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Mise au point sur les femmes surréalistes : Les nouvelles orientations de la critique

compte-rendu par Martine Natat Antle

Le numéro XXXIII de Mélusine récemment consacré à la question de l’autoreprésentation féminine dans le surréalisme marque un tournant décisif dans notre compréhension du mouvement et nous invite à repenser les études dans ce domaine. Rappelons tout d’abord que les recherches dans le domaine du surréalisme au cours des trois dernières décennies ont repensé la portée et les réécritures du mouvement hors des cercles des membres fondateurs et hors des frontières européennes. Ceci nous a permis de recadrer le mouvement, de mieux comprendre ses répercussions, et de mieux mesurer son ampleur. Cette démarche critique visant à situer le surréalisme hors de ses frontières, et de le repenser depuis le centre jusqu’à ses périphéries, a mis en valeur l’internationalisme du mouvement et le rôle central qu’il a joué dans le développement de la modernité jusqu’à aujourd’hui. Ceci a fait l’objet, c’est bien connu, de nombreux travaux et de recherches interdisciplinaires menées par Henri Béhar et son groupe du CNRS. C’est précisément sous cet angle qu’il se doit de placer les travaux inédits sur les femmes surréalistes et le rôle central qu’elles ont joué par leur contribution dans tous les domaines de la culture. Les pionnières, Renée Riese Hubert et Gloria Orenstein ont résolument établi ce champ d’étude en nous faisant découvrir plusieurs générations de femmes surréalistes jusqu’à lors méconnues ou même ignorées par la critique. C’est ainsi que toute une communauté de femmes artistes et écrivains, dont certaines d’entre elles étaient en fait souvent trop jeunes dans les années 1930 pour se distinguer par leur production, sont sorties de l’ombre. Les premières recherches dans ce domaine ont révélé qu’elles auraient en fin de compte permis au mouvement et à son esthétique de se prolonger jusqu’à aujourd’hui. Le colloque organisé en 1997 à Cerisy par Katharine Conley et Georgiana MM. Colville a accueilli des chercheurs provenant d’horizons divers et a joué un rôle déterminant en confirmant le rôle vital qu’ont joué les femmes surréalistes. Cet évènement exceptionnel et sans précédent, et rappelons-le dans une institution qui s’est traditionnellement consacrée à l’écriture masculine, a apporté une visibilité internationale aux écrivains et artistes femmes des avant-gardes. Les participants à ce colloque ont sans aucun doute défini et établi le champ d’étude en démontrant la diversité des manifestations et des sujets explorés par les femmes dans l’écriture tout autant que dans les arts visuels : théâtralité, politique, sexualité, folie, tels ont été certains des leitmotivs surréalistes qui ont été explorés et recadrés dans la perspective de la production féminine. On ne peut donc plus aujourd’hui négliger l’ampleur et la profusion de ces nouveaux champs de recherche et la diversité des réflexions critiques que cela motive à l’échelle internationale. Et le numéro XXXIII de Mélusine consacré à la question de l’autoreprésentation des femmes surréalistes démontre à nouveau et atteste à lui seul que les recherches et les approches critiques dans ce domaine sont riches, diverses et que les portes sont désormais ouvertes aux nouvelles générations de chercheurs. La première partie du volume porte sur l’autoreprésentation tandis que la deuxième partie est un hommage à Leonora Carrington. Dans cet hommage, Jacqueline Chénieux-Gendron nous invite à de nouvelles réflexions sur la question du bilinguisme et le rôle qu’il a pu jouer dans l’œuvre de Leonora Carrington.

Le choix délibéré de centrer le volume sur la question de l’autoreprésentation par Henri Béhar, Georgiana MM. Colvile et Annie Richard n’est pas un hasard.

La question de l’autoreprésentation, en effet, est une question fondamentale pour cette première génération de femmes qui se sont distinguées dans les avant-gardes. L’analyse de l’autoreprésentation des femmes inclut les autobiographies telle celle de Kay Sage présentée par May Ann Caws ou encore l’étude du journal chez Frida Kahlo par Gaelle Hourdin et Modesta Suarez ; les autoportraits inédits de Lee Miller y figurent avec la contribution de Patricia Allmer ; les analyses d’autofictions comme par exemple celles d’Agar, de Deharme, Cahun, ou Prassinos explorent la question de l’autoreprésentation dans l’écriture et dans les correspondances, domaine peu étudié jusqu’à présent. Les journaux intimes tels ceux de Kahlo, Bona ou Gala ouvrent de nouveaux volets à notre compréhension de cette communauté de femmes. Parmi ces femmes, c’est l’image de Jacqueline Lamba, « sirène silencieuse » selon Martine Monteau et Alba Romano-Pace qui « demeure un peintre secret » (85), et habite cette communauté de femmes par sa présence invisible.

La contribution de Gayle Zachmann qui ouvre le volume donne le ton en recadrant ces femmes « au service de la révolution » (21) et qui incarnent dès lors une nouvelle figure de la femme révolutionnaire. Les contributions qui suivent démontrent la variété et l’ampleur du domaine de recherche tout autant que les approches critiques qui sont multiples. Jean-François Rabain par exemple oriente l’image du soi et du corps en tant que trope central chez Cahun qui invite à une lecture psychanalytique de la psyché. Dans la même perspective Andrea Oberhuber explore la figuration du soi chez Meret Oppenheimer. Sybylle Pieyre de Mandiargues met en évidence la dislocation du sujet à partir d’une analyse des portraits chez Unica Zurn et Bona de Mandiargues. L’approche du corps identitaire chez Myriam Bat-Yosef par Dominique Jourdain permet de mieux situer la corporalité et l’autodétermination onomastique. Importante aussi les analyse des scénographies du moi par Danièle Méaux. L’autoreprésentation « en hybrides » tel que Leila Jarbouai définit ce terme cadre le volume en montrant que les femmes surréalistes ont su en fin de compte explorer et exploiter les marges à leur avantage (193), là où « toutes les métamorphoses demeurent possibles » (193).

Ce dossier sur les femmes surréalistes réunit un grand nombre d’approches et de sujets dont l’ampleur est désormais trop vaste pour être réuni en un seul volume. Sans aucun doute, ce volume, véritable table tournante, va mener à des études ultérieures encore plus longues et plus spécialisés au cours des décennies à venir.

Université de Sydney

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