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Jérôme Duwa, « 1968, année surréaliste. Cuba, Prague, Paris »,
Imec éditeur, 2008, 270 pages.

 

Compte rendu par Olivier PENOT-LACASSAGNE

« En peu de mois, entre 1967 et 1968, le groupe surréaliste parisien s’est en quelque sorte accompli, trouvant sa vérité successivement en trois lieux », écrit Jérôme Duwa dans son nouvel ouvrage publié par les éditions de l’IMEC. Durant cette période d’espoirs puis de déceptions, le surréalisme fait l’épreuve épuisante de sa vérité. Aux grandes exaltations révolutionnaires -- « noces brèves mais somptueuses de la vie poétique et politique » (p. 246) -- succèdent bientôt les désillusions de la normalisation.

 

Le 4 octobre 1969, Jean Schuster, qui, depuis le mois de janvier, s’est retiré des activités du groupe, publie dans Le Monde un manifeste – « Le quatrième chant » -- lui permettant de conclure le « surréalisme historique » et d’en esquisser une suite nécessaire. « Cuba, Prague, Mai 1968, c’est l’histoire elle-même qui trace une voie que le surréalisme reconnaît sienne et où il s’engage au présent, observe-t-il. La grande fête collective (qui commence en 1967 à la Havane, se prolonge en avril à Prague pour connaître son paroxysme, quinze jours plus tard, dans les rues de Paris) révèle qu’une exigence supérieure de l’esprit, l’exigence poétique, conditionne désormais la réalité politique. »

 

Après cette « convergence inédite », il importe d’imaginer « la variable » qui succèdera au « surréalisme historique ». Mais pour cela, il faut revenir sur les trois événements qui conduisent le groupe surréaliste à se dissoudre. Les dossiers rassemblés par Jérôme Duwa, composés de pièces d’archives, de documents divers et d’entretiens, permettent de mesurer l’engagement du collectif et d’entrevoir ses enthousiasmes, ses inquiétudes, ses doutes, ses déceptions.

 

Cuba, tout d’abord. Depuis le début des années soixante, l’île retient l’attention du monde entier, et les surréalistes, comme beaucoup de leurs contemporains, prennent conscience de son importance stratégique face à la toute-puissante Amérique. Mais pour les surréalistes, l’enjeu ne saurait être seulement « politique », et la déclaration de solidarité qu’ils publient dans la dernière livraison de la revue La Brèche, en décembre 1964, souligne la portée également « poétique » de la révolution cubaine. C’est donc par la culture, saluant ses artistes et ses écrivains, qu’ils prennent pied à La Havane. À cette date, la révolution castriste est encore « une expérience pleine de promesses », et l’île rebelle, « un territoire rêvé » (p. 29). Mais le doute s’installe fin 1967, alors que se prépare à Paris le Congrès de La Havane auquel les surréalistes ne seront pas invités. Si, comme l’écrit Jean Schuster à Wifredo Lam dans un brouillon de lettre de cette période, Cuba contient « l’espoir d’une révolution qui s’accomplit », la crainte de voir « les voix des staliniens mal repentis et des néophytes de l’engagement révolutionnaire » couvrir bruyamment la revendication d’une véritable « culture révolutionnaire » le conduit à exprimer son inquiétude. Bien qu’écarté du Congrès, le groupe parisien espère encore que « de rares amis qui ont la chance de ne pas être surréalistes » seront plus aisément « agréés » à Cuba. Mais la justification par Castro de l’invasion des troupes soviétiques en Tchécoslovaquie met brutalement fin aux espérances surréalistes.

 

Prague, ensuite. Le « dégel », à l’Est, a permis au surréalisme tchèque, contraint à une longue clandestinité, de renouer des liens avec Paris. Une exposition, placée sous le signe du Principe de plaisir, est organisée par le collectif parisien, en collaboration avec les surréalistes de Bratislava, Brno et Prague (février-juillet 1968). Après Sao Paulo, cette nouvelle manifestation marque « un point d’épanouissement international du surréalisme » (p. 97). Mais le thème choisi par Paris soulève les réticences du groupe pragois (à l’inverse de celui de Bratislava) qui craint que la question politique ne soit imprudemment et prématurément évacuée. La référence à Freud, contenue dans le titre même de l’exposition, lui paraît être sans portée subversive, et le sujet général, manquant d’application historique, est jugé à la fois inactuel et illusoire. « Ce qui a lieu à Prague, remarque avec justesse Jérôme Duwa, mise à part “l’exceptionnelle chaleur affective” des rencontres, c’est en fait le choc de deux contextes historiques très différents, qui confère par là même un sens différent au surréalisme, quand il se développe au bord de la Seine ou au bord de la Vltava » (p. 102).

 

Malgré ces divergences de vue, l’exposition rencontre un grand succès dès son ouverture à Brno. Le 15 avril, les surréalistes français et pragois décident de rédiger en commun un manifeste, dit « plate-forme de Prague », qui doit couvrir tous les champs de l’activité surréaliste. Rétablissant de la sorte la « ligne magnétique » entre l’Est et l’Ouest, le surréalisme renoue avec l’internationalisme. Mais l’agression de Moscou et la répression soviétique interrompent prématurément ces échanges à peine ravivés entre tchécoslovaques et parisiens.

 

Paris, enfin. Certes, le groupe animé par Schuster n’occupe pas une place prépondérante parmi les avant-gardes du moment, et son influence reste modeste. Néanmoins, il sait donner au mouvement insurrectionnel de Mai un sens particulier, difficilement réductible au sens commun, un sens qui est « le produit de l’existence d’un mouvement héritier d’une déjà longue histoire où l’anticolonialisme, l’antistalinisme et l’antigaullisme ont tenu leur place » (p. 10).

 

Un tract surréaliste daté du 5 mai, « Pas de pasteurs pour cette rage ! », salue « l’automatisme » de la révolte parisienne, perçue comme « l’expression d’une spontanéité faisant éclater d’un coup tout le carcan répressif qui désenchante si efficacement la vie » (p. 179). Écrit deux jours après la manifestation inaugurale des étudiants au Quartier latin, ce tract constitue la première réaction d’un collectif d’avant-garde contre la répression. Se mettant « à la disposition des étudiants pour toute action pratique destinée à créer une situation révolutionnaire dans ce pays », les surréalistes appellent à « la destruction simultanée des structures bourgeoises et pseudo-communistes parfaitement imbriquées ».

 

Mais le mois de Mai, ainsi que le montrent les documents présentés, entraîne des dissensions qui seront fatales au groupe. Face aux événements, comment réagir en effet ? Doit-on privilégier l’action collective, participer ensemble à la naissance du Comité d’action étudiants-écrivains et s’engager auprès de Dionys Mascolo, Maurice Blanchot, Marguerite Duras et quelques autres, comme le considèrent Schuster, Bounoure, José Pierre, Courtot ou Silbermann ? Ou peut-on délaisser le groupe et agir individuellement, le surréalisme n’étant plus alors que la somme dispersée des choix individuels effectués?

 

La reprise en main de l’après Mai ne laisse pas aux surréalistes le temps de gommer leurs divergences. Le malaise persistera donc, et quelques mois après « la plate-forme de Prague », dont les ambitions étaient « reconstructrices et unificatrices », Jean Schuster renonce à poursuivre l’expérience collective. Mais son retrait, le 8 février 1969, ne signifie pas de sa part un désengagement définitif ; il annonce bien plutôt la nécessité de conduire autrement, au prix d’une « large et profonde coupure » (p. 244), l’aventure surréaliste.

Les dernières pages du livre de Jérôme Duwa évoquent donc la naissance, après la cessation de L’Archibras, de la revue Coupure qui paraît en octobre 1969 et laisse ouverte la possibilité d’un surréalisme renouvelé. On y découvre le discours, volontairement fragmentaire, d’un groupe incisif, décidé à procéder à « une analyse critique » de la situation qui résulte de la crise de Mai 68 et à rechercher « de nouveaux moyens de communication entre les hommes ».

 

Trois ans plus tard, en janvier 1972, sort après sept livraisons le dernier numéro de Coupure. « À mesure que les maîtres de l’humanité accumulent leurs forces, les foyers d’insoumission s’allument et s’avivent », y écrit Jean Schuster.

 

Vigilant et combatif, cet ultime propos pariait, malgré tout, sur l’à-venir d’un esprit du surréalisme enfin partagé. Le temps a passé, mais son actualité, semble-t-il, n’a jamais été démentie.

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