Il se terminera mal, avec un net contraste entre Breton et les surréalistes d’un côté et Bataille de l’autre, qui va aussitôt fonder Acéphale [6].

Une note, dite « de rupture », que signent Breton et d’autres surréalistes, paraît dans le journal L’Œuvre du 24 mars 1936 :

Les adhérents surréalistes du groupe « Contre-Attaque » enregistrent avec satisfaction la dissolution du dit groupe, au sein duquel s’étaient manifestées des tendances dites « sur-fascistes », dont le caractère purement fasciste s’est montré de plus en plus flagrant. Ils désavouent par avance toute publication qui pourrait être faite encore au nom de « Contre-Attaque » (tel qu’un Cahier de Contre-Attaque n° 1, quand il n’y en aura pas de suivants). Ils saisissent l’occasion de cette mise en garde pour affirmer leur attachement inébranlable aux traditions révolutionnaires du mouvement ouvrier international[7].

En effet, l’accusation de « sur-fascisme », qui n’aurait été que du fascisme tout court, pèsera lourdement sur Bataille jusqu’à des lectures plus récentes[8].

De cette collaboration, brève mais intense, la lecture généralement proposée présente un Breton très influencé par Bataille, tout autant dans le choix des sujets que dans le lexique : comme si Contre-Attaque n’avait appartenu qu’au seul Bataille, dont Breton aurait été un court moment infecté.

Les éditeurs des œuvres complètes de Breton sont très clairs sur les trois interventions inédites à Contre-Attaque. Marguerite Bonnet indique dans la Notice que ses interventions au groupe Contre-Attaque, à la fin de 1935, jusqu’ici totalement inconnues, même sous forme de résumés ou de trace, révèlent qu’il a, durant quelques mois, été influencé de façon indubitable par la pensée de Georges Bataille : ce dernier, plus porté à interroger la structure psychologique du fascisme que ses origines historiques et économiques, proposait alors d’allumer pour le combattre un contre-feu nourri des matériaux hitlériens eux-mêmes – exaltation affective, fanatisme, recours à l’irrationnel –, attitude que Breton a reprise à son compte quelque temps, avant de l’abandonner d’un coup, comme le montre la déclaration surréaliste au journal L’Œuvre du 24 mars 1936, qu’il signe et vraisemblablement inspire[9].

Dans le même volume, Philippe Bernier affirme dans la notule[10] que ces interventions sont « curieuses à plus d’un titre », et qu’« elles ne laissent pas de surprendre ». L’appel à la violence est, dans ces textes, autrement plus marqué que dans les tracts surréalistes, et « elle relève incontestablement d’une contagion des idées et du vocabulaire de Bataille ». Dans ces idées – exaltation affective à provoquer dans les masses, utilisation de l’irrationnel, du fanatisme –, on reconnaît le butin pris à l’ennemi que veut combattre Contre-Attaque, le fascisme : « Ils sont en tout cas d’une nouveauté absolue dans la bouche de Breton », et il n’est pas surprenant de voir ce dernier abandonner d’un coup cette phraséologie dans la déclaration à L’Œuvre.

Michel Surya, à la suite d’Henri Dubief, partage le même avis :

Il ne fait cependant pas de doute que Contre-Attaque appartint à Bataille ; que les idées défendues et le style adopté furent les siens ; qu’en cela, son ascendant politique sur Breton joua pleinement[11].

Si la convergence lexicale et idéologique entre les deux auteurs au cours de cette période est certes réelle, je ne pense pas qu’il soit juste pour autant d’aplatir la position de Breton sur celle de Bataille.

À une lecture attentive, les trois interventions inédites de Breton à Contre-Attaque révèlent une fidélité à lui-même, aux lignes inspiratrices du surréalisme. Surtout, la référence à la Psychologie de masse et analyse du Moi [12] de Freud, certainement inspirée par l’analyse que Bataille en avait faite dans son texte de 1933 sur La structure psychologique du fascisme [13], présente une nuance personnelle, peut-être moins pessimiste, et plus conforme aux thèmes freudiens aimés par le mouvement dans les années 1920. Peut-on parler d’une différente valeur d’usage de Freud ?

Rappelons-nous que les surréalistes, les premiers à propager la psychanalyse en France[14], en avaient mis en valeur certains aspects dès les années 1920 : l’imagination, le rêve, le merveilleux… Il suffit de rappeler le Manifeste de 1924 (O. C., I, 316-317) :

Il faut en rendre grâce aux découvertes de Freud […] L’imagination est peut-être sur le point de reprendre ses droits. […] C’est à très juste titre que Freud a fait porter sa critique sur le rêve.

Ou encore, pour la poésie de la folie, qu’on songe à Nadja et à L’Immaculée Conception.

Dans les écrits parus dans Documents [15], Bataille donne de Freud une lecture tout autre. Pour lui    – qui, ayant fait une analyse personnelle, connaissait la pratique analytique –, Freud est le matérialisme[16], la réduction du refoulement et, par là, l’élimination du symbolisme : c’est la volonté de faire la lumière sur l’inconscient, non l’exaltation du mystère [17]! L’inconscient est une obsession irrésistible, c’est l’automutilation, comme dans la folie et dans les pratiques primitives, comme chez Van Gogh[18].

La référence à Freud était donc partagée, mais présentait une valeur d’usage différente ! Tel fut également le cas pour Sade[19].

Même la référence à la psychologie des masses par rapport à la situation politique des années 1930 semblerait avoir, chez les deux auteurs, une valeur d’usage différente.

Dans le premier texte inédit du 11 novembre 1935, Breton, après avoir réaffirmé que l’heure est grave et que la nouvelle situation, suscitant une agitation extrême, doit à tout prix être dominée, prône l’exigence d’une langue nouvelle : un langage à inventer, qui est de nature à prendre aujourd’hui une valeur révolutionnaire par rapport à l’utilisation actuellement fétichiste, parasitaire et équivoque du vocabulaire marxiste. En ce sens, Contre-Attaque ne dédaignera pas d’utiliser, comme les fascistes, l’exaltation émotionnelle et le fanatisme, même si à des fins, sans ambiguïté possible, contraires aux leurs. Et il cite, à titre de curiosité, une lettre reçue l’année précédente, sans pour autant en nommer l’auteur, parce que celui-ci n’est plus un révolutionnaire : en fait, on sait qu’il s’agissait de Jules Monnerot, un militant de gauche, proche des surréalistes à l’époque.

Jules Monnerot affirmait que le surréalisme devrait tenter de réduire le phénomène hitlérien à ses composantes humaines : qu’il devrait, ainsi que le rapporte Breton (II, 591-592),

composer des projets pour une utilisation autre que l’utilisation par les vieilles puissances (féodalité, grande industrie, religion catholique) de ces solides et vivaces composantes. L’explication qu’on peut déduire de Marx, telle qu’elle a par exemple été exposée par Trotsky, n’est nullement fausse, mais ne fait que déblayer le terrain. Elle doit se compléter par exemple par l’étude des « foules naturelles » et des « foules artificielles » qu’on peut lire dans Psychologie collective et analyse du Moi de Freud. Et par d’autres études qu’il nous appartient d’entreprendre, aux termes desquelles il faudrait pouvoir proposer des solutions aussi agréables aux masses et aux individus que l’hitlérisme. […] À la suite de Feuerbach, de Marx et de Freud, non seulement déceler le mécanisme de la mystification mystique, […] mais fournir le plan de dérivations nouvelles, plus favorables à la joie de l’homme.

Monnerot connaissait-il l’analyse de la Psychologie collective de Freud, réalisée par Bataille dans La structure psychologique du fascisme ? C’est probable. Mais certaines références spécifiques     – telles le freudo-marxisme et les études de Tzara et de Dalí, parues dans Minotaure et portant, respectivement, sur les chapeaux de femme et sur le modern style (« les seules études de mœurs actuellement possibles ») – sont résolument surréalistes.

Il est intéressant de noter que Breton, pour comprendre le fascisme (ou, pour mieux le dire, l’hitlérisme : on sait à quel point Dalí, par exemple, était obsédé par le sujet), se réfère à la Psychologie collective de Freud, mais sans citer l’essai de Bataille. Il le connaissait sûrement, dès lors que les contributions de La Critique sociale circulaient parmi les membres de Contre-Attaque ; mais le philtre de la lecture de Monnerot les adaptait à la tradition surréaliste.

Breton revient plus longuement sur Freud lors de sa troisième intervention à Contre-Attaque, celle du 8 décembre 1935, lors d’une réunion consacrée à L’exaltation affective et les mouvements politiques (O.C., II, p. 601-611). Après une courte échappée sur l’actualité la plus décevante, Breton réitère la nécessité d’un groupe politique solide et compact, capable de faire face aux forces de la réaction. Et, fidèle à une idée du socialisme comme un saut, du règne de la nécessité dans le règne de la liberté, il cite Trotsky : la conférence que celui-ci tint à Copenhague en novembre 1932 pour le cinquième anniversaire de la révolution russe, une belle leçon de marxisme vivant, s’achevant sur une référence à Freud :

Par la main géniale de Sigmund Freud, la psychanalyse souleva le couvercle du puits nommé poétiquement « l’âme » de l’homme. Et qu’est-il apparu ? Notre pensée consciente ne constitue qu’une partie dans le travail des obscures forces psychiques. […] Pour que la pensée humaine descende au fond de son propre puits psychique, elle doit éclairer les forces motrices mystérieuses de l’âme et les soumettre à la raison et à la volonté.

Breton reprend ensuite Freud, présenté avec le soutien politique du marxisme vivant de Trotsky : « c’est, en effet, Freud, qui dans le cas présent, pourra le mieux nous aider à répondre aux questions que je posais ».

Quel est le secret d’un lien valable entre les hommes ? Dans Psychologie collective et analyse du Moi, Freud présente deux modèles de foules artificielles permanentes, remarquablement organisées : l’Église et l’armée. Selon Freud, une formation collective se caractérise par l’établissement de nouveaux liens affectifs entre ses membres : ce sont des tendances érotiques, au but certes inhibé, mais qui n’ont rien perdu de leur énergie. L’aspect érotique fait place à ce que Freud appelle « identification » : un phénomène, par lequel le Moi chercherait à se rendre semblable à ce qu’il s’est proposé comme modèle. La foule se caractérise, aux yeux de Freud, comme un assemblage d’individus, ayant réalisé une identification commune, identification fondée sur une communauté affective.

Dans sa lecture d’une identification sur le plan égalitaire, Breton omet de propos délibéré la question du chef ! A Bataille, au contraire, la Psychologie collective de Freud offre précisément la clé pour comprendre la fascination du chef exerçant son pouvoir sur la foule, ainsi que la diabolisation des « intouchables » (l’autre, le différent, le juif) en tant qu’aspects complémentaires du sacré[20].

Pour mieux centrer cette identification sur le plan égalitaire, Breton a recours à Hegel et au thème phénoménologique de la lutte pour la reconnaissance dans la dialectique du maître et de l’esclave. En rapprochant les avis de Freud et de Hegel, Breton peut parler, par référence à Totem et Tabou, d’une « communauté fraternelle » : celle qui s’est établie après l’élimination violente du père de la horde. C’est bien cette foule qui l’intéresse : la foule qui décapite à son heure le rois et les dieux !

À dessein, Breton ne s’attarde pas sur l’analyse de la foule que Freud a proposée dans la Psychologie collective : une foule modelée sur la horde primitive, c’est-à-dire « soumise à la domination absolue d’un mâle puissant » (chef, père primordial, maître). C’est que Breton veut emphatiser une autre idée possible de la foule : la communauté fraternelle du passé mythique, qui est également celle de l’avenir.

Si Gustave Le Bon, cité par Freud, caractérise la foule par « la prédominance de la personnalité inconsciente, l’orientation par voie de suggestion et de contagion des sentiments et des idées dans le même sens, la tendance à transformer immédiatement en actes les idées suggérées »[21], eh bien, dit Breton, nous ne devons pas craindre de regarder en face cette image sombre : le mal est la forme sous laquelle se présente le moteur du développement historique, ainsi que l’enseigne Hegel repris par Engels. Nous devons avoir le courage de vouloir ce mal et de rompre avec la conduite grossièrement humanitaire, qui fait partie de l’héritage chrétien. Le fanatisme auquel Breton en appelle « n’a cependant aucunement dépassé notre pensée »[22] : « Oui, nous avons bien en vue le déchaînement d’une force aveugle », affirme Breton, et tant pis si le niveau intellectuel baisse ! « Nous sommes avec ceux qui tuent [le père], […] nous sommes pour Sade en prison, […] nous sommes pour le vieux manichéisme éternellement jeune qui fleurit comme pour la première fois, à jamais, dans Les Chants de Maldoror ».

La coïncidence du Moi avec l’Idéal du Moi produit toujours un sentiment de triomphe, dit Freud dans la Psychologie collective, tandis que le sentiment de culpabilité (ou d’infériorité) peut être considéré comme l’expression d’un état de tension entre le Moi et l’Idéal. Eh bien – dit Breton –, nous sommes pour le triomphe au sens freudien, nous rejetons les restrictions, auxquelles l’individu devrait se plier. Le masochisme n’est pas notre fort : de notre participation à la formation de la société idéale, nous attendons, non le martyre, mais bien notre satisfaction au sens hégélien.

Ce passage confirme ultérieurement que Breton a lu Freud d’après sa perspective personnelle. Le triomphe dont Freud parle dans la Psychologie collective est une satisfaction de soi, qu’aucune critique ne vient perturber : c’est donc une sensation régressive, née du lien avec le chef, supposé être le modèle idéal ; mais dans la communauté fraternelle, qui s’est débarrassée de son propre chef, cela change du tout au tout.

Le texte de Freud, publié en 1921, mais écrit en même temps qu’au-delà du principe de plaisir en 1919-1920, et contemporain de l’introduction de la notion de pulsion de mort, reflet les considérations amères du père de la psychanalyse au sujet de la guerre, qui venait de s’achever : la masse est une régression vers la horde primitive et archaïque. Bataille, reprenant le pessimisme et la lucidité de Freud, fait référence à la Psychologie collective en tant que clé de la lecture du fascisme. Chez Breton, en revanche, le ton est différent : l’inconscient est aussi et d’abord une potentialité, une incitation à la révolte et au meurtre du Père – en fait, au triomphe.

Le texte de Breton s’achève sur une intéressante allusion au magique : « Contre-Attaque, par le fait même qu’elle a cru devoir, dans les circonstances présentes, proclamer le primat de l’affectif sur le rationnel, s’est placée, bon gré mal gré, dans le cadre magique » (p. 610-611). Et le magique – un mot nettement surréaliste – unit l’action au rêve, la réalité à l’affectivité.

Pour conclure, je voudrais mentionner les propos tenus par Antonin Artaud le 26 février 1936, lors de sa première conférence mexicaine, consacrée à « Surréalisme et révolution »[23]. Ce texte confirme une possible lecture de l’engagement de Breton à Contre-Attaque sur la base d’une tradition essentiellement surréaliste plutôt qu’aplati sur les positions étrangères de Bataille. Pendant les années où Artaud avait activement participé au mouvement, de 1924 à 1926, le surréalisme était :

« violence », « esprit blasphématoire et sacrilège », « révolte morale […] contre toute coercition ». Et d’abord la coercition du Père. Le mouvement surréaliste tout entier a été une profonde, une intérieure insurrection contre toutes les formes du Père. (p. 685)

Et il le demeurait encore.

À titre purement documentaire, Artaud cite le dernier manifeste surréaliste, qui donne la nouvelle orientation politique du mouvement : c’est un manifeste de Contre-Attaque ! Dans le tract de la réunion du 5 janvier 1936 au Grenier des Augustins, portant sur La Patrie et la Famille – Contre l’abandon de la position révolutionnaire – Réunion de protestation, on peut lire :

Un homme qui admet la patrie, un homme qui lutte pour la famille, c’est un homme qui trahit. […] Père, Patrie, Patron, telle est la trilogie qui sert de base à la vieille société patriarcale et aujourd’hui à la chiennerie fasciste. […] Les hommes […] se soulèveront un jour […]. Ils achèveront alors de ruiner la vieille trilogie patriarcale : ils fonderont la société fraternelle de compagnons de travail, la société de la puissance et de la solidarité humaines. (p. 686)

Dans son commentaire, Artaud affirme :

On peut voir par ce manifeste que le Surréalisme maintient contre la dernière orientation stalinienne les objectifs essentiels du marxisme, c’est-à-dire tous les points virulents par où le marxisme touche à l’homme et veut l’atteindre dans ses secrets ; et l’on doit reconnaître à cette violence obstinée la vieille manière surréaliste, qui ne peut vivre qu’exaspérée. (p. 686)

Bien que ce tract ait probablement été écrit par Bataille, Artaud le reconnaît parfaitement aligné sur les positions surréalistes des années 1920 !


[1] G. Bataille, Lettres à Roger Caillois, 4 août 1935-4 février 1959, présentées et annotées par Jean-Pierre Le Bouler, Bédée, Éditions Folle Avoine, 1987, Lettre du 26 septembre 1935, p. 45.

[2] A. Breton, « Position politique du surréalisme », id., Œuvres complètes, t. II, Paris, Gallimard, 1992, p. 415.

[3] Tract signé par Georges Bataille, Jean Dautry et Pierre Kaan, invitant à assister à la réunion du 15 avril 1935 au Café du Bel-Air.

[4] Cf. Les Cahiers de « Contre-Attaque » – Annonce des publications, in : « Contre-Attaque ». Union de lutte des intellectuels révolutionnaires, 1935-1936, préface de Michel Surya, Paris, Ypsilon éditeur, 2013, p. 97 : « Sans aucune exception, toute révolution jusqu’ici a été suivie d’une individualisation du pouvoir. […] Toutes les ressources de la psychologie collective la plus moderne doivent être employées à la recherche d’une solution heureuse, écartant les facilités utopiques ».

[5] Cf. Manifeste, 7 octobre 1935, in : « Contre-Attaque ». Union de lutte des intellectuels révolutionnaires, 1935-1936, cit., p. 87.

[6] Pour l’histoire de Contre-Attaque, cf. Henri Dubief, « Témoignage sur Contre-Attaque (1935-1936) », Texture, 6, 1970, p. 52-60 ; Marina Galletti, Georges Bataille, L’Apprenti sorcier. Textes, lettres et documents (1932-1939), Paris, La Différence, 1999 ; « Contre-Attaque ». Union de lutte des intellectuels révolutionnaires, 1935-1936, cit., où se trouvent réunis les documents principaux.

[7] Chez les surréalistes – Note, 24 mars 1936, in : « Contre-Attaque ». Union de lutte des intellectuels révolutionnaires, 1935-1936, cit., p  152.

[8] « Sur-fascisme » est une formule trouvée par Jean Dautry pour définir l’orientation du mouvement : elle faisait allusion à l’intention, manifestée par Contre-Attaque, de dépasser et surmonter le fascisme en mettant à contribution l’expérience fasciste elle-même et en détournant les méthodes du fascisme dans une visée révolutionnaire. Sur l’engagement antifasciste de Bataille à l’époque, cf. Marina Galletti, « Réparation à Bataille », in : Ead., Georges Bataille, L’Apprenti sorcier. Textes, lettres et documents (1932-1939), cit.

[9] M. Bonnet, Notice, in : A. Breton, O.C., t. II, cit., p. 1654-1655.

[10] P. Bernier, notule, in : A. Breton, O.C., t. II, cit., p. 1663-1668.

[11] M. Surya, Georges Bataille, la mort à l’œuvre, Paris, Gallimard, 1992, p. 259-260.

[12] S. Freud, « Psychologie collective et analyse du Moi » (1921), trad. fr. de S. Jankélévitch, in : Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1929.

[13] G. Bataille, « La structure psychologique du fascisme », La Critique sociale, n° 10 et n° 11, novembre 1933 – mars 1934, in : Id, O.C., t. I, Paris, Gallimard, 1970, republiée avec une Postface de M. Surya, Paris, Nouvelles éditions Lignes, 2009.

[14] Cf. P. Scopelliti, L’influence du surréalisme sur la psychanalyse, L’Âge d’Homme, Paris-Lausanne, 20 082.

[15] Documents, (1929-1930), republiés par D. Hollier, Paris, Jean-Michel Place, 1991, 2 vol. Sur Bataille et Documents, je renvoie à mon essai « Bataille e Ejzenštejn. Un incontro sui temi dell’estasi e della crudeltà », in : Georges Bataille. Figure dell’Éros, par F. Bassan et S. Colafranceschi, Milano-Udine, Mimesis, 2016.

[16] Cf. G. Bataille, « Matérialisme » (Documents, n° 3, 1929, « Dictionnaire critique », p. 170) : « Le matérialisme sera regardé comme un idéalisme gâteux dans la mesure où il ne sera pas fondé immédiatement sur les faits psychologiques ou sociaux et non sur des abstractions […] : ainsi c’est à Freud, entre autres […] qu’il faut emprunter une représentation de la matière ».

[17] Cf. Id., « Revue des publications » : Emmanuel Berl, Conformismes freudiens, dans Formes, n° 5, 1930 (Documents, II, n° 5, 1930, p. 310-311).

[18] Cf. Id., « La mutilation sacrificielle et l’oreille coupée de Vincent Van Gogh » et la référence au cas clinique de Gaston F., automutilateur (Documents, II, n° 8, 1930, p. 450-460).

[19] Cf. Id., « La valeur d’usage de D.A.F. de Sade », Dossier de la polémique avec André Breton, in : Id., O.C., t. II, Paris, Gallimard, 1970.

[20] Id., La structure psychologique du fascisme, éd. Lignes, cit., p. 22-25. Il serait intéressant de faire une comparaison avec l’essai publié presque simultanément au Danemark, en septembre 1933, par Wilhelm Reich, et portant sur le même sujet : La Psychologie de masse du fascisme. Dans sa Postface à l’essai de Bataille, Michel Surya soutient que les deux textes ont été écrits en toute ignorance l’un de l’autre.

[21] Cf. G. Le Bon, Psychologie des foules, Paris, 1895.

[22] Le fanatisme dont se réclame Breton – mais caractérisant également Contre-Attaque, qu’on surnommait « le mouvement fana » – appartient à la tradition surréaliste : on le retrouve dès la deuxième page du premier Manifeste : « Le seul mot liberté est tout ce qui m’exalte encore. Je le crois propre à entretenir, indéfiniment, le vieux fanatisme humain » (O.C., t. I, p. 312).

[23] A. Artaud, « Messages Révolutionnaires », in : Id., Œuvres, éd. établie, présentée et annotée par É. Grossman, Quarto Gallimard, Paris, 2004, p. 685-692.

 

Swinging Belleville rendez-vous

Swinging Belleville rendez-vous

 

Alain DELAUNOIS

Ivan ALECHINE et Pierre ALECHINSKY, Belleville sur un nuage, Yellow Now, collection, Les carnets, 114 p., 14 euros.
ISBN : 9 782 873 404 451

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En photo de couverture, une Pontiac Parisienne quatre portes défraîchie, modèle fin des années 50, exhibe sa carrosserie de paquebot, salement amochée aux ailes avant-arrière. Un immeuble tout aussi décati, les fenêtres murées de béton se maintient comme il peut en arrière-plan. On ne voit pas le mot « Hôtel », mais la suite du lettrage donne son nom : « de l’Avenir ». Visiblement, ça ne lui pas trop réussi. Mais il n’y a pas que ce bâtiment ni la lourde Américaine qui en ont pris un coup. Au milieu des années 60, tout le haut quartier de Belleville, dans le 20e arrondissement de Paris, se trouve entre deux eaux : une longue rénovation urbaine a commencé par la démolition d’îlots abandonnés ou insalubres, mais une grande partie du quartier est toujours constituée d’habitations aux loyers guère coûteux, de cabanons branlants, de petites rues, d’impasses, de cours et courettes, de jardinets imbriqués les uns dans les autres. « Paris était encore provincial, chaleureux et doux », écrit Ivan Alechine qui y a passé son enfance. « Les petits commerces, l’artisanat populaire nous nourrissaient, une certaine idée de l’entraide entre gens d’une même rue subsistait. Il y avait des ponts entre le passé et le présent. Nous avions les pieds dans le XIXe siècle, le nez au vent du XXe. »

Belleville sur un nuage, précieux petit livre d’Ivan Alechine et Pierre Alechinsky publié dans « Les carnets », la tonique collection d’archives photographiques des éditions Yellow Now, se regarde et se lit comme un album d’autrefois. Entre histoires individuelles et saisie socio-géographique d’un quartier aujourd’hui complètement bouleversé, photographies et textes bataillent contre les pertes de mémoires et l’oubli. De 1955 à 1964, date de leur déménagement vers Bougival, le jeune Ivan, ses parents, Pierre et Micky Alechinsky, le plus jeune frère, Nicolas, vont occuper un rez-de chaussée avec vue sur jardin, dans l’une de ces maisons qui constituent la Villa Ottoz, au 43 rue Piat.

Des amis, comme le contrebassiste de jazz Benoit Quersin, puis la romancière Christiane Rochefort, sont installés dans différentes parties de la maison, d’autres sont régulièrement de passage, le trompettiste Chet Baker ou Christian Dotremont. « Un lit de camp restait alors dressé pour lui dans la cuisine », précise Alechinsky. Émotions d’enfance, conversations libres des adultes, vagabondages urbains, atmosphères d’un quartier qu’Alechine n’aurait pu oublier – et dont le cinéma a gardé des traces : Cocteau vient en 1950 y filmer Jean Marais et Maria Casares dans Orphée, Jacques Becker y tourne Casque d’or avec Signoret et Reggiani un an plus tard, et Truffaut plante quelques images de Jules et Jim à la Villa Ortiz en 1961.

Le jeune Ivan n’aborde pas l’adolescence ni l’âge adulte facilement, il l’a notamment évoqué dans un livre précédent, Oldies (Galilée, 2012). Pour le tirer de son ennui, son père l’emmène un jour dans leur ancien quartier de Belleville. Père et fils, chacun un Leica à la main, revisitent les rues. Balade fondatrice, assure l’écrivain et photographe qu’est devenu Ivan Alechine. Il y a donc quelque chose du « roman d’apprentissage » dans cette promenade à Belleville, comme le montrent les images publiées aujourd’hui, côte à côte, d’Alechinsky et d’Alechine. On est en 1966, l’adolescent suit encore son père, écoute ce qui lui est enseigné, mais cadre parfois un peu de travers. Ce premier rouleau de pellicule, toutefois, ne sera pas perdu.

Dans les années qui suivent, Alechine revient seul à Belleville. Il saisit les immeubles de plus en plus fatigués, les maisons lézardées, les devantures volets baissés, puis murées, les lettrages d’enseigne en cours d’effacement progressif : « Bois et Charbons », « Soins de beauté », « Cherie la Semeuse » (pour Boucherie de la Semeuse), « Au Point du jour », « La Treille de Belleville »… Il musarde, retrouve les atmosphères d’autrefois, en découvre d’autres, qui, plus tard, se révèleront réellement à lui. Ainsi, un salon « Coiffure Dames » au n° 24 de la rue Vilin… Banal, rien de particulier. Mais on est en 1969. Cette année-là, Georges Perec a entrepris une exploration systématique du quartier de ses premières années, notamment pour écrire son livre W ou le Souvenir d’enfance. Perec a habité au 24, où sa mère tenait ce salon de coiffure, avant d’être déportée à Auschwitz en 1943.

Les alentours immédiats de la Villa Ottoz, un terrain vague rue de la Montagne – où cohabitent un ancien immeuble de rapport et une tour HLM nouvellement construite –, une passerelle reliant deux rues… Autant de signes qui annoncent les chevauchements d’époque, et les transitions difficiles, pour les commerçants comme pour les habitants du coin. Et pour Alechine, retrouver aujourd’hui ces images imprimées du Belleville d’autrefois, c’est, sans mélancolie noire, guetter à nouveau l’apparition « du nuage blanc sur lequel nous avions vécu. »

  

 

Lettres à Simone Kahn, André Breton

André Breton, Lettres à Simone Kahn, 1920-1960, présentées et éditées par Jean-Michel Goutier, Gallimard, 2016.

Extrait de l’introduction

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[…] Pendant les huit années de vie commune, Simone et André tentèrent de maintenir une franchise totale dans leurs échanges. Cependant les aléas de leur vie éprise d’indépendance et leurs pulsions amoureuses non réprimées eurent raison de la volonté de transparence absolue des comportements hors-norme, revendiquée dans le couple, ce qui relève d’une gageure admirable et ambitieuse. La liberté que chacun laissait à l’autre de faire face à ses pulsions et de mener à leurs termes ses expériences, à condition de ne rien dissimuler, était la règle admise comme s’il s’agissait d’un pacte scellé tacitement entre eux. Les absences prolongées, chaque année, de Simone, pour rejoindre sa cousine Denise Lévy à Sarreguemines ou à Strasbourg ou pour passer des vacances avec des amis loin de Breton, et, surtout, sa liaison non avouée avec Max Morice furent douloureusement vécues par André. De même, la violente passion du poète pour Suzanne Musard, expérience destructrice menée aux confins des extrêmes, parfaite incarnation du « Lâchez tout » et, à un degré moindre, la parenthèse tragique liée à la rencontre de Nadja ; ces tentatives de dépassement ascendant des limites des rapports humains étaient certainement peu faciles à accepter par une femme, plutôt large d’esprit pour l’époque et le milieu dont elle était issue. En l’absence des lettres de Simone, dans les archives de l’atelier de la rue Fontaine, cette correspondance pourrait s’apparenter à un Journal si ce n’était faire fi des réactions ultra- sensibles ou violentes de Breton aux missives de son épouse au cœur de la tourmente passionnelle et qui leur donnent toute leur démesure ! « Il s’agit n’est-ce pas de la passion. Le mot amour ne servirait ici de rien. Je ne veux pas me prêter à ces distinctions ridicules : l’amour-passion, l’amour tendresse, l’amour pour l’amour, l’amour d’un être, l’amour de l’amour comme dit l’autre : la barbe. » (Lettre du 8 octobre 1928.)

Élue par Breton comme confidente particulière et permanente à laquelle il relate toutes les variations de ses pensées intimes ainsi que l’évolution des sentiments qui la concernent, au premier chef, mais également les découvertes ou les déconvenues issues de ses lectures, ses contacts avec les peintres qui marqueront le vingtième siècle de leur empreinte, les rencontres de nouveaux inventeurs de la modernité, sans oublier la vie mouvementée du Groupe surréaliste, quelle responsabilité implicite pour une jeune femme comme Simone ! Pendant le temps, qui va de la rencontre au Jardin du Luxembourg, en 1920, jusqu’au terme d’un amour, que conclut la lettre du 15 novembre 1928, se dessine une trajectoire de « liberté libre » incomparable. Ce témoignage sur les premières années décisives du Mouvement surréaliste sera suivi d’autres correspondances beaucoup plus maîtrisées dont aucune d’elles n’atteindra le degré d’abandon que s’autorise Breton dans ces pages et où apparaît la fragilité d’un personnage que sa légende a tendance à figer dans une dignité granitique.

Les moments forts de cette période du surréalisme naissant sont connus par les récits qu’en ont tirés les amis de Breton et les témoins qui ont vécu les événements relatés ainsi que par les historiens du surréalisme, mais la réalité des faits prend sa véritable dimension quand elle émane du principal protagoniste de cette trajectoire intellectuelle ; le même écart qui sépare, par exemple, l’Histoire du Surréalisme de Maurice Nadeau des Entretiens d’André Breton. Il appert de ce constat que le portrait de Breton véhiculé par l’Histoire littéraire en pontife intolérant, gouvernant par ukases et confortant son pouvoir par la pratique des exclusions relève de la caricature, mais demeure néanmoins inscrit en filigrane dans la mémoire collective. Tout autre apparaît l’homme qui a écrit ces lettres et que je retrouve dans des confidences laissées par des amis du poète. Je pense particulièrement à deux témoignages parfaitement révélateurs de la capacité et de l’intensité de l’écoute, aptitude exceptionnelle, que réservait Breton à ses visiteurs. D’une part, celui de Matta qui relate le souvenir du 31 décembre 1937, passé rue Fontaine, en petit comité, une soirée et une partie de la nuit, loin de l’agitation extérieure d’un jour de fête, à donner pleine liberté à la parole :

« Je me surpris à dire des choses dont je n’avais jamais parlé, comme si un attroupement se pressait en moi pour se manifester […] Je crois que cette qualité de révéler l’homme tragique et son pouvoir en chacun de nous, ce déclenchement de liberté de soi, c’était le génie d’André Breton. Ce déclenchement de liberté et d’amour en nous, c’est le surréalisme.[1] »

D’autre part, celui de Charles Duits qui évoque sa première rencontre avec Breton à New York en 1942 :

« Il semblait que l’acte de voir fût son acte premier et essentiel. Tout se passait comme si son essence eût été un regard qui ne cillait point, éternel, qui venait des lieux extrêmes, et se colorait légèrement de bleu en traversant la cornée.

Il avait à cette époque quarante-cinq ans, mais il paraissait beaucoup plus âgé, humainement parlant, car il était également sans âge, comme un arbre ou un rocher. Il paraissait las, amer, seul, terriblement seul, supportant la solitude avec une patience de bête, silencieux, pris dans le silence comme dans une lave qui achevait de se durcir

Ce fut d’abord cette immobilité des profondeurs que ne dissimulait pas l’agitation superficielle des paroles qui me toucha.[2] »

Certes ces deux témoignages d’« aficionados » sont parmi ceux que je n’ai jamais oubliés, au point de les visualiser comme si j’étais présent à ces entretiens, sans doute parce que les deux auteurs me les ont répétés à maintes reprises, surtout Matta qui était un prodigieux conteur. Je pense que tous ceux qui ont eu la chance d’approcher Breton conservent précieusement le souvenir d’un moment particulier vécu en sa compagnie. Changer le monde et transformer la vie participe aussi de la réunion de toutes les manifestations de l’individualisme libertaire de chacun qui, braise après braise, peuvent provoquer de beaux incendies « Anarchie ! ô porteuse de flambeaux ! » [3]

[…]


[1] Germana Ferrari, Matta entretiens morphologiques, Notebook n° I, 1936-1944, Édition Sistan, London, 1987.

[2] Charles Duits, André Breton a-t-il dit passe, Paris, Les Lettres nouvelles, 1969.

[3]  Laurent Tailhade, « Ballade Solness », Poèmes élégiaques, Paris, Mercure de France, 1907.


Sur papier à en-tête de La Révolution Surréaliste : Lettres à Simone Kahn : d’A. Breton à S. Kahn du 26 janvier 1925.

 

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Le 26 janvier 1925

Ma petite Simone n’est pas trop à plaindre à ce que je vois. Je suis tout heureux de ta lettre qui se faisait attendre et que je n’ai reçue que ce soir. La description de Megève est assez sinistre : c’est moi qui me serais laissé démoraliser ! Ne regrettes-tu pas un peu d’être partie, je le crains bien un peu, à cause du caractère obligatoire de ce départ mais l’humeur de mon chéri, qui ne connaît pas cette humeur ignore comment peut s’allier à la compréhension parfaite de la vie la plus étonnante légèreté de cœur. Devant elle je me fais l’effet d’un ours blanc devant la plus fine aiguille d’un glacier.

Je suis seul ce soir : Aragon a bu trop de champagne à midi, la famille Éluard fait la queue au concert Mayol ou ailleurs. Hier soir, de 8 h 1/2 à minuit, j’étais en compagnie d’Artaud, de Tual, de Péret et d’Aragon dans un nouveau café des boulevards. Tual était merveilleux ; ses discours, dépourvus de lyrisme conventionnel, ont suffi à m’occuper tout ce temps. Il est difficile d’en donner idée ; il ne semble pas qu’aucun sujet lui soit interdit et chaque sujet l’inspire d’une façon brillante et toute naturelle. Aucune déclamation, aucun apprêt, aucune longueur, pas la moindre envie apparente de se rendre plus intéressant qu’il n’est. C’est un grand plaisir de l’écouter seulement et il n’a pas l’air de beaucoup s’en douter.

Jusqu’ici l’activité d’Artaud a fait merveille : il propose et il dispose avec tout le tact et l’intelligence possibles. Par ses soins la Centrale est désormais « un lieu clos, dont il faut que le monde sache seulement qu’il existe ». Un comité composé d’Aragon, d’Artaud, de Leiris, de Naville et de moi décide en grande partie de ce qui doit se passer. Artaud a résolu tout d’abord de donner à notre activité intérieure ces deux buts : 1° la fixation au fur et à mesure qu’elles sont émises, fixation par écrit et défense, de toutes les idées surréalistes viables. 2° la constitution d’un dossier très important de notes relatives à tous les ouvrages ayant paru jusqu’à ce jour et dans la composition desquels il entre trace de merveilleux (type : ma note sur Le Moine dans le manifeste).  Ce travail pourra donner lieu plus tard à la publication d’un glossaire complet du merveilleux. — À notre activité extérieure, Artaud demande encore mieux : que nous rédigions des adresses au Pape, au Dalaï-Lama du Tibet, aux recteurs de toutes les universités d’Europe et d’Asie, et parmi ces derniers particulièrement aux recteurs des universités d’Égypte, « actuellement emmerdés par les Anglais », aux directeurs de tous les asiles d’aliénés du département de la Seine, à l’archevêque de Paris, aux directeurs de grandes revues tels que Massis, Doumic, Rivière, etc., pour inviter ceux-ci à se prononcer nettement sur notre action internationale, aux critiques littéraires, picturaux, philosophiques, théologiques, pour leur signifier que nous ne les tiendrons au courant de cette action que dans la mesure où ils se seront prononcés en faveur du merveilleux, et au cas où ils y seraient hostiles, les invitant « à rentrer dans leur trou », etc.

Dès aujourd’hui nous avons adressé le télégramme suivant :

« Daladier Société des Nations Genève

La Révolution surréaliste émue votre odieuse activité Conférence Opium vous rappelle à l’ordre de l’Esprit.

Pour la Centrale surréaliste :

Aragon Artaud Breton Naville. »

et nous allons en faire tenir la copie à Herriot.

[…]

 

La Correspondance d’André Breton par Jean-Michel Goutier

La Correspondance d’André Breton
par Jean-Michel Goutier

Textes lus par J.-M. Goutier lors de la journée d’étude  à la Halle Saint-Pierre du
Samedi 8 juin 2019 : la correspondance d’André Breton,

Sources :
Lettres à Aube : (Extrait revu et corrigé d’un Entretien avec Nathalie Jungerman pour la Revue littéraire de la Fondation La Poste, publié en décembre 2009). + le poème “Écoute au coquillage”.

Lettres à Simone Kahn : Extrait de mon Introduction + une lettre d’A. Breton à S. Kahn du 26 janvier 1925.

Et, à toutes fins utiles, la lettre de  B. Péret à Breton, du 12 janvier 1942, extraite du volume de la Correspondance Breton/Péret 192O-1959, présentée et éditée par Gérard Roche que je tenais absolument à lire ce soir-là et dont j’ai trouvé la parfaite opportunité avec la communication d’Andréa Gremels, lors de la table ronde…

J.-M. Goutier