Le SurrÉalisme au service de la RÉvolution
LE SURREALISME AU SERVICE DE LA REVOlUTION N°3, 1931

Revue 3 année 1931

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GEORG WILHELM FRIEDRICH HEGEL (1770-1831)

 

EN FRANCE

Prix courants des ouvrages de Hegel.     fr.

Logique              250

Philosophie de l’esprit          200

Philosophie de la nature          150

Système des beaux arts          175

Esthétique              150

Poétique              150

Philosophie de la religion          100

 

En U.R.S.S.

25000 exemplaires des ŒUVRES COMPLÈTES de Hegel épuisés en 5 ans.

 

La philosophie du droit n’a jamais été publiée en français.

 

Le plan quinquennal est fondé sur la dialectique.

 

Tandis qu’en Italie les fascistes se prévalent de l’idéalisme absolu pour justifier la violence réactionnaire et légitimer (loi Gentile) l’enseignement dans les écoles primaires de la religion catholique, tandis qu’en Allemagne les socialistes accueillent les fascistes au Congrès hégélien de 1931, dont l’entrée est interdite aux savants soviétiques — la bourgeoisie française, au mépris de tous les devoirs culturels qu’elle prétend assumer, trouve plus simple de mettre les œuvres de Hegel hors de la portée de tous ceux dont elle ne s’est pas assuré le contrôle par l’argent. Elle parvient ainsi à cacher aux révolutionnaires l’origine même de la dialectique ; elle les réduit à ne pouvoir comprendre que partiellement Marx, Engels et Lénine, puisqu’elle leur interdit de parcourir par eux-mêmes l’étape fondamentale de leur pensée.

 

Le coté révolutionnaire de la philosophie hégélienne, la dialectique, est étouffée ici — comme ailleurs à plusieurs reprises — par les mauvaises herbes conservatrices. Il ne restait qu’à extirper ces mauvaises herbes idéalistes et théologiques pour faire ressortir dans toute sa splendeur la théorie évolutionniste hégélienne. Plus la société capitaliste s’est développé moins la philosophie bourgeoise était disposée à accomplir elle-même cette tâche.

(La Correspondance internationale.)

 

En admettant même que Marx, Engels et Lassalle aient fini par commettre de graves erreurs dans l’interprétation de leur maître, ne devons-nous pas reconnaître, en toute honnêteté, que cette pensée vigoureuse, même déformée, reste plus puissante que toutes les interprétations strictement « correctes » qui se sont distinguées jusqu’ici par leur complète futilité et l’absence totale de tout contact avec la vie et le caractère du peuple (sic).

(Vorwaerts, Berlin.)

 

C’est un fait caractéristique de la désagrégation historique de la bourgeoisie qu’elle est incapable de reprendre l’héritage progressiste d’un grand champion de sa propre classe.

Et c’est encore un trait caractéristique du prolétariat, cette fois-ci, qu’il sait mettre en valeur et incorporer dans la jeune structure socialiste toutes les grandes valeurs spirituelles issues de la bourgeoisie pendant sa période de splendeur.

(La Correspondance internationale.)

 

On avait établi un programme aussi long qu’une nuit d’hiver, mais Karl Marx n’y était même pas mentionné quoique Hegel n’existe aujourd’hui réellement plus que dans le grand maître socialiste comme seul l’osa dire avec énergie notre camarade Grimm, ministre des Cultes de Prusse, en saluant le congrès au nom de son gouvernement (sic).

(Le Populaire, Paris.)

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LE SURRÉALISME ET LE DEVENIR RÉVOLUTIONNAIRE

 

La reconnaissance du matérialisme dialectique comme seule philosophie révolutionnaire, la compréhension et l’acceptation sans réserves de ce matérialisme par des intellectuels partis d’une position idéaliste conséquente, et qui ont constaté l’insuffisance de toute position idéaliste, fût-elle conséquente, en face des problèmes concrets de la Révolution, ce sont là les traits essentiels de l’évolution des surréalistes, je veux dire de ceux d’entre eux qui étant séparés violemment de tous ceux qui pour des raisons diverses, toujours ramenables à des raisons de classe, entendaient suivre une évolution différente, sont aujourd’hui désignés communément sous le nom de surréalistes

Cette évolution implique avec plus de fermeté que jamais, avec la fermeté que donne une semblable base philosophique, la reconnaissance dans le domaine de la pratique de l’action de la III e Internationale comme seule action révolutionnaire, et implique la nécessité d’appuyer, avec les moyens variables qui peuvent être ceux des intellectuels considérés, l’action en France du Parti Communiste Français, section française de cette Internationale.

Ces conclusions que je pose en tête de ce qui va suivre expliquent la nécessité où je me trouve d’apporter quelque lumière dans les faits qui ont marqué les années 1929, 30 et 31 pour les surréalistes et partant pour moi-même. On ne s’étonnera pas de me voir me reporter à la scission qui nous a séparés d’un grand nombre d’hommes avec lesquels nous avions eu des liens divers. Cela commença par une tentative de conciliation. L’échec de cette entreprise entraîna loin de nous une série d’individus (dont il est fait justice dans le Second Manifeste du Surréalisme) qui pour la plupart témoignaient à égard de cette entreprise même un dédain du genre supérieur où se reconnaît profondément le goût maniaque de la solitude et la conviction profonde de ne pouvoir agir sur le monde, c’est-à-dire l’idéalisme. Sans doute à coté d’eux se rencontraient de prétendus matérialistes qui n’avaient guère d’autres buts que de se tailler au soleil bourgeois une bonne place à là solde des Amis du Louvre ou d’autres entreprises éminemment philanthropiques et colonisatrices du même goût. Inutile de caractériser les cas d’espèces, citons seulement un passage de la lettre par laquelle l’un de ces messieurs, Georges Ribémont-Dessaignes, a cru tirer la morale de la fable :

 

« Vous êtes incapables d’adopter et de conserver le point de vue négatif auquel je reste fidèle. Votre attitude ne peut que me refouler vers l’anarchie — avec toutes les réserves que vous admettrez que je puisse faire, ce mot ayant été affreusement compromis par de vagues politiciens.

« Je profiterai d’ailleurs de cette lettre pour fixer ma position vis-à-vis du communisme : j’attends la révolution prolétarienne et j’y pousserai, quoique j’estime que l’action des intellectuels de notre sorte soit bien faible. C’est le prolétariat qui fera la révolution (et il ne paraît pas du tout disposé à la faire en France, ne vous en déplaise). Et, par prolétariat, j’entends que les accommodements d’ailleurs compréhensibles de Fourrier tombent devant les faits. Voyez Russie.

« Mais en ce qui concerne la période constructive révolutionnaire (si l’on peut dire !) zut pour le communisme (ce qui s’accompagne de merde pour les autres formes de construction sociales).

« Les « conceptions sociales » me paraissent être bien faiblement révolutionnaires en ce qu’elles ont de constructif. Je persiste à croire que l’action occulte collective ou individuelle a la plus grande force. Aussi, laissez moi rire devant l’attitude de puristes que vous vous croyez obligés d’avoir officiellement sur un tas de sujets, ma revue y compris. »

 

Cette citation souligne suffisamment ce qui dans la continuité de l’histoire du surréalisme a été, en face des intellectuels à tendances révolutionnaires, le rôle éminemment précieux du surréalisme

L’ignoble réaction de certains de ceux qu’André Breton avait mis en cause dans le Second Manifeste, on aurait tort de la considérer comme un fait épisodique. Malgré la bassesse et la faiblesse idéologique du pamphlet qu’elle dicta, on doit voir dans ce pamphlet une réaction non pas seulement contre André Breton, mais contre une position idéologique dangereuse pour l’idéalisme qui se développe si gentiment à l’abri des fortifications les moins intellectuelles du monde bourgeois. C’est au moment où le doute n’est plus permis

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sur l’adhésion des surréalistes au principe du matérialisme dialectique que les ennemis « avancés » de cette (et d’ailleurs de toute) dialectique trouvent pour la première fois moyen d’organiser une sorte de front unique contre André Breton, eux qui avant et après se sont montrés incapables de concerter une action quelle qu’elle fût. L’injure, l’absence de philosophie, mesurent ici le caractère volontairement confus de la position des signataires de ce pamphlet, qui se livrent à cette occasion à une de ces opération de basse police où rien ne vaut la calomnie inconditionnée.

L’entrée dans la groupe surréaliste de certains éléments (Char, Dali, Bunuel) qui possèdent des moyens d’expression extrêmement précieux pour la vie de ce groupe et l’extension de son action a compensé au-delà de ce qu’on pouvait espérer le départ de tant de velléitaires confus et de littérateurs décidés. Le groupe ainsi renforcé a fondé une revue, le Surréalisme au service de la Révolution manifestant par cette modification de l’ancien titre ( La Révolution Surréaliste) le sens général anti-individualiste et matérialiste de son évolution.

*

Nous arrivons ainsi en 1930. Plus que jamais les surréalistes refusent de reconnaître l’art comme une fin, le monde qui les entoure commence à se lasser de ce refus. Il n’y a pas de domaine où, avec une soudaineté sans précédent, les surréalistes ne se trouvent traqués. En 1930, André Breton dans la vie privée connaît toutes les persécutions que peut appuyer l’appareil légal. Georges Sadoul est condamné à trois mois de prison. Eluard se voit privé par la police du droit de sortir de France. L’œuvre admirable de Bunuel et Dali, l’Age d’Or, est l’objet des manœuvres et de l’interdiction que l’on sait. Tout cela, et pour chacun de nous on en trouverait la preuve (faut il oublier Péret que quelques sous manquant retiennent stupidement au Brésil ?), sanctionné par des représailles financières dont on peut tenir tel ou tel coco personnellement responsable mais, qui, après tout, traduit la répression par des moyens modernes contre une forme de pensée que l’on n’a pas besoin de mettre sur le papier hors-la-loi. Au xvii e siècle on arrêtait les écrivains, la censure saisissait les livres, on devait se faire imprimer en Hollande. Nous en sommes là nous autres surréalistes, mais on nous traite avec de nouvelles méthodes c’est ainsi par exemple que Crevel et moi-même ne pouvons plus être imprimés. Et bien entendu que c’est le contenu de ce que nous écrivons qui nous aliène les éditeurs. La censure agit avant la lettre, c’est plus élégant. D’ailleurs si par suite d’un défaut de l’appareil social, il y a quelque chose de notre pensée qui filtre à travers le réseau perfectionné des cochons et des gros sous, voyez ce qui s’est passé pour l’Age d’Or, plus tard pour l’Immaculée Conception (qu’on a fait retirer des étalages). Sans parler de la répression par le silence, par le boycottage, etc. En 1930 et 1931, nous en sommes arrivés à ce résultat paradoxal : que notre pensée a été considérée comme un objet de luxe précisément à cause de son caractère révolutionnaire la société bourgeoise ne l’admet plus qu’à tirage de plus en plus limité. Un scandale est qu’il se trouve de prétendus révolutionnaires pour prendre au pied de la lettre, les hypocrites, la légende qui fait de nous des écrivains pour les snobs, alors que si on nous confine (par des moyens coercitifs dans le domaine pécuniaire) à ce public que nous n’avons jamais considéré qu’avec mépris, ce confinement même est une forme perfectionné de la répression. Les fauves en cage n’en sont pas moins des fauves. On a imaginé pour nous une prison d’un genre très moderne et qui est une véritable invention des derniers jours. À tout prix il s’agit d’en sortir. C’est la difficulté à laquelle nous nous sommes heurtés tous, à laquelle certains d’entre nous, moi-même, ont cherché et parfois cru trouver des solutions qui me paraissent aujourd’hui hâtives. Mes amis, nous sommes en novembre 1931, et je ne crois pas que les barreaux de la grille aient bougé.

On peut me reprocher dans tout ce qui précède d’avoir peu distingué mon propre cas de celui des autres surréalistes. Je n’ai pas relu ces derniers jours mon dernier livre paru, La Grande gaîté, pas plus que le Traité du Style ; c’est d’une très bonne foi que je pense qu’ils traduisaient une vie qui n’était pas que la mienne, et qu’il me semble que si quelque chose en eux était plus particulier, ce quelque chose s’est absolument évanoui dans mon souvenir. Et le devenir des surréalistes tel que je le définissais en tête de cet article, peut-on soutenir qu’il est différent du mien ? C’est pourquoi, mes amis, je considère avec quelque émotion, avec plus émotion qu’il ne me plait de le dire, la singulière entreprise de tous ceux qui voudraient aujourd’hui me séparer de vous. J’ai été, cela est vrai sollicité et resollicité de m’écarter de vous. Il est certain que par des voies détournées mais tout aussi perfides, les mêmes gens vous sollicitent aussi de croire que ceci est un fait accompli qu’on a réussi à nous séparer. D’où cette folie ? Il paraît que c’est parce que j’ai fait un voyage.

Je ne crois pas qu’on puisse sérieusement me croire plus qu’un autre objet de dépaysement. Ce qu’on apprend ici ou là se vaut. Il n’y a que le déroulement lamentable de la vie

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humaine. Nous avons pu rester les uns et les autres plus de deux mois sans nous voir. Au retour, il y avait toujours la même carafe, et le même ciel. Je n’étais pas allé en Russie avec l’idée que ce voyage bouleverserait les rapports essentiels d’une action qui, avant comme après était pour moi valable aux yeux de la Révolution. Je pensais bien plutôt que le fait, d’une façon toute spectaculaire, d’entrer en contact avec la réalité concrète de la Révolution au stade actuel de son devenir, renforcerait ces rapports justement à cause du caractère légitime au point de vue révolutionnaire de l’action qu’ils conditionnent. Je le pense encore, même si les faits, certaines manœuvres et sans doute la hâte trop grande que j’ai pu apporter dans l’acceptation de certaines solutions, qui, dans un monde étonnamment complexe et nouveau, véritablement s’imposaient (ceci n’est ni pour défendre ces solutions, ni me défendre de les avoir si peu examinées) même si tout à l’air de me démentir. Je crois encore que nous sommes sur la voie de la réduction commune, par notre travail commun, des difficultés qui sont les plus grandes pour la compréhension par les intellectuels d’Occident des problèmes concrets de la Révolution, telle qu’elle se développe en Russie. Ce qui ne veut aucunement dire que je suis plus avancé sur cette voie qu’aucun d’entre vous. Non, je crois même que j’ai le plus grand besoin de vous pour ordonner les maigres informations qui sont les miennes, les quelques misérables faits que j’ai cru saisir dans le torrent du devenir révolutionnaire, dont je n’ai remporté dans mes yeux qu’une magnifique image d’Epinal. Ce que le voyageur, puisqu’aussi bien me voici devant vous comme un voyageur, ce n’est pas drôle, a retenu de la réalité, ce qu’il a cru apprendre de réel sur le monde extérieur, a-t-il une valeur s’il n’est pas élaboré par la méthode même de la connaissance, par la dialectique matérialiste? N’est-il pas naturel que je m’adresse à vous, que je vous demande pour cela votre aide, à vous qui avez su élaborer pour les problèmes qu’il m’a le plus tenu à cœur de résoudre, une adaptation spécifique de cette méthode ? C’est là ce que nous appelons le surréalisme, qui est la méthode de la connaissance du mécanisme réel de la pensée, et des rapports réels de l’expression et de la pensée, et des rapports véridiques de la pensée exprimée et du monde sur lequel elle agit réellement. Que le surréalisme, dans le cadre du matérialisme dialectique, soit la seule méthode qui rende compte des rapports réels du monde et de la pensée, je le crois plus que jamais, moi qui ai vu la dialectique matérialiste entasser des pierres, et parce que j’ai vu les hommes transformer le monde avec la dialectique matérialiste

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On sait qu’à la fin de 1930, Georges Sadoul et moi avons été en Russie. Nous avons été plus volontiers en Russie qu’ailleurs, beaucoup plus volontiers, c’est tout ce que j’ai à dire de ce qui est des raisons de ce départ. D’une façon fortuite, mis en rapport avec les organisateurs du congrès de Kharkov, nous avons été invités à ce congrès. Nous étions mandatés par personne et nous n’avons pas été considérés comme tels. Nous avons été invités à titre purement consultatif, nous n’avions pas part aux votes. Sans doute avons-nous été invités sur la double garantie que constituent une idéologie communiste et la réponse télégraphique à l’enquête du Bureau international de la littérature révolutionnaire (sur laquelle s’ouvre le N° 1 de notre revue) qui place objectivement les surréalistes à l’avant garde mondiale des écrivains révolutionnaires. Mais nous avons été invités essentiellement parce qu’on voyait en nous une source de renseignements sur les questions françaises et notamment sur les tenants et les aboutissants de la revue Monde et de ses collaborateurs. Quand dans le Cri du Peuple, reprenant un point de vue déjà exprimé dans les Humbles et dans les revues souvariniennes, Magdeleine Paz trouve inconcevable que j’aie accepté de représenter à moi tout seul, moi, cet écrivain pour snobs et dégénérés, les écrivains prolétariens et les écrivains révolutionnaires, elle pourrait aussi bien demander pourquoi j’ai consenti à représenter le Pape. Je ne suis pas un littérateur prolétarien, j’ai multiplié les déclarations à ce sujet. D’ailleurs la résolution de la commission française me semble avoir tranché ce point en déclarant qu’ « il est impossible de dire en ce moment qu’il existe (en France) le moindre embryon de littérature prolétarienne. » Il est certain que je ne représentais pas les écrivains révolutionnaires, mais mon avis sur moi-même diffère de celui de M me Paz, collaboratrice de Garchery.

Notre travail au congrès a été ce qu’on lui a permis être et rien de plus. En séance nous avons présenté une thèse concernant l’organisation possible des écrivains révolutionnaires sous le contrôle du Parti (organisation dont à la même époque les surréalistes, ignorant ce qui se passait à Kharkov, avaient pris l’initiative à Paris, initiative qui a dû de ne pas avoir d’effet au peu écho qu’elle a trouvé et particulièrement aux manœuvres d’un personnage depuis dénoncé par le Parti). Cette organisation, nous la concevions comme formée parallèlement à une organisation de rabcors, c’est-à-dire des éléments de la classe ouvrière

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auxquels il est nécessaire que la parole soit donnée, de façon à ce que l’union des écrivains révolutionnaires et du Prolétariat soit scellée dans un travail commun, de caractère révolutionnaire. Dans la mesure où l’expression littérature prolétarienne a un contenu dans un pays où le Prolétariat est la classe opprimée, nous estimons que le noyau primitif de celle-ci, à son sens le plus vaste, à son sens de classe, était ou devait être le noyau concret des rabcors. Ce qui n’impliquait aucunement pour nous que nous entendions voir les rabcors se muer en littérateurs à proprement parler, ni limiter le devenir de la littérature prolétarienne. Cette thèse s’opposait pratiquement à la thèse des littérateurs de gauche et particulièrement de Tristan Rémy et d’Henri Barbusse, hostiles à la formation d’une association écrivains révolutionnaires sous des prétextes divers mais essentiellement parce qu’une telle association suppose le contrôle du Parti, qu’ils redoutent. Elle s’opposait à leur sous-estimation du rôle révolutionnaire des rabcors. Elle s’opposait enfin à une conception de la littérature prolétarienne en France qui est une véritable escroquerie que ces Messieurs ont réalisé à leur profit, Barbusse depuis des années (voir Monde et son enquête à ce sujet), et Rémy activement ces temps-ci avec ses camarades apolitiques du Nouvel-Age et l’appui de Victor-Serge, le candidat de M me Paz comme représentant des écrivains révolutionnaires pour me remplacer la prochaine fois.

A côté de ce travail de séance, dans la commission française, nous avons précisé les caractères du surréalisme et répondu à plusieurs questions sur la situation générale en France et nous avons présenté un rapport sur Monde et ses collaborateurs. Nous n’avions que voix consultative : aussi faut-il bien comprendre que les deux résolutions qui traduisent le travail de la commission ont été élaborées en dehors de nous et qu’elles ne reflètent que très inégalement les exposés qu’on nous avait demandés. La résolution sur Monde est beaucoup plus voisine du point de vue exprimé par nous que ne l’est la résolution sur la situation générale. Je veux d’abord faire la critique de celle-ci.

Elle est une composante de forces disproportionnées : d’une part ce que Sadoul et moi pouvions dire, d’autre part la somme de ce que les membres de la commission pouvaient humainement y entendre et de ce qu’ils savaient ou croyaient savoir sur la question : on n’oublie pas qu’ils l’ont rédigée seuls. Il s’agit d’un tableau intellectuel de la France, et on peut noter que dans ce tableau les surréalistes (ceux qui s’appellent ainsi en 1930) sont à l’extrême-gauche et seuls sollicités, même avec des réticences, de tous les intellectuels énumérées, d’appuyer l’action du Parti Communiste en France.

Malgré cela il va sans dire que cette résolution est en désaccord avec notre point de vue à Sadoul et à moi dans la mesure où elle n’oppose pas purement et simplement le surréalisme aux intellectuels bourgeois. Non pas que nous niions notre origine bourgeoise, mais parce que le mouvement dialectique de notre développement nous a déjà mis en opposition avec cette origine même. C’est là ce qui constitue à proprement parler la position des écrivains révolutionnaires, qui, s’ils sont d’origine bourgeoise, se présentent essentiellement comme des traîtres à leur classe d’origine. La sollicitation que comporte la résolution à l’égard des surréalistes et de personne autre, a bien pour raison la reconnaissance de ce fait qu’ils sont à l’heure actuelle, en dehors des communistes militants, les seuls écrivains révolutionnaires, les seuls traîtres à la classe bourgeoise dont les Rémy, Istrati, Barbusse sont, au bout du compte, les serviteurs sous des déguisements divers.

Le vice fondamental de cette résolution provient de ce qu’elle n’est pas vraiment un tableau intellectuel de la France, mais un tableau littéraire. D’où une confusion très grande, des omissions (toute la philosophie, la science) et le mélange sur le plan littéraire de valeurs qui se situent ailleurs avec des groupes littéraires proprement dits. Cela est particulièrement vrai du surréalisme qu’on situe ainsi dans la littérature alors qu’il faudrait le situer hors d’elle. La même erreur est à la base de l’affirmation fausse que les surréalistes cherchent une issue dans la littérature en se formant une méthode de création spécifique. Il est certain que cette affirmation ne répond à aucun fait, les surréalistes étant toujours séparés de ceux d’entre eux qui prétendaient considérer la littérature comme une fin. Et pour la méthode de création spécifique, on voit ce que cette expression prétend désigner : il s’agit là de l’écriture dite automatique qui est ici considérée comme une méthode littéraire. Cette erreur est grossière et on ne peut supposer un instant que Sadoul et moi nous y soyons jamais associés. Si le surréalisme s’est servi au besoin de la littérature comme d’une arme, il n’en est pas moins vrai qu’il a d’abord posé la négation de toute la littérature, au sens où une littérature nécessite une méthode de création. Qu’on nous montre où nous avons jamais prétendu substituer (exactement comme on substituerait une bibliothèque à une autre) à la littérature niée, une littérature surréaliste, c’est-à-dire une littérature surréalistement réformée, améliorée. Cela peut être le point- de vue de Delteil, mais pas celui d’Eluard par exemple, pour ne citer que l’un de nous. Nous nous exprimons le plus souvent quand nous nous trouvons faire des

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livres d’une façon que les esprits superficiels estiment n’être pas surréalistes. Est-ce à dire, par exemple, parce que Nadja n’est pas un recueil de textes surréalistes proprement dits, que Nadja est un livre étranger au surréalisme ? Les souhaits que nous avons entendus plus ou moins naïvement émettre que les surréalistes veuillent bien réviser leur méthode de création venaient de gens qui ne savaient pas de quoi ils parlaient et qui considéraient, ce qui est un point de vue faux, les textes surréalistes comme de la littérature.

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Pour ce qui est de la résolution sur Monde et son directeur Barbusse, il y a lieu de regretter la faible publicité qui lui a été faite et de constater la prudence de Barbusse et de Monde qui se contentent de l’ignorer. Elle est à des termes prêts le résumé de notre rapport accepté par la commission. On en connaît le contenu. Il suffira d’en citer cette phrase : « Sous sa forme actuelle Monde est le promoteur des idéologies hostiles au Prolétariat. Comme tel, ce journal est un obstacle à la création en France d’une littérature révolutionnaire et prolétarienne, et le fait d’en être le directeur est en contradiction avec l’appellation d’écrivain révolutionnaire. » Cette phrase (et d’autres dont on ne peut faire l’abstraction puisqu’elles ne sont pas de simples allégations mais les conséquences d’un long développement appuyé par des faits) contredit violemment la présence dont le moins que l’on puisse dire est qu’elle est une erreur politique, du nom de Barbusse au présidium de l’Union internationale des Écrivains Révolutionnaires, et, plus encore sur la couverture de la revue qui publie les thèses de Kharkov. Elle classe définitivement Barbusse comme un écrivain bourgeois qui sert la bourgeoisie, car il n’est pas un écrivain prolétarien et n’est pas un écrivain révolutionnaire, et en ce cas étant données les prétentions révolutionnaires de cet écrivain, la façon dont il a escroqué la bonne volonté des organisations révolutionnaires, et tout cela en continuant de servir la bourgeoisie, qu’est donc Henri Barbusse ? La réponse est élémentaire : un contre-révolutionnaire. Henri Barbusse est un contre-révolutionnaire

Reconnaissons que le congrès de Kharkov qui a fait très peu pour l’éclaircissement de plusieurs questions brûlantes a très nettement démasqué le contre-révolutionnaire Henri Barbusse et reconnaissons-le pour déplorer qu’un esprit de composition ou de panique ait ensuite tenté de replâtrer avec des fleurs et des titres la statue endommagée (l’incidente un écrivain révolutionnaire de mérite, deux ou trois fois intercalée, vient là comme les cheveux sur la soupe et dans la soupe il y a cette constatation que le fait d’être directeur de Monde est en contradiction avec l’appellation écrivain révolutionnaire).

Il y a à retenir de Kharkov la carence proclamée des intellectuels français à tendances révolutionnaires à l’exception des surréalistes et des membres militants du Parti Communiste Français. Sans doute faut-il leur adjoindre des savants et des pédagogues dont on ne s’est guère préoccupé à Kharkov ; et il n’y a pas lieu de considérer l’existence de littérateurs prolétariens en France, puisque la résolution déclare de ne pas en voir l’embryon. Cela tient sans doute à ce que, hors des militants communistes, des surréalistes et des savants matérialistes en général, personne à l’heure actuelle ne peut se réclamer d’une façon conforme à la réalité du matérialisme dialectique.

Il va sans dire que de telles propositions soulèvent et soulèveront de la part de ceux qui ne veulent voir dans le surréalisme qu’une modalité littéraire, qu’un réformisme littéraire si je puis dire, et même une sorte de fuite dans la littérature analogue (au milieu de la société bourgeoise) à l’introversion des schizophréniques, par exemple, ceci au mépris des faits et de l’extériorisation continuelle des surréalistes, de leur intervention incessante dans les événements de l’actualité, les faits sociaux, il va sans dire que de telles propositions soulèveront de la part de ceux qui se refusent à reconnaître au surréalisme ce caractère extra-littéraire (comme est extra-littéraire la chimie, bien qu’il y ait des traités de chimie d’une part et d’autre part la médecine bien qu’il y ait à la fois des traités médicaux et des observations, médicales), soulèveront une objection que nous avons déjà entendue et qui tend à opposer le surréalisme à la littérature prolétarienne, objection qui se complète par cette réflexion géniale : « Est-ce que vous allez apprendre aux rabcors à faire de écriture automatique ? »

Il s’agit ici de l’erreur déjà signalée qui tend à opposer à la littérature une pseudo-littérature surréaliste. On ne pourrait pas opposer à la littérature prolétarienne la médecine, une fois de plus. Le surréalisme n’est pas un ensemble des recettes pour faire de la littérature : les données du surréalisme ont la valeur des données scientifiques expérimentales et si ces données doivent un jour dans le devenir être confrontées à quelque chose, c’est sans doute à la culture et non à la littérature prolétarienne et ceci dans la mesure même où cette culture tiendra compte de la science matérialiste. On ne peut nier que toute littérature ne soit

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l’expression d’une culture ; mais l’expression combien peu approchée ! Aussi n’est-ce que d’une façon limite qu’on peut envisager le jour où la littérature prolétarienne sera l’expression parfaitement adéquate de l’action de classe du prolétariat, et partant de la culture prolétarienne. Ce jour-là, il est peut-être permis de penser (sans sous-estimer son rôle immédiat) qu’il ne viendra que lorsque, effectuant la somme de toute expérience humaine, le prolétariat s’anéantira volontairement comme classe en procédant à l’édification de la société sans classe vers laquelle il s’achemine dès à présent, en liquidant par sa dictature la bourgeoisie et la paysannerie riche. En attendant il ne saurait être question de contester l’existence de la littérature prolétarienne comme fait. On ne saurait la considérer du point de vue tout individualiste de la qualité (on a souvent pu lire dans Monde par exemple qu’il était regrettable que la Révolution n’ait pas produit un Dante, un Shakespeare). La qualité ici comme ailleurs sera une transformation de la quantité. Il faut considérer la littérature prolétarienne comme un organisme en évolution et non pas d’une façon statique. En son sein se produisent et se produiront des modifications que nous ne pouvons pas prévoir ; les problèmes qui se poseront à cette littérature seront ceux de la liquidation de ce qui est propre à la bourgeoisie dans la littérature, et dans ce domaine comme dans tous les autres, l’expérience révolutionnaire seule fera le départ de ce qui est le propre de la bourgeoisie et de ce qui est inhérent au processus de la connaissance matérialiste du monde par l’homme. Il ne saurait être question ici d’épuiser le problème posé par l’existence de la littérature prolétarienne. Nous en avons dit assez pour qu’on saisisse que l’abusive opposition entre la littérature prolétarienne et le surréalisme ne peut que fonder des sophismes.

Ainsi dans tout ce qui se dit sur le surréalisme, contre le surréalisme, c’est toujours un même élément de confusion que nous retrouvons, qu’il s’agisse des rapports purement hypothétiques du surréalisme et de la littérature prolétarienne, ou de l’appréciation toute littéraire des données du surréalisme et de son expérimentation. Il est donc de toute nécessité de préciser le caractère scientifique de l’activité surréaliste et d’insister pour la poursuite de cette activité à tout point de vue si précieuse pour le développement du matérialisme, dans un domaine donné. Ainsi le contenu spécifique du surréalisme envisagé du point de vue du matérialisme dialectique (la rupture opérée entre ce contenu et les interprétations idéalistes auxquelles il a pu donner lieu dans le passé), est conservé dans le cadre de ce matérialisme. Ce matérialisme seul fondant la nécessité de l’action, il est bien naturel que nous envisagions la nécessité de l’action surréaliste. Quelle sera cette action dans le cadre du matérialisme dialectique ?

Elle sera ce qu’elle a toujours été, plus autre chose et non pas moins quelque chose. Et ceci parce qu’elle supposera le primat de la matière, la possibilité pour l’homme de connaître le monde tel qu’il est et de le modifier. Le surréalisme rendant compte des rapports de la pensée et de l’expression d’une façon conforme à la réalité, ne peut aucunement rester une spéculation pure. Les modalités de l’action surréaliste peuvent se grouper sous trois chefs : activité critique, expérimentation, activité de manifestation. Cette classification ne constitue rien de nouveau : la nouveauté est dans le quelque chose en plus que comportent chacune de ces catégories du fait même de l’introduction du contenu du surréalisme dans le cadre du matérialisme dialectique.

 

Activité critique. — Celle-ci ne saurait être considérée, comme on en a l’habitude, comme une activité négative. Elle se distinguera par là d’une certaine critique à laquelle les surréalistes ont parfois recouru et qui était purement protestataire : s’en tenir là en effet supposerait qu’on ne croit pas possible de modifier ce qu’on attaque. Aussi la critique surréaliste débarrassée de toute superstition idéaliste aura-t-elle comme caractéristique de présenter un contenu spécifique, proprement surréaliste. Autrement dit, le surréalisme exercera dans le domaine qui lui est propre une critique positive ayant pour but le développement concret de la connaissance matérialiste.

Pratiquement cette critique constituera comme par le passé la base d’une opposition efficace à la société dans laquelle nous vivons. Elle montrera le peu de conséquence des idéologies bourgeoises et par là facilitera le travail de la critique marxiste sur le terrain social en considérant la culture bourgeoise et en s’opposant à l’interposition (entre la réalité de la classe de la bourgeoisie et la critique) de ces idéologies qui ont pour but de désorienter toute critique.

D’autre part cette critique empêchera l’établissement d’une conséquence frauduleuse entre les valeurs véritables qui commandent l’évolution moderne (le mouvement dialectique de la connaissance à l’étape actuelle de son développement) et les idéologies bourgeoises, qui cherchent constamment à se justifier en se procurant un arbre généalogique par la falsification des textes d’une part, et de l’autre en essayant d’altérer la signification des conquêtes

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indiscutables de la pensée humaine quand celles-ci apparaissent comme inconciliables avec la suprématie de la bourgeoisie comme classe dirigeante.

Enfin, cette critique en imposant son contenu surréaliste aura pour tâche et pour effet de manifester l’inéluctabilité de la position surréaliste comme résultat de toute évolution de la pensée humaine sur le plan qui lui est propre et par là de pratiquer le détournement systématique de toutes les forces neuves qui pourraient se produire intellectuellement parlant et qui se réclameraient d’une façon conséquente des valeurs qui commandent l’évolution moderne. Ce détournement, étant donné le caractère matérialiste du surréalisme, se pratiquera au profit du matérialisme dialectique, donc de la philosophie de classe du prolétariat , donc du devenir révolutionnaire.

Le surréalisme est la somme de l’expérience intellectuelle au stade où nous l’avons trouvée dans le domaine du mécanisme de la pensée et des rapports de l’expression et de la réalité. Comme tel il a élaboré une forme de la dialectique sur le plan de la connaissance de ce mécanisme et de ces rapports, qui est une forme de la dialectique matérialiste, puisqu’elle permet de connaître réellement la pensée, telle qu’elle est, ces rapports tels qu’ils sont. Cette donnée établit le contenu positif de la critique surréaliste. Elle fonde également le caractère de l’expérimentation surréaliste.

 

Expérimentation surréaliste. — Cette expérimentation est et sera ce qu’elle a toujours été, plus quelque chose. Dans toutes ses modalités (poétiques, picturales, philosophiques etc.) elle se caractérise par ce trait particulier qu’elle est un moyen de progresser dans la connaissance du monde tel qu’il est en réalité. Ce qui est donc aujourd’hui le trait particulier de l’expérimentation surréaliste intégrée dans le cadre du matérialisme dialectique, c’est la reconnaissance de la valeur objective au point de vue matérialiste des résultats de cette expérimentation. Sur les modalités et les développements de cette expérimentation, il ne peut être rien dit a priori et tout serait limitatif : en effet, si à cet égard le surréalisme peut être considéré comme une dialectique de l’invention, il n’est pas possible de préjuger des résultats de cette dialectique en dehors de l’expérimentation même de cette dialectique.

La valeur révolutionnaire de l’expérimentation surréaliste est dans le progrès qu’elle fait faire au matérialisme dialectique dans la voie de la connaissance du monde. C’est pourtant elle qui doit essentiellement être considérée par les révolutionnaires à la façon même dont ils considèrent l’activité scientifique en général.

 

Activité de manifestation. — Il est bien évident que le matérialisme dialectique fondant la possibilité pour l’homme d’agir réellement sur le monde, le passage du contenu du surréalisme dans le cadre de ce matérialisme a pour effet immédiat d’entraîner les surréalistes à l’extériorisation active de leur expérimentation. Ceci n’est pas un fait nouveau dans la mesure où les surréalistes ont déjà mené une activité de manifestation qui supposait en réalité (bien que d’une façon non systématique) la possibilité d’agir sur le monde. Mais la base matérialiste du surréalisme de nos jours rend systématique (ou du moins doit rendre telle) l’action des surréalistes : elle ruine tout scepticisme sur le caractère occasionnel ou particulier ou partiel des manifestations possibles. Elle légitime le retour à des modalités décriées de manifestation ; elle doit amener les surréalistes à saisir tout prétexte, si médiocre qu’en soit l’apparence pour la poursuite de l’extériorisation de l’activité surréaliste.

Ces manifestations, quel doit en être le contenu ? Il ne m’appartient pas plus de le limiter que de définir les limites de l’expérimentation surréaliste. Ce contenu doit être, bien entendu, spécifiquement surréaliste et il doit être sur le plan de la manifestation la transcription et le reflet de la critique positive et de l’activité expérimentale qui caractérisent le surréalisme dans le cadre de la dialectique matérialiste. Ces manifestations impliquant la certitude que le développement de la connaissance matérialiste du monde a pour effet de transformer réellement le monde, il va sans dire que ces manifestations devront, d’une façon constante, tendre à hâter la transformation de ce monde dans le sens du devenir révolutionnaire, c’est-à-dire dans le sens du devenir du prolétariat révolutionnaire, dont le matérialisme dialectique est la philosophie de classe et le Parti Communiste le seul guide sur la voie de la Révolution.

Dans ces conditions il est impossible de considérer le devenir du surréalisme indépendamment de celui du matérialisme dialectique, et il est également impossible de considérer le devenir des surréalistes en dehors de celui du Prolétariat, et on peut donc considérer comme un fait accompli le passage des surréalistes aux côtés du Prolétariat dans sa lutte révolutionnaire contre la bourgeoisie, la trahison à leur classe d’origine des surréalistes qui tendent à ruiner par cette « trahison » la position idéologique de cette classe d’origine.

 

Aragon.

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POÈMES

APRÈS LE GRAND TAMANOIR

 

Des bas de femme tamisent la lumière de Londres

Les quais sont des gares noires de monde mais blanches de générations disparues

Et quand je dis Londres c’est pour la forme du poème

Mais les bas de femme sont les vraies aiguilles de l’horloge

Sous la nacre noire des jarretières

Ils appartiennent à ce que je ne puis nommer

Faute d’une créature qui se distinguerait assez de la création

Et de la destruction pour faire à elle seule la nuit sur ma pensée qui virevolte

Ils ont été portés dans le temps par l’espace

Par l’espace féminin très distinct de l’autre et c’est tout

Au dessus des bas la chair et de part et d’autre de cette chair les bouledogues

Le blanc et le noir comme j’ai dit

Et plus haut encore le jeu languissant qui se joue avec un mouchoir

Tout le monde en rond

Et ni plus haut ni plus bas les fils télégraphiques enchantés

Les parfums enfermés dans des coupelles vagues

Il y a aussi le frôlement d’une prison contre l’air de la liberté

De ce frôlement naît la fleur sombre de la passion

Qui brise tout sur son passage avec ses doigts de verre

Qui absorbe l’air environnant l’air respirable bulle par bulle

Et à cette hauteur il y a la fraise des quatre saisons

Qui se cueille le matin et le soir dans les tisons

Qui s’ouvre sur le plaisir dans une étoile d’agate

L’armure ici présente un défaut si charmant

Une si vieille terre à l’écorce de rose se fait désirable

Que les mots sautent les précipices luisants de toutes leurs racines

Et cherchent le plus tendre de l’oreille

L’herbe électrique s’est momentanément couchée

La lumière détourne jusqu’à la cendre de l’œil

Qui reste ouvert comme devant l’impossible

Cette fleur qui serait la belle-de-jour-et-de-nuit

La force et la faiblesse jettent tout près leurs agrès

Et déjà commencent les tours qui nous émerveillent

Les drames couleur de poignard les comédies en forme de foulard

Montent alors d’une note

Et très loin dans les bois l’avenir entre deux branches

Se prend à tressaillir comme l’absence inapaisable d’une feuille

Ici les deux plateaux de la balance les deux cotés de la sole

S’imposent tour à tour la privation d’évaluer et de voir

Je pense à la grande Ourse mais ce n’est pas elle

Je voudrais que les mineurs me comprennent

Et que le lierre se sente intéressé à ce que je dis

La ligne brusque l’écart traître du feu qui découvre le visage

Ne sera dans la ville abstraite qu’un appel de démon

Vers l’inassermentable règne de la crépitante

Femme sans nom

qui brise en éclats le bijou du jour.

 

Lyons-la-Forêt, 20 mai 1931.

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TOUT VA BIEN

 

L’ameublement tourne avec un sens historique très louable

Autour d’une peuplade qui se couronne d’étoiles de mer

La table

Un peu plus bas dans le temps le vaisselier groupe quelques plats décorés de têtes de fauvettes

Une fontaine rit dans la cour je reconnais le bon-vouloir des conteurs cyniques pour enfants

Les chats en s’enroulant sur eux-mêmes

Ont formé les cheminées sur les toits

Le sol est pavé de morues salées

Le ciel de morues fraîches

Les médecins dans la buanderie font tirer la langue aux avocats

Un arbre pousse un gémissement et meurt tout debout

Voilà pour la douleur qui se passe de consolations la douleur de première qualité

Vient ensuite la grande boutique de fruits gelés

À la prunelle de mes yeux

Les réverbères sont d’ailleurs d’ordre tout familial

Le père l’oncle le frère avec leurs grandes têtes vitrées

Vertes du coté des femmes

Celles-ci coquettes dans leur misère

Cinq par cinq la dernière tenant le petit bol de vitriol

Nous rappellent les amusantes combinaisons du dimanche à la campagne

Quand Paul de Kock

Roi d’un siècle et demi acceptait de se mesurer avec le bégayant Lacordaire

Le sport est pratiqué avec un zèle de plus en plus méritoire

Et ces tournois qui eurent leur charme

Ne rassembleraient plus aujourd’hui que les petits oiseaux

Parlez-nous des branle-bas du boulevard

À l’apparition des religieuses à accroche-cœur

Porteuses du supplément moral des Petites-Annonces

Une cuisine une chambre une salle à manger

La loi le droit le devoir mais à condition de voter pour les anarchistes

Il fait si doux que l’abbé Moreux se promène nu dans son observatoire

Par train spécial les architectes se rendent au cirque de Gavarnie

Avec leurs femmes habillées en débardeurs

La civilisation moyenne dont nous jouissons

Promet plus qu’elle ne tient mais les distractions ne manquent pas

J’arrache une feuille du calendrier nous sommes mercredi

C’est l’anniversaire de la découverte du persil

Une autre feuille dimanche

Toutes les femmes reviennent aux manches à gigot

Encore une semaine de passée

L’école laïque oblige les petites filles à jouer à la poupée

Le service militaire fait les officiers qui sortent du rang

Le placement de l’argent décide de notre carrière

L’instinct de reproduction n’est pas étranger aux animaux

Le sentiment du devoir accompli est satisfaisant

La paix armée est un gant de velours sur un chapeau de forme en fer.

 

Lyons-la-Forêt, 20 mai 1931.

André Breton.

(Le Revolver à cheveux blancs).

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UN PROFESSEUR RÉVOQUÉ

 

De plus en plus obscur, de plus en plus sale, l’Occident se résume dans le rire du général X devant les perspectives d’un massacre d’ouvriers ou dans l’horrible grimace du directeur de la Banque de France devant les montagnes d’or de sa cave, spectacles de cauchemar à combattre par les mitrailleuses.

Si nous opposons à cette décrépitude l’effort si simplement humain, si droit et si beau, des habitants de l’U.R.S.S., patrie des ouvriers, ce n’est pas pour en tirer des effets de photographie artistique, mais pour inciter les prolétaires de ce pays, parmi lesquels fièrement nous nous rangeons, à en finir avec la pourriture française ou autre, et à prendre conscience de la dignité de vivre.

Des préoccupations morales nous ont, surréalistes, toujours plus ou moins hantés. Attrait fallacieux pour des bourgeois kantiens, peut-il sembler au premier abor d. La dure lutte journalière des ouvriers ne permet pas les spéculations, nous a-t-on assez souvent objecté. Ne tombons pas dans l’ouvriérisme primaire, ni dans l’esthétisme des communistes du dimanche. Notre intelligence nous est donnée, comme à vous autres pour nous en servir. Notre point le plus sensible, à nous qui faisons profession de penser, il n’y a rien à faire, mais c’est la morale. Si notre révolte paraît se fonder sur le dégoût que nous inspire l’idéologie bourgeoise tout autant que sur les conditions matérielles, cependant peu brillantes, qui nous sont imposées par la société capitaliste, ce n’est pas là une raison de nous traiter en révolutionnaires de seconde zone, ou de suspecter notre ardeur de destruction. Dès notre enfance emprisonnés dans les mailles de idéologie bourgeoise, il est naturel que nos premiers efforts soient allés à détruire la morale de la classe dominante, sur le plan même de idéologie bourgeoise.

Communiste, je m’excuse de parler pendant un instant à la première personne du singulier. J’ai été professeur de français et d’allemand pendant l’année scolaire 1930-31 dans un collège d’une petite ville du sud-ouest. J’ai mangé à la table d’hôte avec d’ignobles petits fonctionnaires bourgeois. Leurs conversations imbéciles, les haricots, le veau braisé, les choux-fleurs, la France, le général, l’officier de gendarmerie, et vous comprenez, et le sport, et nous courons plus vite et nous mangeons mieux, et je, et tu, et merde, m’ont pesé sur l’estomac. Mes élèves, enfants de petits bourgeois, à part les plus jeunes, les plus indociles, étaient déjà pleins d’un sens du profit et de l’intérêt bien de leur classe.

Je n’ai réagi que faiblement. Cependant ces réactions ont suffi à M. Mario Roustan, socialiste français et historien de Lamartine, autre socialiste, pour me révoquer.

Tout comme un ouvrier qui crache à la figure de son patron, j’ai été congédié. Tout comme un ouvrier, j’ai trouvé cela normal et suis rentré dans le rang de la lutte révolutionnaire

Les éclairs au ciel capitaliste, les grondements de tonnerre souterrains, nous les saluons frémissants et ravis. Que ce soient les pyramides métalliques élevées à la face du monde bourgeois par nos camarades russes, ou les coups de pierre

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lancés par les ouvriers français en grève, ou les sursauts héroïques des peuples coloniaux, nous les saluons comme les formes splendides d’une activité à laquelle nous sommes tout entiers dévoués. C’est là enfin que nous trouvons la définition actuelle de la morale prolétarienne.

La morale prolétarienne se confond avec l’action révolutionnaire.

Les surréalistes à l’heure qu’il est, sont tout prêts à appliquer ce mot d’ordre.

 

Maxime Alexandre.

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LE COMPLICE VERTUEUX

 

« Heureux Bourguignons ». C’est ainsi que commence le compte-rendu dans le Journal du 8 novembre 1931 par M. Geo London du procès d’un valet de chambre assassin de son beau-frère, professeur agrégé à Dijon. Et ce procès ne mériterait ni plus ni moins de considération que tous les autres s’il ne nous donnait l’exemple parfait de la bassesse habituelle aux magistrats bourgeois.

Le président Blondeau, de service en cette affaire, se distingue en effet très particulièrement par ce gros bon sens français que M. Geo London préfère qualifier de bourguignon.

Le président Blondeau : « Votre beau-frère était bien trop intelligent pour vous mépriser, car il connaissait bien le proverbe si vrai : « Il n’y a pas de sot métier, il n’y a que de sottes gens ». Le métier de valet de chambre est parfaitement honorable et, en somme, vivant parmi les gens riches, vous profitez de leur luxe ». (Rires).

À considérer que celui qui parle soutient ce luxe, qu’il en profite, qu’il en est le gendarme assis, le plus redoutable, celui qui parle dans l’antichambre de la prison, à considérer qu’il vit entre d’une part sa femme, sa fille et leurs tenants et les criminels qu’il doit châtier d’autre part, il n’est pas contestable qu’il profite honteusement de l’exercice et de l’abus de ce pouvoir sur ceux-ci pour engraisser (je ne parle que figurativement, Madame ou Mlle la présidente pouvant n’être grasse que d’une perle ou d’un diamant) les premiers.

Et l’averse continue :

Le président Blondeau : « Votre beau-frère était peut-être un peu fermé, mais tous les mathématiciens le sont... Il y a un proverbe bourguignon qui est fort sensé :

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« Chaque mariage, chaque ménage », etc...

Ainsi, M. Blondeau en est quitte avec ceux qui le payent pour faire l’étalage de sa cruelle imbécillité.

Jusqu’au moment où l’avocat-général chargé de renforcer le rôle monstrueux du président se crut obligé d’intervenir contre lui. Voici qu’un serviteur trop zélé de la bourgeoisie lui nuisait. Voici que son tempérament et sa bêtise le faisaient sortir de ses attributions si bien ordonnées.

L’avocat général Durand :

« Monsieur le président, il me semble qu’en ce moment la balance n’est pas égale. Je veux bien faire condamner les gens mais je veux les faire condamner justement et équitablement ». (Applaudissements prolongés).

Les principes sont sauvés. Ni magistrats, ni militaires, ni curés ne doivent mettre trop de zèle dans l’exercice de leurs fonctions. Nous sentons passer la justice absolue. La justice divine.

Ce qui n’empêche pas l’accusé d’être condamné à six ans de réclusion, ni les jurés de prendre ce jugement pour une escroquerie et de réclamer qu’il soit transformé en une peine de prison avec sursis.

Paul Eluard.

 

PACIFICATION

 

Trois pelés et un gendarme ont tiré, en août dernier, des coups de feu aux environs d’Ajaccio. Cela suffit pour qu’une armée de 1.500 gardes mobiles commandés par le général Fournier, envahisse la Corse. Une douzaine d’hydravions, une escadrille de canonnières et une centaine de tanks et d’autos mitrailleuses les accompagnent. Depuis plusieurs semaines ces troupes d’élite battent, comme on dit, le maquis. Cent quarante-trois personnes : hommes, femmes, enfants à la mamelle

 

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ont été arrêtés sans l’ombre d’un prétexte et entassés dans une prison trop étroite, dans d’épouvantables conditions d’hygiène. L’Intransigeant nous prévient que le juge d’instruction ne les interrogera pas de si tôt. Il est grippé. Le Journal ne nous cache pas que les « redditions » ont été minutieusement réglées à l’avance entre les représentants de la « justice » et les représentants des « bandits ». L’arrestation d’un quelconque Spada ayant eu lieu par erreur quarante huit heures trop tôt, les metteurs en scène s’en excusent : la campagne doit être longue et durer au moins plusieurs mois. L’armée d’occupation prétend rechercher 8 bandits. Sachant qu’elle dispose de 500 mandats d’arrêt un reporter du Daily Herald ose demander à qui sont destinés les 492 mandats restants. Ce journaliste est menacé d’expulsion par le général Fournier qui saisit cette occasion pour démentir de faux bruits. C’est bien contre Ajaccio et non contre Gênes que cette expédition a été et reste dirigée. Ce même jour on lit dans Le Matin « Pas d’armistice » : « Tokio, 21 novembre. Mr Yoshizawa déclare que le Japon ne peut accepter la proposition d’armistice en Mandchourie. Le concept d’armistice laisserait en effet supposer qu’il y a eu guerre. En outre la suspension des hostilités permettrait aux Chinois de concentrer des troupes contre les soldats japonais. Il est donc impossible pour le Japon d’accepter une trêve qui l’empêcherait de prendre des mesures de légitime défense contre des hordes de soldats et de bandits ». —

« On mande également de Tokio qu’une troupe de 3.000 soldats chinois a été anéantie par le bombardement des avions japonais ».

Pacification n’est pas guerre.

Georges Sadoul.

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DE HEGEL A LÉNINE

 

Dans la discussion sur les syndicats de l’année 1921, Lénine s’est servi de l’exemple d’un verre d’eau, comme il y en a un à toutes les tribunes, pour expliquer l’essence des rapports dialectiques ; il fit cela ce jour-là — il s’agissait du rapport des syndicats à l’organisation de l’État soviétique — « simplement » pour faire comprendre sa conception en cette question d’actualité politique courante…

Le philosophe Hegel, qui chantait de véritables hymnes à la gloire de la Révolution française et qui gratifiait de tant de moqueries le bonnet de nuit des Allemands de son temps, avec leurs cerveaux gonflés et leurs mains inertes ; lui qui, tous les ans, plein d’une « émotion sublime » levait son verre de vin au jour anniversaire de la prise de la Bastille et qui, avec une sérénité vraiment olympienne, tenait même le guillotine pour une façon de dialectique, sans doute « sèche » et « négative », mais nullement déraisonnable, en la considérant d’ailleurs comme une affaire « sans plus d’importance que l’acte de couper une tête de chou ou d’avaler un verre d’eau » ; Hegel qui, toute sa vie, maudit la destinée coupable d’avoir fait de lui un professeur pour Allemands et non l’un de ces « chargés d’affaires de l’esprit du monde » qui s’occupent des actualités politiques : cet Hegel-là, en recourant à des centaines d’exemples semblables au verre d’eau de Lénine, à un morceau de glace et à des documents plus ou moins empruntés à la vie quotidienne, a positivement représenté pour la première fois, d’une façon ample et constante, les démarches générales de la dialectique, de cette dialectique qu’il a su voir agir dans toutes les choses de la nature et de l’homme…

On comprend le respect extraordinaire que Marx et Engels eurent toujours pour Hegel, « le grand vieux », et on se doute de l’importance exceptionnelle qui revient à l’élément hégélien dans l’authentique genèse du marxisme.

Karl Schmuckle

(Extrait de l’Université Syndicaliste.)

 

 

LETTRE OUVERTE À LUIS BUNUEL

Ne voyez ici, je vous prie, Bunuel, rien de comparable à ces critiques qui démériteraient de leur nom, si précisément elles ne jugeaient pas que leurs auteurs. Aussi bien vos ouvrages m’apparaissent situés dans une sphère excentrique à celles des morales, également détestables, où macèrent, tels des fœtus dans une matrice malsaine, les « bons » comme les « mauvais » juges. Trop rares ouvrages que ceux-là, résolus à ne pas laisser les « braves gens » en paix avec leur sale conscience... Ainsi donc cette lettre, écrite au lendemain de la présentation de l’Age d’Or, n’émane que d’un simple spectateur, sans prétentions techniques ni, je le répète, critiques, et ne se propose que de vous soumettre quelques réflexions, non point tant sur le freudo-sadisme évident de votre film, considéré dans son ensemble, que sur l’inspiration plus exclusivement sadiste de sa dernière partie.

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Car c’est un événement dont les conséquences se devinent encore à peine, que l’introduction d’une œuvre de Sade, et singulièrement de son œuvre la plus représentative au répertoire cinématographique. Peu importe le coté épisodique ou la brièveté, d’ailleurs saisissante, de votre adaptation. Elle porte la date de 1930, et nul ne vous disputera l’honneur de l’avoir osée le premier. Par là, vous éclaboussez d’une tache de vrai sang un écran trop habitué à ruisseler d’eau de rose ou de sirop de groseille. Et nous, à partir de l’instant où vous évoquez les 120 Journées de Sodome, 2 sentons bien que cette École du Libertinage va, dans notre esprit, fatalement se confondre avec l’école de liberté essentielle et vitale du cinéma, contre laquelle pourtant se liguent aujourd’hui la cupidité des entreprises, l’abrutissement des publics et la tyrannie des censures....

C’est votre douloureux souci d’affranchissement qui a dû, Bunuel, vous inspirer cette réalisation synthétique qui me tient encore sous sa puissance. Comment oublier, entre tant d’autres, cette scène étonnante et d’un si haut sadisme moral ? À peine, hors du château du Silling, le duc de Blangis s’avance t il sur le pont levis, en cet être « né faux, dur impérieux, barbare, égoïste, également prodigue pour ses plaisirs et avare quand il s’agissait d’être utile, menteur, gourmand, ivrogne, poltron, sodomite, incestueux, meurtrier, incendiaire, voleur », nous découvrons, déchirante révélation, l’image même du Christ ... Le chef paraît le premier, mais nous les connaissons d’avance, les trois complices qui vont surgir : « … ton Jesus ne vaut pas mieux que Mahomet, Mahomet pas mieux que Moïse et tous les trois pas mieux que Confucius qui pourtant dicta quelques bons principes pendant que les trois autres déraisonnaient ; mais en général tous ces gens là ne sont que des imposteurs, dont le philosophe s’est moqué, que la canaille a crus, et que la justice aurait dû faire pendre ».

Pourquoi donc, Bunuel, à ce faîte de votre interprétation n’imposez-vous pas un tel couronnement ? Pourquoi ne donnez-vous pas contre les quatre grandes religions du monde à la fois le réquisitoire d’un quadruple blasphème ? Ne vous en prendre qu’à une seule d’entre elles, n’est-ce point implicitement faire le jeu des trois autres ? Or, Sade s’en garde bien, qui réalise contre lui le front unique des dévots.

Enfin il y a chez Sade une harmonie des nombres assez mystérieuse et qu’il convient de ne point rompre : c’est mieux qu’un hasard, si tout le roman des 120 journées s’édifie sur une base quadrangulaire. Mais à quoi bon vous ennuyer d’abstractions et ne suffit-il pas d’esquisser ces perspectives pour justifier à vos yeux le scrupule de les conserver ?

Du moins que cette lettre vous persuade de l’attention passionnée et de la dévouée sympathie de

Maurice Heine.

 

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NUITS PARTAGÉES

 

Au terme d’un long voyage, je revois toujours ce corridor, cette taupe, cette ombre chaude à qui l’écume de mer prescrit des courants d’air purs comme de tout petits enfants, je revois toujours la chambre où je venais rompre avec toi le pain de nos désirs, je revois toujours ta pâleur dévêtue qui, le matin, fait corps avec les étoiles qui disparaissent. Je sais que je vais encore fermer les yeux pour retrouver les couleurs et les formes conventionnelles qui me permettent de t’aborder. Quand je les rouvrirai, ce sera pour chercher dans un coin de la pièce l’ombrelle corruptible à manche de pioche qui me fait redouter le beau temps, le soleil, la vie, car je ne t’aime plus au grand jour, car je regrette le temps où j’étais parti à ta découverte et le temps aussi où j’étais aveugle et muet devant l’univers incompréhensible et le système d’entente incohérent que tu me proposais.

N’as-tu pas suffisamment porté la responsabilité de cette candeur qui m’obligeait à toujours retourner tes volontés contre toi ?

Que ne m’as-tu donné à penser ! Maintenant, je ne viens plus te voir que pour être plus sûr du grand mystère que constitue encore l’absurde durée de ma vie, l’absurde durée d’une nuit.

Quand j’arrive, toutes les barques s’en vont, l’orage recule devant elles. Une ondée délivre les fleurs obscures, leur éclat recommence et frappe de nouveau les murs de laine. Je sais, tu n’es jamais sûre de rien, mais l’idée du mensonge, mais l’idée d’une erreur sont tellement au-dessus de nos forces. Il y a si longtemps que la porte têtue n’avait pas cédé, si longtemps que la monotonie de l’espoir nourrissait l’ennui, si longtemps que tes sourires étaient des larmes.

Nous avons refusé de laisser entrer les spectateurs, car il n’y a pas de spectacle. Souviens-toi, pour la solitude, la scène vide, sans décors, sans acteurs, sans musiciens. L’on dit : le théâtre du monde, la scène mondiale et, nous deux, nous ne savons plus ce que c’est. Nous deux, j’insiste sur ces mots, car aux étapes de ces longs voyages que nous faisions séparément, je le sais maintenant, nous étions vraiment ensemble, nous étions vraiment, nous étions, nous. Ni toi, ni moi ne savions ajouter le temps qui nous avait séparés à ce temps pendant lequel nous étions réunis, ni toi, ni moi ne savions l’en soustraire.

Une ombre chacun, mais dans l’ombre nous l’oublions.

 

La lumière m’a pourtant donné de belles images des négatifs de nos rencontres. Je t’ai identifiée à des êtres dont seule la variété justifiait le nom, toujours le même, le tien, dont je voulais les nommer, des êtres que je transformais comme je te transformais, en pleine lumière, comme on transforme sa main en la mettant dans une autre. La neige même, qui fut derrière nous l’écran douloureux sur lequel les cristaux des serments fondaient, la neige même était masquée. Dans les cavernes terrestres, des plantes cristallisées cherchaient les décolletés de la sortie.

Ténèbres abyssales toutes tendues vers une confusion éblouissante, je ne m’apercevais pas que ton nom devenait illusoire, qu’il n’était plus que sur ma bouche et que, peu à peu, le visage des tentations apparaissait réel, entier, seul. C’est alors que je me retournais vers toi.

 

Réunis, chaque fois à jamais réunis, ta voix comble tes yeux comme l’écho comble le ciel du soir. Je descends vers les rivages de ton apparence. Que dis-tu? Que tu n’as jamais cru être seule, que tu n’as pas rêvé depuis que je t’ai vue, que tu es comme une pierre que l’on casse pour avoir deux pierres plus belles que leur mère morte, que tu étais la femme d’hier et que tu es la femme d’aujourd’hui, qu’il n’y a pas à te consoler puisque tu t’es divisée pour être intacte à l’heure qu’il est. Toute nue, toute nue, tes seins sont plus fragiles que le parfum de l’herbe

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gelée et ils supportent tes épaules. Toute nue. Tu enlèves ta robe avec la plus grande simplicité. Et tu fermes les yeux et c’est la chute d’une ombre sur un corps, la chute de l’ombre toute entière sur les dernières flammes.

Les gerbes des saisons s’écroulent, tu montres le fond de ton cœur. C’est la lumière de la vie qui profite des flammes qui s’abaissent, c’est une oasis qui profite du désert, que le désert féconde, que la désolation nourrit. La fraîcheur délicate et creuse se substitue aux foyers tournoyants qui te mettaient en tête de me désirer. Au-dessus de toi, ta chevelure glisse dans l’abîme qui justifie notre éloignement.

 

Que ne puis-je encore, comme au temps de ma jeunesse, me déclarer ton disciple, que ne puis-je encore convenir avec toi que le couteau et ce qu’il coupe sont bien accordés. Le piano et le silence, l’horizon et l’étendue. Par ta force et par ta faiblesse, tu croyais pouvoir concilier les désaccords de la présence et les harmonies de l’absence, une union maladroite, naïve et la science des privations. Mais, plus bas que tout, il y avait l’ennui. Que veux-tu que cet aigle aux yeux crevés retienne de nos nostalgies ?

Dans les rues, dans les campagnes, cent femmes sont dispersées par toi, tu déchires la ressemblance qui les lie, cent femmes sont réunies par toi et tu ne peux leur donner de nouveaux traits communs et elles ont cent visages, cent visages qui tiennent ta beauté en échec.

 

Et dans l’unité d’un temps partagé, il y eut soudain tel jour de telle année que je ne pus accepter. Tous les autres jours, toutes les autres nuits, mais ce jour-là j’ai trop souffert. La vie, l’amour avaient perdu leur point de fixation. Rassure-toi, ce n’est pas au profit de quoi que ce soit de durable que j’ai désespéré de notre entente. Je n’ai pas imaginé une autre vie, devant d’autres bras, dans d’autres bras. Je n’ai pas pensé que je cesserais un jour de t’être fidèle, puisqu’à tout jamais j’avais compris ta pensée et la pensée que tu existes, que tu ne cesses d’exister qu’avec moi.

J’ai dit à des femmes que je n’aimais pas que leur existence dépendait de la tienne.

Et la vie, pourtant, s’en prenait à notre amour. La vie sans cesse à la recherche d’un nouvel amour, pour effacer l’amour ancien, l’amour dangereux, la vie voulait changer d’amour.

Principes de la fidélité... Car les principes ne dépendent pas toujours de règles sèchement inscrites sur le bois blanc des ancêtres, mais de charmes bien vivants, de regards, d’attitudes, de paroles et des signes de la jeunesse, de la pureté, de la passion. Rien de tout cela ne s’efface.

 

Je m’obstine à mêler des fictions aux redoutables réalités. Maisons inhabitées, je vous ai peuplées de femmes exceptionnelles, ni grasses, ni maigres, ni blondes, ni brunes, ni folles, ni sages, peu importe, de femmes plus séduisantes que possibles, par un détail. Objets inutiles, même la sottise qui procéda à votre fabrication me fut une source d’enchantement. Êtres indifférents, je vous ai souvent écoutés, comme on écoute le bruit des vagues et le bruit des machines d’un bateau, en attendant délicieusement le mal de mer. J’ai pris l’habitude des images les plus inhabituelles. Je les ai vues où elles n’étaient pas. Je les ai mécanisées comme mes levers et mes couchers. Les places, comme des bulles de savon, ont été soumises au gonflement de mes joues, les rues à mes pieds l’un devant l’autre et l’autre passe devant l’un, devant deux et j’ai fait le total, les femmes ne se déplaçaient plus que couchées, leur corsage ouvert représentait le soleil. La raison, la tête haute, son carcan d’indifférence, lanterne à tête de fourmi, la raison, pauvre mât de fortune pour un homme affolé, le mât de fortune du bateau… voir plus haut.

 

Pour me trouver des raisons de vivre, j’ai tenté de détruire mes raisons de t’aimer. Pour me trouver des raisons de t’aimer, j’ai mal vécu.

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Au terme d’un long voyage, peut-être n’irai-je plus vers cette porte que nous connaissons tous deux si bien, je n’entrerai peut-être plus dans cette chambre où le désespoir et le désir d’en finir avec le désespoir m’ont tant de fois attiré. À force d’être un homme incapable de surmonter son ignorance de lui-même et du destin, je prendrai peut-être parti pour des êtres différents de celui que j’avais inventé. À quoi leur servirai-je ?

 

Paul Eluard.

 

OBJETS SURRÉALISTES

 

CATALOGUE GÉNÉRAL

 

I. Objets à fonctionnement symbolique (origine automatique) :

Boule suspendue.

Selle, sphère et feuillages.

Soulier et verre de lait.

Éponges et bol de farine.

Main gantée et main rouge.

 

II. Objets transubstanciés (origine affective) :

Montre molle.

Montres en paille.

 

III. Objets à projeter (origine onirique) :

À sens figuratif.

À sens physique.

 

IV. Objets enveloppés (fantaisies diurnes) :

Handicap.

Sirenion.

 

V. Objets machines (fantaisies expérimentales) :

Chaise-balancier à penser.

Planche d’association.

 

VI. Objets moulages (origine hypnagogique) :

Automobile-table-chaise-abat-jour.

Forêt.

 

I. OBJETS À FONCTIONNEMENT SYMBOLIQUE:

 

Ces objets, qui se prêtent à un minimum de fonctionnement mécanique, sont basés sur les phantasmes et représentations susceptibles d’être provoqués par la réalisation d’actes inconscients.

Actes de la réalisation desquels on ne s’explique point le plaisir tiré, ou dont rendent compte des théories erronées élaborées par la censure et le refoulement. Dans tous les cas analysés, ces actes correspondent à des fantaisies et désirs érotiques nettement caractérisés.

L’incarnation de ces désirs, leur manière de s’objectiver par substitution et métaphore, leur réalisation symbolique constituent le processus type de la perversion sexuelle, lequel ressemble, en tous points, au processus du fait poétique

Même dans le cas où les désirs et fantaisies érotiques, à l’origine des objets en question, se trouveraient inclus dans les classifications communes de « la normale », l’objet lui-même et les phantasmes que son fonctionnement peut déclencher constituent toujours une série nouvelle et absolument inconnue de perversions, et par conséquent de faits poétiques.

Les objets à fonctionnement symbolique furent envisagés à la suite de l’objet mobile et muet, la boule suspendue de Giacometti, objet qui posait et réunissait déjà tous les principes essentiels de notre définition mais s’en tenait encore aux moyens propres à la sculpture. Les objets à fonctionnement symbolique ne laissent nulle chance aux préoccupations formelles. Ils ne dépendent que de l’imagination amoureuse de chacun et sont extraplastiques.

Les objets surréalistes sont dans leur phase presque embryonnaire, mais leur analyse, que nous gardons pour de prochains numéros, nous donne à prévoir toute la violente fantaisie de leur prochaine vie pré-natale.

La notion de la véritable culture spirituelle de l’homme de plus en plus apparaîtra en fonction de sa capacité de pervertir sa pensée, car se pervertir suppose toujours conduit par son désir, le pouvoir dégradant de l’esprit de modifier et de changer en son contraire les pensées inconscientes qui apparaissent sous le simulacre rudimentaire des phénomènes.

 

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De grandes automobiles, trois fois plus grandes que nature, seront reproduites (avec une minutie de détails surpassant celle des moulages les plus exacts) en plâtre ou en onyx, pour être enfermées, enveloppées de linge de femme, dans des sépultures, dont l’emplacement ne sera reconnaissable que par la présence d’une mince horloge de paille.

Les musées se rempliront vite d’objets, dont l’inutilité, la grandeur et l’encombrement obligeront à construire, dans les déserts, des tours spéciales pour les contenir.

Les portes de ces tours seront habilement effacées et à leur place coulera une fontaine ininterrompue de lait véritable qui sera avidement absorbé par le sable chau d.

À cette époque de la connaissance les croûtons de pain seront écrasés par les souliers métalliques des hommes, puis souillés et éclaboussés d’encre.

La culture de l’esprit s’identifiera à la culture du désir.

 

OBJET, PAR GIACOMETTI

Une boule de bois marquée d’un creux féminin est suspendue, par une fine corde à violon, au dessus d’un croissant dont une arête effleure la cavité. Le spectateur se trouve instinctivement forcé de faire glisser la boule sur l’arête, ce que la longueur de la corde ne lui permet de réaliser que partiellement.

 

OBJET, PAR VALENTINE HUGO

Sur un tapis vert de roulette dont on a enlevé les quatre derniers numéros, sont posées deux mains, l’une gantée de blanc, l’autre rouge à poignet d’hermine. La main gantée présente la paume, et entre le pouce et l’index, ses deux seuls doigts mobiles, tient un dé. La main rouge qui étreint la main gantée et dont tous les doigts sont souples, introduit l’index dans l’ouverture du gant, en le relevant légèrement. Les deux mains sont prises dans un réseau de fils blancs aussi tenus que des fils de la vierge et qui sont fixés sur le tapis de jeu par des pointes à tête rouge et blanche diversement disposées.

 

OBJET, PAR ANDRÉ BRETON

Le plus complexe et difficile à analyser. Sur une petite selle de bicyclette est placé un réceptacle en terre cuite rempli de tabac, à la surface duquel reposent deux longues dragées de couleur rose. Une sphère de bois poli, susceptible de tourner dans l’axe de la selle, fait entrer en contact au cours de ce mouvement la pointe de celle-ci avec deux antennes de celluloïd orangé. Cette sphère est reliée par deux bras de même substance à un sablier disposé horizontalement (de manière à empêcher l’écoulement du sable) et à un timbre de bicyclette qui est supposé entrer en action quand est projeté dans l’axe une dragée verte au moyen d’un lanc- pierre placé derrière la selle. Le tout est monté sur une planche recouverte de végétations silvestres laissant apparaître de place en place un pavage d’amorces et dont un des angles, plus touffu que les autres, est occupé par un petit livre sculpté en albâtre dont le plat est décoré d’une photographie sous verre de la tour de Pise , près de laquelle on découvre, en écartant le feuillage une amorce, la seule éclatée, sous un pied de biche.

 

OBJET PAR GALA ELUARD

Deux antennes métalliques, oscillantes courbes.

À leurs extrémités deux éponges, l’une métallique l’autre naturelle, taillées en forme de sein, avec, pour figurer les mamelons, des osselets passés au carmin. Une impulsion donnée aux antennes, les éponges décrites, effleurent, l’une la farine d’un bol, l’autre les poils hérissés d’une brosse métallique.

Le bol est lui-même installé dans une boîte inclinée contenant d’autres objets correspondant à des représentations supplémentaires. Une membrane rouge, élastique et longtemps mobile au plus imperceptible mouvement, une petite spirale noire flexible ressemblant à une cheville pend d’une petite cage rouge. Un pinceau de bois blanc et un tube de verre pharmaceutique divisent les compartiments de la boîte.

 

OBJET, PAR SALVADOR DALI

Un soulier de femme, à l’intérieur duquel a été placé un verre de lait tiède, au centre d’une pâte en forme ductile de couleur excrémentielle.

Le mécanisme consiste à plonger un sucre sur lequel a été peint l’image d’un soulier, afin d’observer la désagrégation du sucre et par conséquent de l’image du soulier dans le lait. Plusieurs accessoires (poils du pubis collés à un sucre, petite photo érotique) complètent l’objet qu’accompagnent une boite de sucre de rechange et une cuiller spéciale qui sert à remuer des grains de plomb à intérieur du soulier.

Salvador Dali.

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L’OBJET FANTÔME

Tout acquis que nous sommes à l’idée d’Engels : « Les êtres en dehors du temps et de l’espace créés par les clergés et nourris par l’imagination des foules ignorantes et opprimées ne sont que les produits d’une fantaisie maladive, les subterfuges de l’idéalisme philosophique, les mauvais produits d’un mauvais régime social », nous ne nous en trouvions que plus libres pour distinguer de ces êtres un certain nombre de constructions poétiques, artistiques qui, du moins extérieurement, paraissent se soustraire aux conditions d’existence naturelle de tous les autres objets. Pour m’en tenir au domaine plastique, je n’aurais qu’à donner pour exemple de ces monstres le « Joueur de Clarinette » de Picasso, le « Vaticinateur » de Chirico, la « Mariée » de Duchamp, la « Femme 100 têtes » d’Ernst, le « Grand Masturbateur » de Dali, tel étrange personnage en mouvement de Giacometti. Le caractère bouleversant de ces diverses productions joint à la tendance remarquable qu’elles ont depuis une vingtaine d’années, dans tous les pays du monde, à se multiplier, ceci du reste avec plus ou moins de bonheur mais, à coup sûr, en dépit de l’opposition quasi générale qu’elles rencontrent est bien pour nous faire réfléchir sur la nécessité très particulière à laquelle ils peuvent répondre au xx e siècle. J’estime que c’est grandement à tort qu’on s’efforce de leur trouver des antécédents dans l’histoire, du coté des primitifs et des mystiques. Ces diverses figures, dont le premier aspect révoltant ou indéchiffrable en impose au profane pour des créations ésotériques, ne peuvent en rien, pourtant, être mises sur le même plan que les êtres imaginaires enfantés par le terreur religieuse et échappés à la raison plus ou moins troublée d’un Jérôme Bosch ou d’un William Blake. Rien, en ces figures, qui puisse finalement se soustraire à une interprétation analogue à celle que je puis faire porter sur tel ou tel objet de rêve, et ceci pourvu que l’artiste ne commette l’erreur de confondre le mystère réel, persistant, de son œuvre avec de misérables cachotteries, ce qui par malheur est assez souvent le cas. La théorie variable qui préside à la naissance de cette œuvre, quelle qu’elle soit et si capable qu’elle soit de justifier a posteriori tel ou tel mode de présentation (cubisme, futurisme, constructivisme, surréalisme, cette dernière toutefois un peu plus consciente des véritables moyens artistiques que les précédentes) ne doit pas nous faire oublier que des préoccupations rigoureusement personnelles à l’auteur, mais liées dans leur essence à celles de tous les hommes, trouvent ici le moyen de s’exprimer sous une forme détournée, de sorte que si l’on nous permettait de remonter jusqu’à elles, c’en serait aussitôt fait de la dernière chance qu’a cette œuvre, aux yeux mal exercés, de se faire passer pour « métaphysique ». Il me serait aisé de soumettre à interprétation, tout comme je le fais pour un de mes rêves, un poème que je pourrais avoir écrit ou, à plus forte raison, un texte surréaliste. J’espère que l’expérience sera tentée et je ne doute pas que l’interprétation, ici encore, épuise tout le contenu de ce poème ou de ce texte. Je me bornerai aujourd’hui à donner les pires éclaircissements sur la signification réelle que je prête, depuis seulement quelques jours, à un objet que j’avais conçu au cours du jeu de papier plié dit du « Cadavre exquis » qui consiste, on s’en souvient, à faire dessiner par trois personnes successives les parties constitutives d’un personnage sans que la seconde puisse tenir compte de la collaboration de la première, la troisième de celle de la première et de la seconde (cf. Variétés, juin 1929, La Révolution Surréaliste, n° 9-10). Cet objet-fantôme, qui n’avait pas cessé depuis lors de me paraître susceptible d’exécution et de l’aspect réel duquel j’attendais une assez vive surprise, peut se définir comme suit (je l’avais dessiné tant bien que mal, en guise de buste, sur le second tiers du papier ; ce dessin a été reproduit dans le n° 9-10 de la R.S.) : une enveloppe vide, blanche ou très claire, sans adresse, fermée et cachetée de rouge (le cachet rond, sans gravure particulière, pouvant fort bien être un cachet avant la gravure) au bord droit piqué de cils, et présentant, à gauche, une anse pouvant servir à la tenir. Un assez pauvre calembour, qui toutefois avait permis à l’objet de se constituer, fournissait

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le mot Silence, qui me paraissait pouvoir lui tenir lieu d’accompagnement, ou même de désignation. Voilà, me semble-t-il, un produit d’imagination qui, de prime abord, ne doit pouvoir tirer à conséquence : libre à moi de me procurer par sa réalisation pratique, telle émotion qui me plaît : la partage qui voudra. Tout au moins se présente-t-il dans des conditions de « gratuité » suffisante pour que nul ne songe à me l’imputer moralement à grief. Si l’on peut contester l’intérêt objectif d’une telle conception et, surtout, l’intérêt utilitaire d’une telle réalisation, comment pourrait-on, sans supplément d’information, me reprocher d’y avoir tenu ou seulement apercevoir les raisons qui m’auront fait y tenir ? Il s’agit bien là d’un objet poétique, qui vaut ou ne vaut pas sur le plan des images poétiques, et de rien autre. Toute la question revient à savoir quel est ce plan. Si l’on songe à l’extraordinaire force que peut prendre dans l’esprit du lecteur la célèbre phrase de Lautréamont : « beau comme la rencontre fortuite, sur une table de dissection, d’une machine à coudre et d’un parapluie » et si l’on veut bien se reporter à la clé des symboles sexuels les plus simples, on ne mettra pas longtemps à convenir que cette force tient à ce que le parapluie ne peut ici représenter que l’homme, la machine à coudre la femme (ainsi, du reste, que la plupart des machines, avec la seule aggravation que celle-ci est fréquemment utilisée, comme on sait, par la femme, à des fins onanistes) et la table de dissection que le lit, commune mesure lui-même de la vie et de la mort. Le contraste entre l’acte sexuel immédiat et le tableau d’une extrême dispersion qui en est fait par Lautréamont provoque seul ici le saisissement du lecteur. Il y a lieu, dans ces conditions, de se demander si « l’enveloppe silence », pour indifférente et toute capricieuse qu’elle se donne, ne dissimule pas certaines préoccupations foncières, ne témoigne pas, en d’autres termes, d’une activité psychique moins désintéressée. Je ne crois pas avoir grande précaution à prendre pour m’expliquer à ce sujet. Il me paraît en effet démontré que le contenu manifeste d’une improvisation poétique tout comme d’un rêve ne doit pas nous faire augurer de son contenu latent, tel rêve innocent ou gracieux (« Pendant son séjour d’été un lac de…, elle se précipite dans l’eau sombre, là ou la lune pale s’y reflète ») pouvant nécessiter, à l’analyse, toutes sortes de gloses moins séduisantes, alors que tel rêve d’aspect « choquant » (cf. La Science des Rêves, page 419) est susceptible d’une interprétation qui n’exclut pas toute élégance. C’est en redessinant il y a quelques jours l’« enveloppe silence » que j’ai conçu les premières craintes relativement à la pureté parfaite de son intention. J’ai beau ne pas savoir me servir d’un crayon, il faut avouer que l’objet ainsi traité se présentait assez mal. Comme je le regardais un peu de travers, il me sembla que le schéma que j’en avais fait allait terriblement à la figuration d’autre chose. Cette anse, en particulier, me faisait assez mauvais effet. Les cils, à tout prendre, ainsi distribués comme autour d’un œil, n’étaient guère plus rassurants. Je songeais malgré moi à l’absurde plaisanterie —, de quelle origine, au fait ? — Qui a fait figurer cet œil au fond de certains vases, à anse précisément. Le mot « silence », l’emploi de papier dans la construction de l’objet, j’ose à peine parler du sceau rouge, étaient amenés à prendre, dans ces conditions, qu’un sens trop clair. Je n’eus plus pour achever de me convaincre, qu’à placer par la pensée l’enveloppe fantôme dans la main d’un fantôme qui l’eut tenue comme elle pouvait l’être et à constater qu’elle n’y était en rien déplacée. Je n’avais fait, somme toute, que vérifier pour mon compte que les fantômes (de même que les brigands imaginaires dont l’homme adulte persiste quelquefois à avoir peur), comme le dit Freud, ne sont autre chose que, sublimés « les visiteurs nocturnes en vêtements de nuit blancs qui ont éveillé l’enfant pour le mettre sur le vase afin qu’il ne mouille pas son lit ou qui ont soulevé les couvertures pour voir comment il tenait les mains en dormant ». Inutile de dire que pour moi de telles considérations ne sauraient en rien militer contre la

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mise en circulation d’objets de cet ordre, que depuis longtemps je n’ai cessé de préconiser. J’ajoute même que ce serait plutôt le contraire. Tout récemment encore j’ai vivement insisté auprès de tous mes amis pour qu’ils donnassent suite à la proposition de Dali, concernant la fabrication d’objets aimables, manifestement érotiques, je veux dire destinés à procurer par des moyens indirects, une émotion sexuelle particulière. Quelques-uns de ces objets sont reproduits dans ce numéro. À en juger par ceux que je connais, je crois pouvoir dire, sans par là formuler la moindre réserve, — ils sont véritablement extraordinaires — sur leur valeur explosive ou sur leur « beauté », qu’ils livrent à interprétation une étendue moins vaste, comme on pouvait s’y attendre, que les objets dans le même sens moins systématiquement déterminés. L’incorporation volontaire du contenu latent — arrêté d’avance — au contenu manifeste est ici pour affaiblir la tendance à la dramatisation dont se sert souverainement, au cas contraire, la censure. Sans doute enfin de tels objets, d’une conception trop particulière, trop personnelle, manqueront-ils toujours de l’étonnante puissance de suggestion dont certains objets presque usuels se trouvent par hasard disposer, n’en prendrais-je pour l’exemple que l’électroscope à feuilles d’or (les deux feuilles sont parfaitement jointes au centre d’une cage, on approche un bâton frotté, les feuilles s’écartent) qui ne contribue pas peu à passionner pour les enfants l’étude de la physique.

André Breton.

(Les Vases communicants.)

 

DANGER DE POLLUTION

La luxure naturelle consommée, la luxure naturelle non consommée, la fornication simple, la fornication qualifiée, le stupre, le rapt, la prostitution, le devoir conjugal demandé et rendu, l’empêchement par impuissance, les baisers sur les parties inusitées du corps, les baisers sur les parties honnêtes, les baisers à la mode des colombes, les baisers échangés sans arrière pensée, les baisers en signe d’urbanité, l’écoulement de la matière séminale, la masturbation simple et qualifiée, la délectation morose, la chasteté, la pollution volontaire en soi ou dans sa cause, la pollution nocturne, le danger de pollution, la sodomie, la bestialité, les attouchements impudiques, les attouchements entre époux, le vase naturel de la femme, le vase de devant, le vase de derrière, les vases sacrés, les spectacles, les danses, les mouvements désordonnés, l’équitation, la distillation, la semence imparfaite, les esprits génitaux, le démon, l’incontinence, l’aiguillon de la chair, la procréation de l’espèce, l’embryologie sacrée — et tout le crottin des docteurs de l’Église.

La valeur des mots nous est connue et le danger de pollution nous est devenu une si vieille habitude, que nous nous y plaisons fièrement « en signe d’urbanité ». Il y a, par les soins des docteurs de l’Église, des frontières tracées avec une abominable précision sur les corps des femmes, les divisant en parties honteuses et parties honnêtes. Ces frontières peuvent disparaître quelquefois par l’effet d’une passion grandiose, pour réapparaitre avec leur nauséabonde netteté, jusqu’au jour béni où un massacre merveilleux débarrassera la terre pour toujours de la crapule cléricale.

L’amour est le grand ennemi de la morale chrétienne.

En pénétrant dans la conscience et la subconscience des hommes par l’effraction dite le sacrement de la pénitence ou la confession, l’Église a trouvé l’instrument le plus sûr pour ravager sur place et sans difficulté tout ce qui tend vers l’amour. Pour rendre efficaces ses sabotages, elle dispose scandaleusement de tous les moyens de la justice : les condamnations à temps, à perpétuité, aux supplices de la conscience, au feu éternel, les sursis accordés, les cas réservés, l’absolution dans sa miséricordieuse indulgence.

Les casuistes ont tracé, avec une écœurante netteté, les frontières désignant les zones érotiques interdites, mi-interdites, tolérées et méritoires. Les cas sont innombrables et les Pères s’y donnent à cœur joie. On peut réduire la variété à certains cas-types : par exemple : écoulement de la matière séminale dans le vase de devant (langage ecclésiastique !) De la femme peut impliquer un péché mortel, un péché véniel ; il peut être exempt de péché ou méritoire selon les circonstances. Péché mortel en cas de fornication, adultère, etc. ; péché véniel

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si le vase de devant est celui de l’épouse du patient, mais que le coït est pratiqué uniquement par passion ; exempt de péché le coït conjugal qui se pratique dans l’intention de faire des enfants ; péché mortel, lorsque les époux commencent le coït dans le vase « qui ne lui est pas destiné », même en se réservant de le terminer dans le « vase naturel ». Les époux commettent un péché véniel et sont sévèrement blâmables si l’homme, pour augmenter sa jouissance, prend sa femme par derrière « comme le font les chiens » ou se place sous elle. Mais lorsqu’il est absolument impossible de coïter autrement, par exemple à l’époque de la grossesse, il n’y a nul péché. Écoulement de la matière séminale dans le « vase de derrière » (langage clérical !) implique toujours péché mortel. Écoulement de la même matière dans un vase sacré par l’Église et destiné aux offices religieux est considéré comme un crime horrible et présente un « cas réservé » dans tous les diocèses. L’acte conjugal entre époux peut devenir méritoire s’il est exécuté pour conserver à son époux la foi promise en présence de Dieu, dans un but de religion, pour avoir des enfants qui servent Dieu fidèlement ou en représentation de l’union du Christ avec l’Église. (Les docteurs de l’Église se gardent, par décence évidemment, de préciser quoi, dans exécution du coït familial, représente le Christ et quoi l’Église, ou de nous renseigner si la fornication, la sodomie, la bestialité, la pollution nocturne ou diurne, etc., etc., peuvent devenir également méritoires par des représentations analogues !)

L’Église a dressé, comme moyens de puissance, en face du péché Amour, un piteux sacrement et une piteuse « vertu » : le mariage et la chasteté (le devoir conjugal et la luxure non consommée à l’état chronique !)

La luxure ! La luxure naturelle consommée, la luxure naturelle non consommée, la fornica… etc., etc., (voir plus haut le crottin des Docteurs de l’Église.)

*

Les DiaconalesouManuel Secret du Confesseur, par Mgr Bouvier , évêque du Mans, est un livre épais et de grand format. L’amour n’y est pas nommé, mais il y est condamné à mort par contumace. Ce livre traite d’abord du sixième précepte du décalogue, ensuite des devoirs conjugaux et est suivi de l’embryologie sacrée.

Comme une femme doit cacher ses « parties honteuses », l’Église doit cacher sa littérature obscène. Elle est écrite en latin et sa lecture est réservée aux prêtres et aux diacres. La Librairie Anticléricale a eu le mérite de publier, en français, il y a 50 ans, cet inqualifiable jus théologique regorgeant de toute la goujaterie, de toute l’abomination de la morale chrétienne.

Mgr Bouvier, évêque du Mans, pour avoir accouché de son fumier, a été créé comte romain, par Sa Sainteté Pie IX et attaché à la personne du pape comme prélat intime, assistant le trône pontifical.

Échantillons :

… d’où, si quelqu’un n’est pas tellement sûr de sa volonté qu’il lui soit impossible de résister à la masturbation lorsqu’il regarde amoureusement les parties honnêtes d’une femme, caresse ses mains, entrelace ses doigts aux siens, ou l’embrasse même honnêtement, mais sans motifs plausibles, il doit alors, sous peine de péché mortel, s’abstenir de ces actions...

… mais lorsqu’on se contente de ne toucher que légèrement la robe d’une femme, le péché ne nous semble pas mortel, car cet acte, en soi, n’est pas de nature à nous porter d’une manière prochaine aux actes vénériens.

Les attouchements entre époux qui ont pour but de parvenir à l’acte charnel légitime sont, sans aucun doute licites, à la condition de ne pas entraîner le danger de pollution ; ils sont, en effet, comme les accessoires de cet acte. Si cependant ils avaient pour but d’obtenir une plus grande jouissance, il en résulterait un péché véniel, quoique tendant à l’acte charnel. Mais le péché serait mortel si ces attouchements, quoique faits en vue de l’acte charnel, répugnaient gravement à la droite raison, comme d’appliquer les parties génitales sur un vase autre que le vase naturel, ou si, par exemple, les époux appliquaient réciproquement leur bouches sur les parties sexuelles, pour les lécher, à la manière des chiens.

Les paroles obscènes entre mari et femme ne sont pas des péchés mortels, à moins qu’elles n’engendrent un grave danger de pollution ; mais rien de plus rare ; aussi les confesseurs ne devront ils s’en occuper que fort peu...

… Il n’est pas permis de refuser le devoir conjugal dans la crainte d’avoir un trop grand nombre d’enfants : les époux doivent se confier à Dieu qui donne la nourriture aux animaux et à leurs petits lorsqu’ils l’invoquent ; en bénissant la fécondité, il bénit souvent aussi les biens temporels et spirituels, en permettant que parmi les enfants il en naisse un qui apporte dans la maison une dot importante et qui fasse le bonheur de toute la famille...

… Mais se farder seulement pour plaire aux hommes et sans but légitime de mariage est un péché mortel...

On demande : Le mariage est-il valide, si la femme trop étroite s’est élargie par suite d’un coït avec un autre homme que son mari ?

R. — L’opinion la plus généralement adoptée est que le mariage est valide, parce que, etc...

Les époux pèchent mortellement, lorsque dans l’accomplissement de l’acte conjugal, ils ont les désirs adultères, si, par exemple, ils se figurent que c’est une autre personne qui est présente et s’ils prennent volontairement plaisir en pensant que c’est avec cette personne que le coït se fait... Si l’homme demande ou rend le devoir conjugal avec le désir que sa femme meure dans les douleurs de l’enfantement.

L’acte charnel est un péché mortel lorsqu’il se fait dans un lieu saint, même en temps de guerre... (sic).

On demande —  : Convient-il de tolérer les femmes de mauvaise vie ?

R. — Les théologiens expriment à ce sujet une double opinion.

Le plus grand nombre affirme que la chose est permise, disent-ils, pour éviter les péchés plus grands : ceux de sodomie, par exemple, ou de bestialité, la masturbation et la séduction des femmes honnêtes. Faites disparaître les courtisanes, vous mettez le trouble partout, dit saint Augustin ... Etc.

… Voulez-vous savoir sans danger, si votre pénitent s’est fait une habitude de la masturbation ? Voici la méthode qu’il importe de suivre. Interrogez-le d’abord sur ses pensées, les propos déshonnêtes, les nudités devant d’autres personnes. Demandez-lui s’il touche fréquemment ses parties génitales, celles des autres et s’il a permis que les autres touchassent les siennes. Mais peut-être n’est-il pas encore pubère ? Ne l’interrogez pas alors sur la masturbation, car, probablement, à son âge ne connaît il pas encore ce vice, à moins, toutefois, qu’il ne vous paraisse très corrompu. Mais s’il est pubère et qu’il avoue, de lui-même, avoir pratiqué les attouchements impudiques avec d’autres personnes, ou couché avec des

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camarades plus âgés que lui, vous pouvez être moralement certain qu’il y a eu masturbation et que le sperme a coulé. Toutefois, le confesseur se montrera prudent. Avez-vous, demandera-t-il, ressenti des titillations dans votre corps, des frissons dans votre chair ? Avez-vous, dans vos parties secrètes, ressenti une jouissance agréable après laquelle toutes vos sensations se seraient évanouies ? Le pénitent répond-il oui : évidemment il s’est masturbé, car les mouvements violents suivis de jouissances indiquent clairement que le sperme a coulé ; peu importe que ce soit un garçon ou une fille, le résultat est le même...

… Peu importe le vase dans lequel les hommes, entre eux, et les femmes, entre elles, pratiquent le coït : que ce soit en effet le vase de devant, le vase de derrière ou toute autre partie du corps, la malice de la sodomie reste la même, etc.

… la nature est d’autant plus outragée lorsque la femme devient agent et l’homme patient, etc...

N’oublions pas, surtout, cette autre sodomie qui consiste dans l’union charnelle entre personnes de sexe différent, mais hors du vase naturel. Par exemple, mettre son membre viril dans la bouche, entre les seins, les jambes et les cuisses, etc., etc., du patient ou de la patiente.

On demande. — Les personnes mariées, les veuves, ont-elles le droit de se complaire dans la pensée d’un acte charnel à venir ou passé ?

R. — Il est probable que les fiancés et les personnes veuves pèchent mortellement lorsqu’elles se complaisent dans cette délectation charnelle que produit sur les sens la prévision d’un coït futur, ou le souvenir d’un coït passé.

Le mari qui, sa femme étant absente, prend plaisir à l’idée de l’acte charnel, comme s’il l’accomplissait à l’instant même où il y pense, commet un péché mortel, surtout si les esprits génitaux en sont gravement agités, non d’ailleurs parce qu’il se complait dans la jouissance fictive d’une chose qui lui est défendue, mais seulement parce qu’il s’expose au danger grave d’éjaculation...

… le prêtre qui, en administrant les sacrements, en célébrant la messe, ou revêtu des ornements sacrés pour la célébrer, ou même en descendant de l’autel, se livre à la masturbation, ne peut être excusé d’un double sacrilège.

 

Une minute de silence et de recueillement, je vous prie !

J’arrête ici les citations des Diaconales en prenant volontairement plaisir à l’idée que le sympathique lecteur ou la charmante lectrice se délectent quelques instants « morosement » dans l’image grandiose du prêtre qui, revêtu des ornements sacerdotaux et après avoir tenu en main l’agneau immaculé, se masturbe avec majesté en descendant les marches de l’autel. En beauté, cette image ne pourrait être dépassée que par celle de deux prêtres qui, revêtus des ornements sacerdotaux et après avoir tenu en mains l’agneau immaculé, se livreraient à la masturbation mutuelle en descendant avec majesté de l’autel et qui, arrivés en bas et au but, se donneraient l’absolution mutuelle de leur quadruple sacrilège.

*

il est curieux de constater que nul chien n’ait jamais élevé la voix en manière de protestation contre les insultes faites à sa race par la race des prêtres et contre l’emploi péjoratif fait en général du mot chien dans l’argumentation ecclésiastique, et en particulier de l’expression : à la manière des chiens. À ces injures, les chiens ont toujours répondu avec le mépris le plus complet et par la sanction du silence. Ainsi n’a-t-on jamais vu un chien entrer dans un confessionnal pour y avouer, dans l’intention d’humilier le prêtre, avoir pratiqué le coït à la manière des chrétiens (pour avoir des enfants qui servent Dieu fidèlement). On n’a pas vu non plus de chien qui se serait efforcé de satisfaire à la justice divine par des larmes, des aumônes, des prières et des jeunes, après s’être entretenu d’objets voluptueux, dans un endroit écarté, avec une chienne de sa connaissance et après lui avoir parlé du coït et des délices de faire l’amour de différentes façons. On n’a jamais vu deux chiens de même sexe ou de sexe différent se donner mutuellement l’absolution de leur péché commun à la manière des prêtres après s’être livrés ensemble à des actions honteuses, des attouchements impudiques ou des baisers libidineux. (Il est d’ailleurs fort probable qu’en pareil cas l’absolution serait nulle, même en temps de jubilé, et l’excommunication majeure, réservée au Saint-Siège, serait prononcée contre les chiens qui oseraient le faire). Dans notre diocèse, tout chien qui se respecte s’abstient rigoureusement de tout commerce, charnel ou spirituel, avec les prêtres et les religieuses, non par respect pour la sainte religion, mais parce que la raison lui dit qu’après pareille souillure aucune chienne ne voudrait plus de lui, même les chiennes de mauvaise vie.

Quant à la race humaine, plus confiante et moins fière que la race canine, elle ne s’est pas refusée à entrer dans les confessionnaux. On m’a même assuré qu’il existe encore des représentants de cette race qui y mettent les pieds. Pourtant il n’existe sur terre pas d’image plus frappante de guet-apens qu’un confessionnal sous toutes ses formes ; pas d’aspect plus apte à réveiller la circonspection qu’un confesseur vaquant à ses turpitudes selon les préceptes de saint Augustin, saint Thomas d’Aquin, saint Alphonse de Liguori et Mgr. Bouvier, évêque obscène du Mans et comte romain. À en juger par l’aspect physique et la détresse morale de l’humanité actuelle, on doit reconnaître que les bons confesseurs ont fait de bon travail : les hommes sont devenus hideux et formidables à force de s’être livrés pendant des siècles à celle qui est la mère de tous les vices : la confession. Leur digestion s’est détraquée à force d’avaler le corps anémique du Seigneur, leur sexe s’est affaibli à force de tuer le plaisir et de multiplier l’espèce, leur passion à force de prier une Vierge ; leur intelligence a sombré dans les ténèbres de la méditation. La vertu de l’orgueil, qui faisait la beauté de l’homme, a cédé la place au vice de l’humilité chrétienne, qui fait sa laideur. Et l’amour, qui doit donner un sens à la vie, est gardé à vue sous la surveillance de la police cléricale.

Le triste devoir conjugal qui a été inventé pour mettre en branle la machine à multiplier,

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pour fournir à l’Église des âmes abrutissables, aux patries des individus aptes aux exigences de la production et au service militaire le triste acte conjugal tel que les docteurs de l’Église le permettent à ceux qui veulent s’unir dans l’amour, n’est qu’une photographie très ressemblante de l’acte de l’amour. Les amoureux sont volés par l’Église. L’Amour est à réinventer. Rimbaud l’a dit.

L’amour doit renaître non des efforts isolés d’hommes isolés : l’amour renaissant prendra ses origines dans une subconscience collective. Cela n’est pas possible sous le règne de la police cléricale et capitaliste.

L’amour doit être fait par tous, et non par un. Lautréamont l’a dit, ou presque dit.

Max Ernst.

 

LEWIS CARROLL. EN 1931

On ne raconte presque rien de Lewis Carroll, qui était un professeur et portait une barbe blonde en pointe vers le milieu du règne de Victoria, c’est-à-dire au pire temps de l’ennui et du puritanisme anglais. À une époque où dans le Royaume définitivement Uni, toute pensée était considérée comme si choquante qu’elle eut hésité à se former, par un détour singulier, celui de la littérature du non sens, la poésie opposa d’une façon tranquille sa grande voix aux déclamations académiques de l’ère victorienne, au moyen de simples livres d’enfants. C’est de 1870 à 1880 que s’écrivent particulièrement : Alice au Pays des Merveilles, La Chasse au Snark, A travers le Miroir et plusieurs poèmes de Lewis Carroll. La Chasse au Snark paraît à la même date que Les Chants de Maldoror et La Saison en Enfer, ceci pour les amateurs de chronologie synoptique. Dans les chaînes honteuses de ces jours de massacres en Irlande, d’oppression sans nom dans les manufactures où s’établissait l’ironique comptabilité du plaisir et de la douleur préconisée par Bentham, alors que de Manchester se levait comme un défi la théorie du libre-échange, qu’était devenue la liberté humaine ? Elle résidait toute entière dans les frêles mains d’Alice, où l’avait placée ce curieux homme dont on ne se méfiait guère, parce qu’il n’avait jamais rien dit d’irrévérencieux que des reines d’échecs et qu’il montrait aux enfants l’absurdité d’un monde qui n’est que de l’autre coté du miroir.

Cependant ce qu’il a dû détester la vie anglaise (le chemin de l’honneur), la bourgeoisie, l’aristocratie de son temps, ce poète qui n’a jamais songé à prendre place dans la glorieuse séquelle des rimailleurs enseignés dans les écoles mêmes ou il gagnait sa vie. Dans toute l’œuvre de Carroll, il est impossible de trouver le reflet d’un être respectable, à quelque égard que ce puisse être. Aucune moralité à l’usage de ses petits lecteurs aux grands yeux. Ni les fonctions publiques, ni les liens de la parenté ne mettent à l’abri du ridicule les fantoches réels qu’Alice transforme en irréels personnages. (Nulle part peut-être l’origine même de la poésie n’est plus directement perceptible qu’ici). Que la liberté d’Alice commence par l’absence, dans le pays où elle s’enfonce, de madame sa mère et de tout détenteur par délégation de l’autorité parentale, qu’il n’y est jamais question des bons sentiments et des devoirs inhérents à l’éducation d’une petite fille, qu’il n’y a enfin pas la queue d’un « Bon Dieu » dans cet univers-là, voilà ce qu’il est impossible de faire passer sur le compte du hasar d. Que dire de la singulière entreprise de ce professeur qui met sous les yeux des mioches des poèmes qui flattent le goût de l’enfance pour l’absurdité, sans se préoccuper de leurs devoirs de sujets britanniques, et qui, sournoisement, s’empare pour ses poèmes des rythmes universellement admirés des poésies classiques qu’on leur fait apprendre par cœur, afin que plus tard ces jeunes cervelles ne se retrouvent plus entre la quadrille des homards et Tennyson et Longfellow ? Il faut croire qu’il n’aimait pas plus la poésie anglaise que la vie anglaise et qu’il se faisait de l’éducation une idée qu’exprime assez bien Alice au Pays des Merveilles quand elle pose à terre le bébé de la Duchesse qui vient de se transformer en cochon, et qu’elle se contente de dire :

« S’il avait grandi il aurait fait un enfant effroyablement laid… mais c’est un assez joli cochon. »

*

Le succès d’Alice est peut-être le plus grand des temps modernes au point de vue poétique : la poésie que le monde où nous vivons a réduit à être l’apanage de quelques-uns est bien vengée. Au contraire des Robinsons, des Don quichottes, écrits pour les adultes, et qui sont tombés en enfance, si l’on peut dire, au point qu’ils ne sont plus que des thèmes pour les plus stupides livres d’images, les œuvres de Lewis Carroll se sont imposés par l’enfance à admiration des

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hommes : les éditions s’en sont succédées dans toutes les langues avec une rapidité et un succès sans égal. Il va sans dire que c’est en France, la terre classique de l’ignorance suffisante, qu’Alice a été le moins lue.

Une édition collective sous le titre Alice au Pays des Merveilles, suivi de L’Autre côté du Miroir a paru en 1930 aux Œuvres représentatives. En 1920 et 1931, Chez de Noël et Steel, une autre traduction a été éditée en deux volumes séparés, le second s’appelant cette fois La Traversée du Miroir. J’avoue préférer de beaucoup l’édition collective, assez littérale et complète, malgré une certaine maladresse d’expression, alors que l’édition en deux volumes est bien plus une transposition, tronquée d’ailleurs, qu’une traduction. Je ne vois pas l’utilité même dans un livre publié pour les « étrennes » de traduire en mauvais vers français, les divers poèmes d’Alice, alors que le simple mot-à-mot est plus voisin de la poésie vivante, et que pour le jeu cruel de Carroll avec la poésie traditionnelle anglaise rien ne peut en passer dans ce mirlitonage de ses vers et qu’enfin, puisqu’on ne serine pas aux enfants français le Chant d’Hiawatha, par exemple, il est inutile pour atteindre le nombre de pieds désirables, de torturer des mots qui sont dictés par l’arbitraire, à l’aide d’une syntaxe pleine d’inversions et d’archaïsmes elliptiques. Les poèmes d’Alice, tous les enfants anglais les ont retenus, je défie les enfants français de s’intéresser à des strophes traduites ainsi :

« Huîtres, ce monstre me désarme,

Je n’ai pas assez de sanglots

Pour prendre part à vos alarmes.

Mais que ne suis-je point manchot ? »

Sans compter que cela n’a rien à voir avec le texte traduit. Si on veut se faire une idée de cette infidélité on se contentera par exemple, de comparer la traduction rimée de M. Gilson et celle, littérale, de M. M. Fayet. On verra notamment que les deux vers suivants :

Le charpentier dit seulement :

Vous avez mis trop de beurre.

Donnent pour M. Gilson :

Le Charpentier : « Monsieur m’écœure.

Respirez vos sels d’ammoniac

Et ne mangez pas tant de beurre. »

Et le reste à l’avenant. Le texte en prose n’est pas mieux respecté. Il y aurait lieu de souhaiter qu’une édition critique des œuvres de Lewis Carroll rappelle aux traducteurs la nécessité de respecter même le non sens. Il y a peu de chances que nous voyions effectuer ce travail sérieux. Nos contemporains sont tellement occupés par James Joyce, imaginez-vous, que jusqu’au ton de ses traducteurs se retrouve chez les traducteurs de Carroll. Et puis qu’on nous laisse la paix, diront ces messieurs. Voilà bien des scrupules pour un livre d’étrennes ! Une édition critique, avec des notes une bibliographie, une introduction, et les variantes, parfaitement, messieurs, toutes les variantes.

À une époque où l’enfance est intellectuellement nourrie avec des histoires de police, d’aventures colonisatrices où l’on tue bien du nègre, de récits de guerre où les petits français en culotte de velours ont des mots héroïques devant des « grosses Berthas », etc., il est certain que je m’en voudrais de contribuer à enlever à l’enfance une lecture qui risque de lui faire paraître bien fade les histoires tricolores de « Titi-Roi-des-Gosses » et bien dégueulasses les photos de flics de Détective, néanmoins, il me paraît impossible de continuer à considérer uniquement comme des livres destinés aux enfants, ces poèmes à tous égards si précieux comme documents de l’histoire même de la pensée humaine. Il ne m’apparaît pas comme certain que tout ce que nous avons à connaître du personnage d’Humpty-Dumpty (que M. Gilson appelle Gros-Œuf, car il croit bon de franciser, notamment le chat Kitty nommé Poil-de-Suie pour simplifier, bien que Minet soit néanmoins terriblement de son vocabulaire) soit ce qu’en aperçoit l’enfant ravi de ne savoir si ce qu’il porte là est une ceinture ou une cravate. Il ne me satisfait pas de me dire que cette étrange invention est du domaine du bizarre : c’est le monde même qui se contente de pareilles explications qui a toujours semblé aux poètes le comble de la bizarrerie. Je ne crois pas que le goût de la bizarrerie explique davantage le récit du procès du voleurs de tartes, dans Alice au pays des Merveilles, je ne le crois pas parce que j’ai assisté à plusieurs procès de ce côté-ci du miroir et qu’on ne me persuadera pas que la justice y soit différemment rendue. Lui comparer le rêve de l’avocat dans la Chasse au Snark, c’est se faire une idée de ce que Carroll a pu penser des juges, de ce qui est considéré comme crime, des témoignages, de la procédure, de l’interchangibilité des rôles dans les tribunaux. Tout ceci à titre d’exemple et pour ne pas parler de la poésie même de Lewis Carroll qui se passe de commentaires. Et si

… je mets

Mes doigts dans la glu

Ou si étourdiment je glisse mon pied droit

Dans mon soulier gauche

Ou si je fais tomber sur mon orteil

Un poids très lourd

peut-être que cela aussi éveille pour moi ce vieillard que connaissait le cavalier rencontré par Alice, qui est peut-être l’auteur même qui explique dans sa chanson :

… Je poursuis les yeux de morue

Parmi les splendides bruyères

Et je les transforme en bouton de gilet

Dans le silence de la nuit.

Et je ne les vends pas pour de l’or,

Ni pour une pièce d’argent brillant.

Mais pour un sou de cuivre,

On peut m’en acheter neuf.

Je pioche quelquefois pour trouver des pains beurrés

Où j’installe des rameaux sourciers pour les crabes,

Je cherche quelquefois des collines herbues

Pour les roues des cabriolets

Et voilà la façon (il cligna de l’œil )

Dont je gagne ma fortune.

Aragon.

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POIDS ET COULEURS

L’objet ci-dessus, de la grandeur de la main et comme s’il était pétri par elle, est en peluche rose. Les cinq terminaisons du bas qui se replient sur l’objet sont en celluloïd transparent et nacré. Les quatre trous dans le corps de l’objet permettent d’y passer les quatre grands doigts de la main.

Dans l’ensemble ci-dessus, l’objet de gauche est en plâtre peint de couleur zinzoline et l’ongle rose. Il est lesté dans le bas par une boule de plomb qui, permettant des oscillations, le ramène toujours à la même position.

Le très petit objet du milieu, plein de mercure, est recouvert de paille tressée rouge vif afin de paraître extrêmement léger. Le gros objet de droite est en coton moulé vert pale, les ongles en celluloïd rose. Le dernier objet de droite est en plâtre couvert d’encre noire, l’ongle est rose.

L’objet de gauche est en cire molle imitation chair. L’appendice du haut est flottant et d’une couleur plus brune. Les trois formes arrondies du centre sont en matière dure, d’un blanc mat.

L’objet de droite est en craie bleu ciel. Dans le haut des poils. Cet objet doit servir à écrire sur un tableau noir. Il sera usé par la base, pour qu’il ne finisse par subsister que la touffe de poils du haut.

Yves Tanguy.

 

 

BOURGEOIS ET PROLÉTAIRES

« Il paraît que ce qui marche le mieux, en ce moment, c’est la fabrication et le commerce des coffres-forts.

Clément Vautel. (Le Journal, 29, 11, 1931).

 

« Lorsque nous aurons remporté la victoire à l’échelle mondiale, nous édifierons, je pense, dans les rues de quelques unes des plus grandes villes du monde, des pissotières en or. »

Lénine.

 

DU GÉNÉRAL AU MARÉCHAL

On n’a pas oublié la grande parade académique du printemps dernier, lorsque M. Paul Valéry reçut (et comment !) Le maréchal Pétain.

La société des gens de lettres, la dame de l’hôtel Massa, la Masseuse, a massé, de son mieux, M. le général Weygan d.

La parole fut donnée à M. Gaston Rageot.

Le Journal de s’extasier particulièrement sur ce passage du petit discours Rageoteur :

Cette simplicité et cette force d’âme, cette application à la vie, cette vigilance à la réalité, toutes ces qualités de notre nation que vous possédez à un degré si éminent, nous permettent aujourd’hui non seulement de saluer votre gloire dans le passé, mais de proclamer nos espérances de paix dans l’avenir, puisque nul n’est plus capable de défendre un pays que celui qui en résume toutes les qualités. Jusqu’à nouvel ordre, il faut que l’esprit soit défendu par la force : la France représente l’un et l’autre et elle a confiance en vous, mon général, parce qu’en vous elle se reconnaît toute entière

Le scrogneugneu à feuille de chêne, bien entendu, ne s’est pas fait prier pour répondre au provocateur civil

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Et il a promis que la « force resterait au service d’une idée ».

Après le sabre et le goupillon, le sabre et le porte plume. Oui, vraiment, M. Rageot, la France ressemble à un général, à un maréchal être même, puisque cette vieille coquine moustachue et soudarde de Liautey dans son discours de clôture de l’Exposition Coloniale, ne craint pas de nous la faire à la paneuropéenne : « Jamais, dit il, je n’ai cessé de maudire les guerres entre Européens, véritables guerres civiles, destructrices, alors que les luttes que comporte l’action coloniale (sic) sont les luttes constructives pacifiantes et civilisatrices. Tout à l’heure quelqu’un a parlé de « peuples vaincus ». Dans la politique coloniale, il n’y a pas de « peuples vaincus », il y a des peuples qu’on cherche à associer, avec lesquels on travaille et en qui nous devons toujours voir nos collaborateurs de demain.

« Plus que jamais je pense que notre premier devoir, c’est de tout faire pour ne plus nous entredéchirer en ces véritables guerres civiles.

(Applaudissements).

« Ce qui, à mon avis, est peut-être le résultat le plus frappant et le plus fécond de cette Exposition coloniale internationale, c’est ce fait qu’entre vous et nous, nous n’avons pas cessé d’avoir le « sourire », de travailler la main dans la main ».

La main dans la main. C’est du joli, vieillard obscène. Et maintenant que vous n’avez plus le Maroc, l’Exposition coloniale où puiser pour la satisfaction de désirs que vous croyez ceux d’un grand capitaine romain, de quelle pissotière officielle la 3 e République va-t-elle vous faire cadeau ?

René Crevel.

 

LA FRANCE DES CINQ PARTIES DU MONDE

« Si la Chine et le Japon, en venant sérieusement aux mains dans une guerre non contagieuse, ce conflit devait faire marcher les affaires en Europe, dites moi, seriez-vous pour la paix ? » demande Clément Vautel dans le Journal du 28 novembre 1931. Il est vrai qu’à la même page s’étale ce titre : « Les Chinois font traîner les négociations à Paris et attaquent les Japonais à Tien-Tsin ».

Vive donc la guerre contre la Chine, si l’or français doit y trouver son compte.

Dans le même numéro du Journal, page 2 : « Mais, ici encore, qu’il s’agisse du secours prêté à la Hongrie, ou à la Yougoslavie comme à l’Angleterre, l’orateur (Flandin, ministre des Finances ) en revendique la responsabilité, en déclarant qu’ils sont autant de chaînons d’une chaîne politique prudente et avisée : la politique du maintien de l’étalon-or partout où il s’est avéré possible... » Vive l’esclavage du peuple hongrois, du peuple yougoslave, de tous les peuples, l’or français l’exige.

« La France… n’a pas d’autre ambition que celle de servir la cause de l’ordre européen. Elle n’a qu’un idéal : sauver notre belle civilisation » (déclaration du traître Laval à la Chambre des Députés, le 26 novembre 1931). La preuve ? le Matin du 25 novembre nous la donne, en publiant en première page, au dessus de la photo de l’assassin général Giraud, ce titre : « La Pacification du Maroc, nos troupes et nos partisans progressent au sud de l’Atlas ».

Le nain Paul Reynaud a bien le droit d’affirmer, à Beyrouth, que « s’il est vrai que la France est plus forte qu’elle ne le fut jamais après Napoléon, elle n’utilise sa force que pour réaliser sa mission de paix et de concorde entre les peuples », lui qui s’est donné la peine de contrôler sur place le bon fonctionnement de la guillotine, indispensable pour maintenir la domination française sur les paysans d’Indochine.

La France de 1931 est la plus solide forteresse de l’oppression dans le monde. Lorsque Laval et Briand se rendirent à Berlin pour négocier le prix des chaînes, forgées avec notre or, qui devaient ligoter le peuple allemand, un journal parisien (Paris-Midi) ne nous cacha pas que ces deux agents de la rapacité française seraient entourés des mêmes précautions que celles nécessitées avant-guerre par les visites du tzar aux capitales européennes. On sait que la conclusion de ces visites fut la guerre de 1914, et l’information est parfaitement symbolique. Les flots de la misère qui montent sur toute la terre arrachent peu à peu à la bourgeoisie française ses vêtements démocratiques et libéraux, son corps hideux apparaît enfin nu, aux yeux des populations affamées, un corps nourri par le travail des peuples opprimés d’Europe, d’Asie, d’Afrique, et dont l’éphémère santé se dresse sur les cadavres de milliers de nègres et de jaunes.

Les intellectuels français révolutionnaires n’ont qu’un ennemi : la bourgeoisie de leur pays, qu’un devoir : l’affaiblissement, par tous les moyens, de l’idée française, reflet de l’expansion meurtrière de cette bourgeoisie, qu’un but : la libération du prolétariat mondial par la révolution.

Toutes les recherches auxquelles ils se livrent pour amener la pensée à un stade plus élevé, leurs efforts douloureux pour briser la gangue de la métaphysique et du conformisme bourgeois, leur volonté de faire prendre conscience aux hommes de la part immense du rêve dans la vie humaine n’aboutiront que dans la mesure où la masse des opprimés qui peuplent le monde aura pris en mains la conduite de sa destinée.

Pierre Unik.

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POÈMES

L’ESPRIT POÉTIQUE

À Aragon

L’homme marche. De même l’arbre. N’oubliez pas, avant de vous éveiller, de mettre vos souliers au pied de l’arbre. Impression désagréable.

Les statuts de l’érotisme.

Je ne plaisante pas avec les porcs.

Le chien errant n’atteint pas forcement la foret.

À partir d’aujourd’hui, il y a le ciel, l’enfer et moi. Demain l’eau fera chanter le feu dans les marmites. Et il se trouvera des imbéciles pour remarquer que c’est le monde renversé.

Les statuts de l’érotisme

Au bout du bras du fleuve, il y a la main de sable qui a écrit tout ce qui passe par le fleuve.

S’il faut distinguer plusieurs qualités dans l’amour maternel, il y a lieu d’établir une hiérarchie dans la pourriture.

Les statuts de l’érotisme

Apprends-moi à tuer, je t’apprendrai à jouir.

Mon ami l’élagueur m’écrit : « Pour moi, je commence à croire que la nuit m’attend toujours. »

Dans l’amour, il y a encore l’immobilité, ce sexe géant qui se découd, et qui se lève et qui m’aspire, l’année de ma naissance demeurant, il est bien entendu, l’année de la mort.

Les statuts de l’érotisme

Les longues promenades silencieuses, à deux, la nuit, à travers la campagne déserte, en compagnie de la panthère somnambule, terreur des maçons.

 

Chère Artine,

J’ai l’impression que vos rêves majeurs ne m’atteignent plus comme par le passé, dans toute ma chair vive. Notre rencontre remonte à Octobre 1929. Depuis cette date les hippodromes ont cessé de être favorables, le responsable, je le connais, c’est le gaz, qui projette une lumière insuffisante sur les chevaux de petite taille, à l’arrivée, déterminant ainsi d’incroyables bousculades avec pertes remarquables de sang. L’éden de la boucherie. L’usure de mes vêtements, les allées et venues agaçantes des lézards verts à la pelouse, la présence çà et là de tumeurs incontestables, à proximité de la Beauté me placent vis-à-vis de vous dans un bien cruel embarras. Croyez-vous qu’une plantation de peupliers suffise à désigner l’emplacement de votre sommeil aux oiseaux migrateurs qui se plaignent de vous perdre constamment de vue dans l’espace? Je ne le pense pas.

Je me meus dans un paysage où la Révolution et l’Amour allument, de concert, d’étonnantes perspectives, tiennent de bouleversants discours. En temps opportun, une jeune fille à taille de guêpe apparaît, égorge un coq, puis tombe dans le sommeil léthargique, tandis qu’à quelques mètres de son lit, coule tout un fleuve et ses périls.

Vous vous êtes plu dans maintes circonstances à rendre hommage à ma loyauté. J’aime à croire que vous ne demeurerez pas tout à fait indifférente à cette audace désespérée. Dans cet espoir, chère Artine, etc...

(L’action de la Justice est éteinte.)

 

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ARTS ET MÉTIERS

Touriste des crépuscules

Dans les parcs

Le filon de foudre

Se perd sous terre

Or nocturne

 

Habitant de l’espace de la femme que j’aime

Le vert-de-gris des bêches va fleurir

 

L’instrument de travail idéal

À l’oreille est un coquillage

À l’œil une foule de simplicités visibles

À l’intelligence une carrière rendue inexploitable par esprit poétique

 

Partisan de l’émotion indirecte

Il ne vient pas au monde dans un musée

Sa sexualité est féconde et sadique

Son utilité collective

Sa forme est révolutionnaire dans le sang

Entre ses mains

Ma tête

Avec ses bancs et ses promenades

Ma tête

Ne vaut pas

Une pierre pour la fracasser

Un marécage pour l’enliser

Un lac pour la noyer

Une hache pour la trancher

Une cartouche de dynamite pour la pulvériser

Un tombeau pour la souiller

Un charbon pour la dessiner

Un pont pour la traverser

Un scandale pour la retirer

Un crime pour l’honorer

 

Introuvable sommeil

Arbre couché sur ma poitrine

Pour détourner les sources rouges

Faudra-t-il te suivre longtemps

Dans ta croissance éternelle

René CHAR.

Tel est le véritable nom sous lequel dans le manuscrit des 120 Journées de Sodome est désigné le château aménagé au milieu de la Forêt Noire pour les tortures et les exécutions voluptueuses.

Marquis de Sade. Les 120 Journées de Sodome, introduction (Paris, Stendhal et Cie 1931, in-4, t. I., page 11).

Marquis de Sade, Dialogue entre un prêtre et un moribond, Paris, Stendhal et Cie, 1926, in-4, p. 51.

« Mais gloire ne veut pas dire un joli argument méprisant objecta Alice.

— Quand je me sers d’un mot, dit Humpty-Dumpty d’un ton méprisant, il signifie exactement ce que je veux qu’il signifie… ni plus ni moins. » (Lewis Carroll, À Travers le Miroir, Chap. VI).

« Quand l’Angleterre atten d... Je me retiens d’achever : c’est une formule pompeuse, mais banale... » (La Chasse au Snark, Crise 4 eme).

 

BELGRADE, 23 DÉCEMBRE 1930

Tout un monde contre tout un monde.

Le monde de la dialectique infinie et de la concrétisation dynamique contre le monde de la métaphysique mortuaire et de l’abstraction statique et empâtée. Le monde de la libération de l’homme et de l’irréductibilité de l’esprit contre le monde de la contrainte, de la réduction, de la castration morale et autre. Le monde du désintéressement irrésistible contre le monde de la possession, du confort et du conformisme, du piteux bonheur personnel, de l’égoïsme médiocre, de tous les compromis.

En dépit de tout, cet inapaisable conflit sur le plan de l’homme et de l’homme assigne aujourd’hui moralement chacun, sans décompte et sans merci. Il est plus qu’un fait, il est un facteur déterminant.

 

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Ce conflit n’est pas l’abstraite opposition intérieure de l’homme temporel et de l’homme éternel, il n’est pas un dilemme ou une antinomie dans la région de la spéculation purement théorique, qui se ramènerait par cela même à l’évitement des collisions concrètes et virulentes et dont la solution laisserait tout à sa place, ne demandant à l’homme que la résignation et l’acceptation des soi-disant limites éternelles de sa nature. Nous ne croyons pas à la connaissance à priori de ces limites, leur institution que rien ne justifie n’est qu’un des modes de la répression dirigée contre ceux qui ne disposent pas encore des moyens qui leur permettraient de tenter, une fois pour toutes, tout ce qui est accessible à l’homme. Et nous ne croyons pas davantage à la possibilité de la résignation humaine en face de la réussite ou de l’échec d’un bouleversement, à sa capitulation, avant ou après. Ceux qui y croient ne font que se leurrer, aux confins de ce monde qui s’effondre, ou bien sont réellement devenus insensibles à toute l’insoumission, aveugles pour tout le pessimisme de l’homme, de l’homme qui veut à tout prix exister sans entame, ou ne pas exister. Pas un seul instant nous ne pouvons dissocier l’indissoluble unité de l’homme éternel et de l’homme temporel.

Sous cet angle, le problème de l’homme et de sa vie dans la société, n’est pas pour nous l’antithèse de l’homme en général et de la société en général — nous ne saurions pas ce que nous disons — mais l’antithèse d’un certain homme, de l’homme d’aujourd’hui et d’une certaine société, de la société d’aujourd’hui. Nous découvrons donc ce conflit dans une collision concrète, se jouant en des lieux définis, et cette constatation ne nous permet pas de passer outre. Ce problème plonge ses racines dans le domaine de certains événements matériels, il s’exprime à l’heure actuelle de la façon la mieux définie, et la plus décisive, où indéniablement il se résoud et où il sera résolu. Sa résolution mène inévitablement aux décisions extrêmes, c’est-à-dire à la transformation des conditions mêmes qui l’ont provoqué. Si, en l’approfondissant, ce conflit cependant peut nous paraître inépuisable, cela n’est que parce que l’homme, ce dénominateur de l’univers, est incommensurable et irréductible.

Et nous ne considérons pas ce conflit comme se déroulant dans un domaine spécial, même économique, et laissant immaculées et infaillibles la soi-disant transcendance et indépendance de l’esprit et de la pensée par rapport à la société nous ne croyons aux systèmes ni immobiles ni isolés, pas plus qu’au fonctionnement indépendant des facultés particulières de l’homme, quoique nous considérions comme indispensable le déterminisme méthodologique de ses activités particulières, qui seul permet d’éviter la confusion, car le changement et le transfert du centre de gravité et du point d’appui seraient immoraux et impardonnables. À tout moment, à tout endroit, quand il s’agit de la transmutation véritable et de l’action authentique de l’homme, nous voyons celui-ci engagé tout entier, car la transformation des rapports du tout au tout est la seule mesure morale de l’accomplissement réel de l’homme.

Ce critérium moral que nous faisons ressortir tout particulièrement et sur lequel nous continuerons à insister sans cesse comme étant le plus décisif, ne dépend pas de quelque instauration statique du bien et du mal, mais est conditionné par le processus du devenir dialectique, par le développement subversif de l’accomplissement de l’homme. Partant des exigences originelles, instinctives et forcement irréductibles de l’homme, ce principe moral est entraîné et nous entraîne irrésistiblement, et avec une conscience de plus en plus nette de l’intégralité et de l’indivisibilité de la réalité complexe et contradictoire, vers l’absolu d’une idée limite, toujours renouvelée, de la liberté. Qu’une fois au moins, il soit entendu que nous ne nous tenons pour responsables que devant ce déterminisme moral révolutionnaire.

La signification commune des différents aspects, expressions et perspectives de notre activité, ainsi que l’unité de nos particularités individuelles, ne doivent pas être cherchées dans quelque système conçu d’avance, statique et théorique, ni en quelque concordance préalable et artificielle, qui généraliserait et concilierait toutes choses. Notre action trouve cette signification commune, cette homogénéité, cette unité uniquement dans son développement dialectique, par lequel elle se subordonne au processus révolutionnaire du déterminisme moral. Et, en conséquence, définissant par cette déclaration l’attitude morale du surréalisme, en ce moment et dans les circonstances données, nous soulignons la différenciation extérieure et l’unification intérieure de tous nos actes et de toutes nos manifestations, qui, considérés en tant que séparés, et d’un point de vue statique, ne se révèlent être pas toujours dans leur vraie et entière consécution. Le surréalisme représente une confrontation active et agissante, une coordination flagrante de certaines méthodes et doctrines perturbatrices et de certaines négations individuelles et volontés particulières d’une expression totale et sans retour. Cette coordination n’est pas la sommation conciliante de caractéristiques ou la recherche d’une équation rebattue pour chacun et pour personne, mais une médiation dramatique, et, dans cette « interpénétration » dialectique des contraires « Durchdrangung der Gegensätze », et dans cette déduction de toutes les conséquences, un épuisement et un anéantissement incandescent, sans égards et définitif, de tout ce qui ne s’insère pas dans le mécanisme du devenir concret et universel.

Rivés aux leviers inflexibles de ce mécanisme. Nous-mêmes, peut-être, ou tous les hommes mêmes, ces leviers. Happés par cette machinerie morale périlleuse et incoercible du devenir. À chaque instant son moment dynamique de plus en plus conscient. Et jusqu’au fond de notre chair obligés de répondre inlassablement à ses sommations mystérieuses et fatales. Qui n’absolvent pas.

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Et, précipités dans la mâchoire d’acier de la dialectique, toutes les formes contingentes de notre expression et de nos hantises sur tous les plans, depuis les pulsations indomptables de la révolte, jusqu’à la marche vers le point aveugle mystérieusement lumineux de la rétine mentale où finalement, rejetées dans l’intemporel, s’effaceront et où déjà s’anéantissent toutes les contradictions, ne sont que les incarnations de cette nécessité de répondre

Le grincement de dents, le dégoût et les longs gants blancs. Être écœurés, nier — une humanité tragiquement trompée, bridée par la pensée dégradée et prostituée et par l’hypocrisie angélique des formules œillères (« mon royaume n’est pas de ce monde », cette seule déjà suffisante pour flétrir l’infamie de ceux qui ont vendu l’esprit). Traîne une charrette corbillard de carnaval, autour de laquelle sautillent les marionnettes en livrée et les bassets intellectuels, aux sons d’une musique complice faite pour nous assourdir et nous crétiniser, pour que nous ne nous apercevions pas que ce cortège faussement triomphal et bariolé n’est décidément que l’enterrement d’une époque cadavérique et momifiée à travers le vide glacé et béant des vies humaines — et contempler fixement la persistance du merveilleux et la réalisation totale. Se réclamer du Marquis de Sade, de Hegel, et de Lautréamont, sans oublier Vappa, Weifert et Velmar Yancovitch. Être possédé sans répit par la logique de la liberté, de la frénésie, de l’infini, et se rappeler : « défense de fumer », « ne pas se pencher en dehors », « tenir la droite », « entrée interdite ». Préconiser le scandale volontaire, la provocation, la démoralisation, et exiger la gravité et l’honnêteté rigoureuse, élémentaire de toute parole et de tout acte. Rosser R. Drainatz et veiller au cœur du rêve, être dans le réel du rêve. Rejeter toutes ces infectes et belles lettres et écrire des poèmes. Ne pas pouvoir s’arracher à la ténèbre unique du Problème Total, et l’humour, cet humour forgé sur l’enclume du pessimisme. Vivre le désespoir irrémédiable et l’âpre espoir de la détermination sociale. Tout cela. Tout cela. Et tout le reste.

Il est grandement temps pour l’homme de s’octroyer ses droits et non pas de les demander. Sur la voie de la concrétisation de l’homme, cette intégration idéale de notre insistance totale, il nous apparaît clairement qu’en présence de tout ce qui sur cette voie signifie un obstacle ou un empêchement, notre révolte ne peut que prendre le caractère d’une action incessante, violente et destructrice. Aussi absolu que soit ce but limité qui ne s’avère que dans la marche même vers lui, et dans cette progression se renouvelle, aussi inaccessible soit-il, et d’autant plus notre poussée ne pouvait manquer de prendre l’aspect de plus en plus clair, de plus en plus tendu et de plus en plus précis d’une expression contre tout ce par quoi l’homme est systématiquement détourné de son profond, de son menaçant, de son véritable contenu moral. Et tout cela nous cite finalement devant la nécessité d’un bouleversement général du monde, auquel seul aujourd’hui nous nous sentons appelés à collaborer. Et sur cette voie de la totalisation du destin de l’homme ou de sa perdition, nous sommes prêts à accepter les uniques directives réelles dictées par les conditions données et matérielles de cette perturbation, qui excluent tout arbitraire, toute labilité morale et tout chassé croisé intellectuel.

Partant des exigences les plus élémentaires des individus, de ce souffle sauvage et implacable de la liberté et des instincts, de cette vraie source de toute révolte, nous savons néanmoins que toute solution abstraite, c’est-à-dire individuelle, est aujourd’hui impossible. Car nous pensons que la révolte véritable ne se maintient jamais sur le plan de son expression momentanée, où immanquablement elle dégénère en automatisme inoffensif qui n’atteint personne ni rien. Se soumettant à la dialectique qui lui est propre, elle doit, en approfondissant sa nature, chercher sa racine et son expression concrète et limitée, qui est non seulement la négation de tout un monde de rapports, mais encore la destruction des conditions qui provoquent réellement cette révolte et qui ne sont pas obligatoirement visibles dans ses motifs directs. Cet approfondissement l’amène à se conjuguer à un jeu de négation d’un système de transformation des conditions réelles de l’existence, système que plus rien ne retient. Nous aussi affirmons que « les philosophes n’ont fait jusqu’ici qu’interpréter le monde de différentes manières. Il s’agit maintenant de le changer ».

Pleinement conscients de la situation de l’homme dans le monde, de tous les rapports enchevêtrés qui en résultent, et aussi des déterminantes décisives qui conditionnent cette conscience, convaincus qu’il n’existe qu’un seul point de vue extrême et dialectique, qu’une seule activité morale, celle qui correspond au déterminisme du devenir, décidés à pousser chaque problème jusqu’au bout, et chaque action jusqu’à ses dernières conséquences, nous savons que la révolte est l’expression et la conscience, la cause et la conséquence de ce conflit, auquel fatalement nous prenons part, nous savons donc que nous n’avons pas le choix et que rien ne pourrait nous justifier, si nous n’en tirons toutes les concrètes et suprêmes conséquences.

Oscar DAVITCHO, Milan DÉDINATZ, VANÉ-GIVADINOVICH-BOR GIVANOVITCH-NOÉ, Djordjé KOSTITCH, Douchan MATITCH, Kotcha POPOVITCH, Petar POPOVITCH, Marco RISTITCH, Alexandre VOUTCHO, Djordjé YOVANOVITCH.

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LE PROBLÈME DU CHÔMAGE RÉSOLU EN UNE DEMI-HEURE

Le général Lord Baden Powell, fondateur et théoricien de l’organisation des « boys-scouts » société de préparation militaire, religieuse et coloniale, écrit dans son livre : « Éclaireurs » : « Un ecclésiastique habitant les quartiers pauvres de Londres écrivait récemment que, sur mille cas de misère qu’il connaissait, il n’y en avait que deux ou trois qui ne fussent pas dus à l’alcool... Si l’on savait économiser, si l’on voulait renoncer à l’alcool et au tabac, on disposerait en Angleterre de plus de quatre milliards et demi pour améliorer le sort des familles... Il y a du travail et du bien-être pour tous ».

La France, qui n’a pas su comme les prospères États-Unis renoncer à l’alcool, connaît maintenant, d’après les statistiques du Ministère du travail, un chômage de 10,5%. Il y a dans le pays de l’ordre et de la raison 1.155.000 chômeurs, et le pays le plus riche du monde distribue à 55.000 d’entre eux, durant six mois au maximum, une indemnité quotidienne de 8 francs. Mais le Conseil-municipal de Paris vient de faire un gros sacrifice pour les 1.100.000 chômeurs non secourus. Sur l’intervention écrite de M. Beaud, il songe à mettre à l’étude la question des soupes populaires ; la subvention annuelle qui leur est accordée passerait de 46.000 à 92.000 francs et l’on pourrait ainsi distribuer certains jours jusqu’à 900 assiettées de soupe aux chômeurs parisiens.

M. Coty mène contre le chômage une courageuse campagne : « Boutons hors de France les 1.500.000 étrangers qui l’infestent, et réservons le travail aux Français ». Le Populaire s’accorde avec l’Ami du Peuple sur ce dernier point, mais l’Intransigeant trouve la solution trop radicale. L’industrie française a besoin des étrangers pour exécuter, moyennant un salaire très bas, les travaux sales, dangereux, toxiques et mortels. Qu’on remplace les Chinois employés au polissage par le sable des carrosseries, et l’on aura, dans les six mois, autant de Français tuberculeux, donc impropres au service militaire. Qu’on se contente de renvoyer les 500.000 étrangers dont la situation est irrégulière.

Une autre solution serait peut-être meilleure. Des millions de femmes travaillent. Suivons les instructions de notre Saint Père le Pape (encyclique Casti Connubii ) : Au foyer, les femmes ! L’atelier vous déprave et vous avilit, alors que Dieu vous a fait pour les besognes nobles, savoir : éplucher les carottes, vider les pots de chambre, et torcher les mioches. À la maison donc, serpent, laisse travailler l’homme et vis de son salaire. Peu importe si ce salaire ne te nourrit point, en tout cas fais des enfants ; la France en a besoin. Mais l’Intransigeant prétend qu’il est impossible d’exclure les femmes de l’industrie. Elles font pour un salaire moitié moindre un travail égal à celui des hommes. Leur remplacement aggraverait la crise.

On peut aussi envisager le départ des chômeurs pour les colonies. Mais le pessimiste Intransigeant nous détrompe. On n’a besoin, en Algérie, par exemple, ni d’employés de commerce, ni de manœuvres, ni de portefaix, ni de sténodactylos, ni de colons sans capitaux très importants.

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Tout au plus manque-t-on de forgerons et de bourreliers. Mais il faut remplir des conditions très strictes : « travail, santé et bon esprit. Les révoltés là-bas sont rejetés impitoyablement de partout, même nantis de très sérieuses qualités professionnelles » (1-12-31).

Les journaux les plus sensés pensent en définitive que tous ces moyens proposés ne sauront réduire le chômage. Une solution s’impose aux « bons esprits ». On remédie au Brésil à la surproduction du café en en noyant des millions de balles. Le meilleur, le seul moyen d’enrayer la surproduction des chômeurs, est la destruction des chômeurs par les moyens les plus modernes. Que diriez-vous d’une nouvelle guerre ? Il y a là « du travail et du bien être pour tous ».

Georges Sadoul.

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SADE VU :

1° par le génie des poètes :

… Mais l’autre — c’étoit une des gloires de la France, — un martyr qui n’arriva à son calvaire après avoir été tour à tour enfermé au château de Chaufour, au château de Saumur, à la Conciergerie, au château de Miolans, deux fois à Pierre-Encise, exilé à la Coste, incarcéré à Vincennes, puis au temps où nous sommes, transféré à la Bastille.

… Ce que j’entends par cette gloire de la France, s’il faut le dire, c’étoit l’illustre auteur d’un livre contre lequel vous criez tous à l’infamie, et que vous avez tous dans votre poche, je vous en demande bien pardon, cher lecteur ; c’étoit, dis-je, très-haut et très-puissant seigneur, monsieur le comte de Sade, dont les fils dégénérés portent aujourd’hui parmi nous un front noble et fier, un front noble et pur.

Petrus Borel,

Madame Putiphar, 1839.

 

Au milieu de toute cette bruyante épopée impériale, on voit en flamboyant cette tête foudroyée, cette vaste poitrine sillonnée d’éclairs, l’homme-phallus, profil auguste et cynique, grimace de titan épouvantable et sublime ; on sent circuler dans ces pages maudites comme un frisson d’infini, vibrer sur ces lèvres brûlées comme un souffle d’idéal orageux. Approchez, et vous entendrez palpiter dans cette charogne boueuse et sanglante des artères de l’âme universelle, les veines gonflées de sang divin. Ce cloaque est tout pétri d’azur ; il y a dans ces latrines quelque chose de Dieu. Fermez l’oreille au cliquetis des baïonnettes, au jappement des canons ; détournez l’œil de cette marée mouvante des batailles perdues ou gagnées ; alors vous verrez se détacher sur cette ombre un fantôme

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immense, éclatant, inexprimable ; vous verrez poindre au dessus de toute une époque semée d’astres la figure énorme et sinistre du marquis de Sade.

Algernon-Charles Swinburne,

décembre 1862.

 

par l’orifice d’un vagin :

Qu’on nous vante aujourd’hui le génie de ce monstre stupide, qu’on réédite ses mornes écrits, qu’une chapelle, — de farceurs ou de jobards, — se voue à propager sa gloire, qu’une feuille comme les Nouvelles publie sans scrupule son éloge, c’est un triste signe de la bêtise et de la démence qui règnent sur notre temps.

Anonyme,

La Nouvelle Lanterne,

1 er octobre 1930.

 

RÉSUMÉ D’UNE CONFÉRENCE PRONONCÉE À BARCELONE LE 18 SEPTEMBRE 1931 ET PLAN D’UN LIVRE EN RÉPONSE AUX HISTOIRES LITTÉRAIRES, PANORAMAS, CRITIQUES

Le surréalisme : pas une école, un mouvement,

donc ne parle pas ex cathedra mais va y voir, va à la connaissance, à la connaissance appliquée, à la Révolution. (Par un chemin poétique). Lautréamont avait dit : La poésie doit être faite par tous. Non par un. Eluard a commenté ainsi cette phrase : La poésie purifiera tous les hommes. Toutes les tours d’ivoire seront démolies.

Il n’y a pas, il ne peut y avoir de neutralité poétique.

Le surréalisme a mis les pieds dans le plat de l’opportunisme contemporain, c’est-à-dire l’assiette au beurre (enquêtes sur l’amour, le suicide, déclaration antifrançaise lors de la guerre du Riff, les tracts à l’occasion de l’exposition coloniale, de l’incendie des couvents espagnols par les révolutionnaires).

Le surréalisme s’attaque aux problèmes qui ne sont éternels que par la peur éternelle qu’ils n’ont cessé d’inspirer à l’homme.

Le surréalisme s’attaque à Dieu,

aux alliés de Dieu (fanatisme, chauvinisme, capitalisme, pensée vague qui se donne pour une pensée libre et sous le couvert d’une feinte séparation de l’Église et de l’État, fait le jeu de l’abominable idée chrétienne). Breton a écrit : « Dieu est un porc ».

Le surréalisme contre la réalité au sens où l’entendent et le réalisme bondieusard et si atrocement restrictif des thomistes et la passivité sceptique. Dieu c’est l’immobile puisqu’il occupe tout le temps, tout l’espace et n’a donc à se mouvoir. Pour le bonheur de se croire à l’image de l’immobile, que d’amputés volontaires. Mais on ne décroche pas son sexe pour le laisser au vestiaire comme un parapluie.

Si on s’émascule, ça saigne, ça fait mal. Revers de la médaille, tous les idéalistes qui, en vue d’une revanche extra-terrestre se sont restreints, tombent dans la folie (l’extravagance meurtrière des pays idéalo-capitalistes) à moins qu’ils ne se laissent choir soudain dans le plus grossier matiérisme. (Duel entre la chair et l’esprit, pour le triomphe de l’Église). Bonté morte à laquelle Aragon oppose la poésie et Breton la beauté qui sera convulsive ou ne sera pas. (Nadja ).

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Cette beauté qui sera convulsive ou ne sera pas, le surréalisme l’a trouvée dans des zones jusqu’à lui interdites.

S’il a pu atteindre ces zones, c’est qu’il était parti du postulat : Le salut n’est nulle part (ce qui ne voulait pas dire que la damnation fut partout. Bien au contraire. La damnation, le salut ne sont nulle part).

Par cette dialectique négative, le surréalisme à ses débuts et Dada qui l’avait précédé s’opposaient au romantisme maudit, théâtral, antithétique par bravade, antithétique sans thèse ni synthèse.

Dada : premier signal du bouleversement, Mr. Aa l’antiphilosophe de Tzara. Ne pas oublier que, pour les métaphysiciens, la philosophie était l’alpha et l’oméga.

Enquête de Littérature : Pourquoi écrivez-vous ?

Du négatif, de l’interrogation, on passe au positif, à l’affirmation avec le Premier Manifeste du Surréalisme : Si les profondeurs de notre esprit recèlent d’étranges forces capables d’augmenter celles de la surface ou de lutter victorieusement contre elles, il y a tout intérêt à les accepter, à les capter pour les soumettre ensuite, s’il y a lieu, au contrôle de la raison.

Hegel avait déjà constaté : Ce n’est pas la faute de l’intellect si on ne va pas plus loin. C’est une subjective impuissance de la raison qui laisse cette détermination en cet état.

Subjective impuissance défiée par chaque impuissant (idéalisme, individualisme).

Chacun se refuse à se dire ce que Feuerbach constatait de toute évidence : Je suis un objet psychologique pour moi même mais un objet physiologique pour autrui.

Opposition de la dialectique à la métaphysique. (Engels : Anti-Duhring : L’habitude d’envisager les objets, non dans leur mouvement mais dans leur repos, non dans leur vie mais dans leur mort, cette habitude passée des sciences naturelles dans la philosophie a produit l’étroitesse spécifique des siècles passés, la méthode métaphysique.

Étroitesse spécifique de ce siècle encore, mais à quoi s’attaque le surréalisme, de toutes manières (écriture automatique, transcription des rêves, enquêtes déjà cités. Simulation de délires nettement caractérisés. — Dali, ses tableaux, La Femme visible, Breton et Eluard : l’Immaculée conception)

Parti de Hegel comme Marx et Engels, bien que par d’autres voies, le surréalisme aboutit au matérialisme dialectique.

Hegel avait écrit : « Le vrai est le délire bachique dans lequel il n’y a aucun des composants qui ne soit ivre et puisque chacun de ces composants, en se mettant à l’écart des autres se dissout immédiatement, ce délire est également simple et transparent ».

Transparent d’une transparence absolue (René Char : Artine ). Transparence qui révèle et protège la liberté des images, qui jouent mais pas à la marelle, car le verbe jouer n’est plus le doublet parent pauvre du verbe jouir depuis que Breton, au temps des sommeils, a dit : Les mots, les mots enfin font l’amour.

Les objets surréalistes (dont l’idée naquit d’une sculpture animée de Giacometti) eux aussi font l’amour, eux et leurs reflets, les notions, depuis que ne s’opposent plus à leur liberté, à leur mouvement, la richesse, la propriété, attributs divins du capitalisme et, comme Dieu, principe de paralysie, de mort.

René Crevel.

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MANIFESTATIONS-RÉVOLUTIONNAIRES À LA SORBONNE

De très violents incidents ont accompagné le 11 décembre dernier les élections au Conseil de discipline de la Faculté des Lettres. Les révolutionnaires de l’U.F.E., (Union Fédérale des Étudiants) avaient pu constituer avec les jeunes socialistes des candidatures de front unique, et ils furent, plusieurs heures durant, maîtres de la Sorbonne. Ils distribuèrent des tracts et scandèrent leurs mots d’ordre : « Libérez Tao ! ». « À bas Paul Reynaud ». « À bas le fascisme ».

À la tombée de nuit une bande de 150 fascistes (J.P. et A.F.), élèves pour la plupart de la policière faculté de Droit, forcèrent par surprise l’entrée de la Faculté des Lettres, malgré la résistance des révolutionnaires qui se trouvaient sur leur passage et allèrent se masser sur le perron de la chapelle de la Sorbonne, dans une excellente position stratégique.

Le chant de l’Internationale attira le Doyen Delacroix, responsable, nous a-t-on dit,

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des candidatures fascistes. Cet hypocrite vieillard donna des conseils de modération à l’un et l’autre camp, mais au moment précis, où, revenu parmi les étudiants de l’U.F.E., il leur assurait qu’ils avaient « la force morale pour eux, puisqu’ils étaient sans armes » ! les fascistes prirent l’offensive. Descendant de leur perron, ils se précipitèrent sur la foule en brandissant des cannes et des matraques, piétinant les femmes et assommant quelques étudiants. Au moment où la contre-offensive allait s’organiser, les flics, appelés par Delacroix, envahirent la Sorbonne et une charge de police succéda à la précédente. Toutes les portes de la Sorbonne, une seule exceptée, furent fermées, et un filtrage des étudiants fut opéré à la sortie.

Les candidats révolutionnaires, qui obtinrent aux facultés de Médecine et des sciences plus d’un tiers des voix, ont été élus à la Sorbonne. Ces résultats, comme les manifestations qui ont accompagné les élections, sont un grand succès pour l’U.F.E. Ces années dernières les étudiants, même « de gauche », n’étaient qu’une infime minorité. L’idée révolutionnaire fait des progrès parmi les étudiants.

Mais il faut tirer diverses leçons des fautes qui ont été commises au cours de cette manifestation. C’est une erreur de venir se battre tête nue, et avec ses seuls poings. Qu’à l’avenir nos camarades aient, comme leurs adversaires, des cannes ; qu’ils portent un chapeau (la casquette les désigne inutilement à leurs adversaires) ; qu’ils se massent, avant l’arrivée de ceux-ci, sur un point soigneusement choisi où toutes leurs troupes, réunies, mais séparées de la foule auront conscience de leur véritable force ; qu’ils n’oublient pas que le meilleur moyen de vaincre est d’attaquer ; qu’ils constituent enfin des groupes d’auto-défense, comportant des brigades de choc de quelques camarades (4 ou 5 au plus) commandées par des chefs sûrs et bien au courant des tâches qui leur seront confiées.

Georges Sadoul.

 

 

 

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