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Benjamin Péret d'actualité

Compte rendu par Eddie BREUIL

Sur :

Benjamin Péret, Je ne mange pas de ce pain là, Paris, Syllepse, « Les archipels du Surréalisme », présentation par Gérard Roche, 2010, 154 pages. 9782849502563

Benjamin Péret et les Amériques, Lyon : Association des Amis de Benjamin Péret, 2010, 81 pages, 63 illustrations. 9782953567601


Dans le cadre des commémorations du cinquantenaire de Benjamin Péret, l’Association des Amis de Benjamin Péret a organisé plusieurs événements dont l’exposition « Benjamin Péret et les Amériques ». Elle était accompagnée d’une publication largement illustrée et accompagnée d’articles sur sa période mexicaine (par Gérard Durozoi ou Jean-Louis Bédouin), brésilienne (par Leonor L. de Abreu) ou la rencontre du poète avec Remedios Varo (par Victoria Combalía).

Comme le rappelle Claude Courtot, Péret a vécu « trois ans au Brésil de 1929 à 1931, puis six ans au Mexique de 1941 à 1947. Il fit enfin un dernier voyage d’un an au Brésil en 1955-1956 ». Ces séjours, liés parfois à des événements personnels majeurs, marqueront profondément Péret. En règle général, les universitaires reconnaissent bien cette influence, si l’on regarde les sujets de thèse déposés sur l’écrivain, s’intéressant à cet aspect, comme : « Benjamin Péret face à l’imaginaire mexicain » (Sonia Andres), « Poésie et pensée mythique dans l’œuvre de Benjamin Péret » (Jean-Marc Debenedetti), « Benjamin Péret et le Brésil » (Lourenco de Abreu, qui d’ailleurs est l’auteur, dans la publication, de l’article « Quand le poète rejoint l’ethnologue : les religions africaines du Brésil ») ou « Les contes de Benjamin Péret : réécriture du mythe et invention poétique » (Gaëlle Quemener). Cependant, Péret semble, malgré ces travaux de recherche et l’activité de l’Association des amis de B.P., un écrivain surréaliste peu lu par le grand public (excepté un texte phare comme Le déshonneur des poètes). La réédition de Je ne mange pas de ce pain là contribue de façon relative à remettre dans les rayons quelques autres de ses écrits. Car un des problèmes que connaissent la plupart des textes surréalistes est leur disponibilité : une grande partie ayant eu un tirage confidentiel (moins de 250 exemplaires selon Gérard Roche pour Je ne mange pas de ce pain là), les lecteurs les connaissent parfois (lorsqu’ils ne sont pas réédités) comme des mythes ou à travers le discours critique. Or, le rapport au texte est essentiel, et cette réédition est une occasion à saisir de redonner un coup de projecteur sur le côté « engagé » de Péret. C’est un autre sujet, mais on peut légitiment se demander si une réédition (accompagnée d’un appareil critique convenable) n’a pas plus d’influence qu’une série de discours critiques sur l’œuvre et on ne peut que saluer les risques éditoriaux pris pour tenter de remettre sur le marché certains textes surréalistes et ainsi contribuer à forger la représentation de l’histoire du surréalisme littéraire auprès des non-spécialistes.

Un des intérêts de l’édition Syllepse est d’apporter un complément d’information non négligeable, des annexes à un texte complexe à appréhender sur plusieurs aspects : les motivations de la publication du recueil, son homogénéité, et surtout son interprétation, restent délicats. Des notes en fin de volume, « relatives à un contexte et à des événements qui relèvent aujourd’hui de l’Histoire », comblera les éventuelles lacunes du lecteur. Parmi ces annexes, se trouve une enquête précédemment parue dans l’édition allemande (et donc difficilement accessible pour de nombreux francophones). Les réponses sont de José Pierre, Claude Courtot, Laurens Vancrevel, Guy Prévan, Franklin Rosemont, Rik Lina, Jean-Michel Goutier, Alain-Pierre Pillet, Jean-Louis Clément, Hervé Delabarre, Jean-Clarence Lambert, Alain Joubert, André Blavier, Guy Cabanel, Arturo Schwarz, Robert Lagarde, Michael Richardson, Bernd Straub-Molitor, Adolf Endler, Her de Vries, Jurgen Brôcan, Milan Nàpravnik et Richard Anders.

La première édition du texte datait de 1936, aux éditions surréalistes. Le recueil rassemblait des textes parus près de dix ans plus tôt dans La Révolution surréaliste ainsi qu’entre 1930 et 1933 dans Le Surréalisme au service de la révolution, auxquels s’ajoutaient des textes écrits pour l’occasion ; la publication indique en outre les « Parutions initiales de chacun des poèmes » en page 81, ce qui permet de sensibiliser à l’histoire du recueil. Le texte avait été rendu disponible de nouveau dans les Œuvres complètes de Péret en 1969 (tome 1), toujours disponibles auprès de l’Association des amis de Benjamin Péret.

Le choix de ce recueil, moins connu, est intéressant à plus d’un titre. Constitué de pièces virulentes contre « la religion, la patrie, le nationalisme et les politiciens » de toutes les époques, son intention véritable et sa nature intriguent. La question semble tranchée si on s’en rapporte aux paroles de l’auteur : en 1945, pour un projet de publication de quelques uns de ces textes proposé par Léon Pierre-Quint, Benjamin Péret est catégorique sur la nature de ses textes : « je n’ai jamais considéré cela comme des poèmes à proprement parler ». Pourtant, ne peut-on pas considérer ces pièces comme de la poésie ? Tous les textes du recueil, même écrits à des époques différentes, répondraient-ils à cette affirmation ? Et que penser alors du texte « Macia désossé » qui se termine par cette imprécation : « que ta poussière noie les écrits / de ceux qui diront du mal de ce poème ».

L’enquête reproduite en fin de volume s’intéresse d’ailleurs, dès la première question, à ce point problématique de la « relation entre poésie et matières poétiques », et de nombreuses réponses établissent un lien presque évident avec Le Déshonneur des poètes (Jérôme Duwa, dans Benjamin Péret et les Amériques, offre par ailleurs un article éclairant sur la signification historique de l’essai), qui semble en contradiction apparente avec l’intention qu’on peut prêter au recueil. Car l’engagement surréaliste en poésie accompagne-t-il nécessairement un rapport quelconque à la politique ? L’introduction à l’ouvrage a le mérite de ne pas esquiver le problème et revient (pages 11 à 16) sur la complexité de la relation entre le surréalisme et le communisme. Elle cherche à montrer comment la conception de la poésie surréaliste (notamment de Breton et de Péret) s’est constituée à travers les directions proposées dans les essais et les positions prises en fonction du contexte intellectuel. Refusant toute instrumentalisation politique, Péret adopte dès ce recueil une position poétique claire qui s’affirme par une pleine liberté.

La quatrième question de l’enquête prolonge l’interrogation sur le moteur du poétique. Les réponses ne s’accordent pas sur la définition à donner à la notion d’engagement, et cette enquête constitue donc un matériel intéressant pour la réflexion sur la poésie surréaliste « engagée ». Cette question mérite en effet, à l’aide des documents reproduits dans Benjamin Péret et les Amériques, d’être approchée en essayant de relativiser et d’estimer précisément l’action du poétique sur le social : est reproduite par exemple une lettre à l’ambassadeur du Brésil écrivant en 1929 (Je ne mange pas de ce pain là n’était pas encore publié) que « M. Péret est un des champions de l’École Surréaliste qui compte pas mal d’adeptes parmi les jeunes, mais qui ne fait courir aucun danger à l’ordre social ». Pour en finir avec certaines considérations hâtives ou trop générales sur l’engagement surréaliste, une étude de l’action surréaliste (et de ses représentations) au long de son existence permettrait de clarifier le problème.

Si la forme du recueil Je ne mange pas de ce pain là est intrigante et risque de rester problématique (car le rôle joué par l’éditeur contribue incontestablement à forger l’identité générique d’un texte), elle ne doit pas faire oublier le propos du recueil. Le ton est presque inédit chez Péret, et dénote par rapport à ses précédentes publications : « Péret laisse éclater sa colère, maniant l’invective, l’insulte et le dénigrement avec une rare violence » (p. 8) ; la violence verbale de Péret émane presque spontanément et comme une nécessité, comme en parallèle avec cette période de troubles, avec les engagements de Péret. Cette violence verbale, nécessaire, est une réaction contre les oppressions qui semblent ne pas se réduire à la période contemporaine. En témoignent les sujets mêmes des poèmes, faisant référence à toutes les époques et à tous les milieux. Péret veut, comme l’écrit Gérard Roche, lutter contre « tout ce qui étouffe l’esprit et menace la liberté ». Réaction salvatrice. Appels passionnés à la liberté, qui se retrouveront surtout dans les textes de la période mexicaine (d’Airmexicain au Déshonneur des poètes).

Deux autres questions (2 et 5) de l’enquête s’attachent à ne pas distinguer la création de l’actualité, et demandent par conséquent si les textes du recueil sont toujours d’actualité, et quelles seraient les cibles dignes d’un discours similaire à celui de Péret, aujourd’hui. Cette cinquième question rappelle certaines enquêtes surréalistes (sur les monuments, etc.), mais est posée de façon trop ouverte pour appeler un classement du type de ceux que ces dernières ont pu proposer. Quelques thématiques cibles sortent du lot, mais il semble que la religion, qui fait pourtant l’objet d’attaques sans concession de la part de Péret, soit l’objet de moins sévères répulsions de la part des répondants, outre quelques grands -ismes (intégrismes…) présentés de façon assez générale : la réédition du recueil est aujourd’hui nécessaire sur ce plan. « Rien n’a changé » se plaignent plusieurs répondants, pourtant un peu de réactualisation dans les cibles du recueil ne ferait pas de mal. Le recueil, loin d’être un discours de haine, incite à se défaire des intégrismes qui polluent l’existence, l’enlaidissent alors que l’activité poétique (les mythes mexicains, etc.) contribue à l’exalter.

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